Dragon dans la Bibliothèque de Philémont

Dragon500

« On notera aussi le choix de l’auteur de déconstruire son récit, les chapitres s’enchaînant de façon non chronologique. A titre personnel je n’ai pas vu l’intérêt d’un tel choix ; il me semble même qu’une lecture bêtement chronologique ne changerait rien au fond du récit et à son caractère percutant. » 

(Mon commentaire :
Si une lecture chronologique ne change évidemment pas le « fond du récit », il me semble que certains « effets » ne peuvent se produire sur le lecteur que parce qu’il connait la finalité de telle ou telle scène, mais pas la façon dont les choses se sont réellement passées. Contrairement à ce qu’on pourrait penser cette déconstruction est aussi naturelle qu’artificielle, j’ai certes monté le texte final comme on monte un film, mais l’histoire m’est venue au départ dans le « désordre le plus total », par bribes, flashs, bouts de dialogue, images.)

 

Mørke, Jannik Johansen (2005)

Morke

Jacob est écrivain (son livre n’avance pas très vite, ça me rappelle quelque chose). Il vit à Copenhague avec sa compagne Nina. Un jour, sa mère vient lui rendre visite avec sa sœur handicapée : Julie. A la suite d’une tentative de suicide ratée, Julie souffre de dommages cérébraux irréparables. Alors que la petite famille s’apprête à manger des sushis, un homme sonne à l’appartement pour présenter ses hommages. Il s’appelle Anker et s’apprête à épouser Julie.

Durant la nuit de noces, les cris d’Anker réveillent tous les invités. Jacob et d’autres le trouvent dans la salle de bain inondée, trempé de sang, tenant dans ses bras Julie, morte, les poignets sévèrement entaillés.

Alors que Jacob essaye de se remettre du suicide de sa sœur, il trouve dans un livre d’Anker, laissé chez Julie, un faire-part de décès, ancien, aux formulations et présentation identiques à celui qu’Anker avait commandé pour Julie.

Quoi qu’il en coûte (sa vie de couple avec Nina, sa santé mentale), Jacob va chercher la vérité et tenter de fouiller le passé d’Anker.

Mørke (« ténèbres » en danois ; mais aussi le nom de la petite ville où Anker s’est installé après le suicide de Julie) est Hitchcockien en diable (on pourra donc le ranger entre Kaosu d’Hideo Nakata et Stoker de Park Chan-Wook). Loin des habituels effets du cinéma à suspense, Jannik Johansen explore la lente descente aux enfers d’un homme qui ignore s’il devient fou ou s’il a vraiment trouvé quelque chose, une piste criminelle. Comme chez Hitchock, le spectateur à un coup d’avance sur Jacob.

L’eau, la noyade, le passage de la vie vers la mort à travers une surface liquide, sont des thèmes récurrents du film, aussi bien sur le plan esthétique que symbolique.

Assez long (2h04), mais d’une maîtrise totale, Mørke marque aussi par son refus du sensationnalisme et de la surenchère.

 

Harrow County – Cullen Bunn/Tyler Crook

harrow county

(Disclaimer : je collabore régulièrement avec la maison d’éditions Glénat en tant que scénariste, il est donc permis de penser que l’engouement suivant n’est pas « fair & honest »… pourtant, il l’est.)

harow_countyT1_P01

Je suis loin d’avoir exploré en profondeur tout le catalogue Glénat Comics, mais de ce que j’ai pu lire dans cette collection, la série Harrow County est de loin ma préférée.

Mike Mignola le dit mieux que moi :  » A la fois incroyablement séduisante et totalement dérangeante, cette série est une réussite. « 

You’re right Mike !

Quant à l’immense Jeff Lemire, il n’y va pas avec le dos de la cuillère :  » Troublant et profondément génial « . Ah ouais, quand même…

Harrow County est une série « southern gothic » rurale qui tourne autour d’un certain nombre de personnages : la sorcière Hester Beck (qui connaît une fin très raspoutinienne), la jeune Emma (connectée aux puissances anciennes de Harrow County), Bernice (une jeune afro-américaine de cette époque où le mot « nègre » devait être prononcé / entendu au moins dix fois par journée), un garçon sans peau et une peau sans garçon à l’intérieur, une « docteure serpent »…

Au jour d’aujourd’hui, trois hardcover français ont paru. J’attends le quatrième avec impatience.

1 – Spectres innommables (4 épisodes)

2- Bis repetita (4 épisodes)

3- Charmeuse de serpents (4 épisodes – je préférai le titre provisoire Docteur serpent, beaucoup plus gothique.)

Les deux premiers sont vraiment super (je ne vais pas spoilier les histoires qu’ils contiennent), j’ai été un peu désarçonné par le troisième, car Tyler Crook n’y illustre que deux épisodes sur quatre. Le premier, dessiné par Carla Speed McNeil, fait un peu mal aux yeux, dans le sens qu’on y sent l’hommage graphique appliqué, respectueux et sans doute pas assez distancié/digéré (on résumera ça par : c’est du sous-Tyler Crook – sorry Carla). L’épisode 4 est dessinée par Hannah Christenson qui s’éloigne très franchement du style de Tyler Crook, heureusement, mais « subit » un scénario extrêmement frontal, ramassé et peu subtil. Une fois encore, son dessin supporte mal la comparaison avec celui de Crook ; par ailleurs, 40 ou 50 pages n’auraient pas été de trop pour raconter cette histoire de maison hantée. Elle aurait sans doute beaucoup gagné à une montée en puissance plus graduelle, et elle se coupait exactement en son mitan, naturellement, au moment où Emma s’adresse directement au « garçon silencieux ».

Les bonus du troisième album (crayonnés, couvertures US, work in progress) sont renversants, très réussis.

Cette série horrifique évoque Poe, Bradbury, certains textes « américains » de Clive Barker (anglais), Shirley Jackson… Tous les épisodes dessinés par Tyler Crook sont un régal pour les yeux. Son trait « décalé » (par rapport au reste de la production actuelle), reconnaissable au premier coup d’œil, impressionne.

 

Juste un peu de cendres – beaucoup trop de cendres…

justeunpeudecendres

J’ai reçu hier un exemplaire de mon comics avec Aurélien Police Juste un peu de cendres. L’objet me semble superbe, mais je ne suis pas objectif, évidemment. En tout cas, j’étais tout content, après La voie du sabre que je ne scénarise pas, Wika que je co-scénarise avec Olivier Ledroit, je continue mon aventure chez Glénat avec un album dont j’ai écrit l’histoire de A à Z (au bémol près qu’Aurélien s’est évidemment approprié cette histoire et y a apporté aussi beaucoup, y compris en termes « scénaristiques »).

J’étais tout content en feuilletant le bébé et, en même temps, mon bonheur ne pouvait être que voilé par ce qui se passe en ce moment-même en Californie du nord. L’art et la fiction se rejoignent dans la cendre, dans ces images de désolation qu’on connaît trop bien.

California

Ça pourrait être une image du comics, la base d’une image, le début d’une scène ou la fin d’une autre. J’imagine très bien Aurélien s’inspirer de cette carcasse automobile, de cette cheminée esseulée, de ces deux machines à laver et sécher le linge déformées par la chaleur.

La Californie du nord (que j’ai visitée il y a plus de vingt ans) brûle ; c’est désolant tant cette région est séduisante. Paradoxalement, l’image la plus vive que j’en garde c’est celle de deux vautours attablés devant un cerf mort, sans doute renversé par un véhicule.

Les Américains se croient les maîtres du Chien, nous tous – l’Humanité – n’en sommes que les puces, un accident évolutionnaire, la dernière ligne d’un très gros livre…

Le comics sort le 25 octobre, la Californie brûle, Donald Trump n’a pas encore rasé la Californie Corée du nord.

 

Dog Eat Dog, Paul Shrader (2016)

dogeatdog

Trois anciens détenus : Troy (Nicolas Cage), Mad Dog (Willem Dafoe) et Diesel (Christopher Matthew Cook), sont engagés par le Grec (Paul Shrader himself) pour kidnapper le bébé d’un mafieux irlandais. Evidemment l’histoire tourne au carnage.

Je continue d’explorer la filmographie de Nicolas Cage avec une vraie curiosité. Au fil de cette étrange démarche (je vous le concède) s’alternent joie et sidération, tant l’acteur est versatile, passant du génial au pathétique, parfois d’un film au suivant. Dans Dog Eat Dog, Nic’ fait rien de particulier, c’est du Nicolas Cage flatline, presque sobre (ce qui est sans doute un exploit), sobre donc surtout comparé à Willem Dafoe qui ouvre le film avec une scène d’anthologie, certes, mais un peu trop pompée sur une scène de Natural Born Killers. Et c’est bien là le problème principal de Dog Eat Dog (outre une fin complètement what the fuck) tout le film est pompé et sent la resucée à plein nez : sur Tarantino ici (la scène du coffre de voiture), sur Hyena de Gerard Johnson, Dernières heures à Denver de Gary Fleder, sans parler du Oliver Stone, cité plus haut. Le catalogue pourrait passer (entre une bière et deux parts de pizza tiède), mais le scénar est à la ramasse, pas très bien écrit, pas très intéressant. La scène la plus forte du film est sans doute ce moment d’apesanteur où une jolie femme accepte de monter dans la chambre de Diesel pour avoir un rapport sexuel (qu’on suppose non tarifé) et évidemment tout va partir en sucette.

Born to lose.

Fut un temps, Paul Shrader était un des électron libres les plus fascinants d’Hollywood, un type cultivé, hanté par la religion, le mal, les interdits. J’aime beaucoup sa Féline, que je préfère (sacrilège ultime ! au classique de Jacques Tourneur), Hardcore reste encore aujourd’hui un film bouleversant, son Mishima est loin d’être scandaleux. En tant que scénariste, il a participé à quelques projets légendaires : Yakuza de Sidney Pollack, Obsession de Brian de Palma, Taxi Driver, Raging Bull et La Dernière tentation du christ de Scorsese. Et d’autres films sans doute moins marquants mais que j’ai vraiment bien aimés comme The Light Sleeper et A Tombeaux ouverts.

L’électron a perdu beaucoup d’énergie. Ou s’est perdu en chemin.

Dog eat dog est tiré d’un roman d’Edward Bunker. Je pensais avoir lu tous les romans de Bunker mais cette histoire-là ne me dit rien. Donc je n’ai pas lu le livre (ce qui est fort probable) ou l’adaptation est très libre (ce qui est aussi possible). Il existe deux adaptations remarquables de Bunker : Le récidiviste de Ulu Grosbard (avec Dustin Hoffman, à contre-emploi) et The Animal Factory de Steve Buscemi.

Bad Company, Victor Salva (1995)

Bad_Company

Un représentant de commerce, Jack (Lance Henriksen), voyage en voiture entre le Nevada et la Californie. Il transporte un lourd secret dans une mallette métallique. Alors qu’un meurtre atroce a lieu sur son chemin, signé Hatchet Man – l’homme à la hachette, la police lui conseille de ne pas prendre d’inconnu en autostop. Par conséquent, il dépasse sur la route, dans le désert, un autostoppeur esseulé sous le cagnard (Eric Roberts, qui n’a jamais été aussi bon). Plus tard, dans un restaurant, les deux hommes se retrouvent, ont une franche discussion de pissotière et décident de déjeuner ensemble. Mais le déjeuner prend une mauvaise tournure quand Jack se rend compte que l’autostoppeur – Adrian – en sait beaucoup trop sur son compte.

Bad Company est une série B qui doit beaucoup à Hitcher et à Duel. L’hommage étant parfois un poil trop appuyé (la scène avec les reptiles). La photographie en 4:3 donne au film (en DVD) des allures de téléfilm fauché (le film a été visiblement tourné en 1:85, mais bon en DVD c’est du 4:3 sans VO sous-titrée). Ce que n’arrange pas un scénario téléphoné, tendu vers un twist final que j’avais deviné au bout de dix ou douze minutes. Twist qui entraîne (a posteriori) de nombreuses incohérences scénaristiques ; je m’explique : si vous revoyez le film, en connaissant la fin, vous serez frappé de voir qu’il ne tient pas du tout la route (mais alors pas du tout). C’est le syndrome bien connu de La maison au fond du parc de Ruggero Deodato.

Deux mauvaises raisons m’ont mené à ce film, j’aime bien Jeepers Creepers du même réalisateur. Et j’ai un faible pour Lance Henriksen qui n’a pas joué que dans de bons films ou de bonnes séries. Mais qui restera à jamais un des meilleurs vampires de l’histoire du cinéma : Jesse Hooker dans Aux Frontières de l’aube

Bad Company flirte avec le fantastique d’une façon que je ne spoilerai pas ici (la jaquette du DVD s’en charge à ma place) ; c’est clairement un des aspects les plus intéressant de ce petit film sans conséquence.

 

Providence, Alan Moore / Jacen Burrows

providence

Depuis quelques temps, quelques années me semble-t-il, des centaines de choses, peut-être des milliers se passent autour de l’oeuvre de H.P. Lovecraft (j’y ai modestement contribué avec mon texte Forbach, repris dans le beau livre-hommage Gotland). Il y a celles et ceux qui lui rendent directement hommage comme Kij Johnson avec The Dream-quest of Vellit Boe (à paraître au Bélial’), celles et ceux qui sont dans l’hommage plus « oblique » : Ruthanna Emris avec Winter Tide ; celles et ceux qui doublent leur hommage d’une critique des travers de l’auteur : The Ballad of Black Tom de Victor LaValle (à paraître au Bélial’), Lovecraft country de Matt Ruff (à paraître aux presses de la cité). D’une certaine façon, c’est aussi le cas d’Emris.

Chez Paul La Farge, dans Night Ocean, H.P Lovecraft devient l’amant de Robert Barlow. Le roman relève surtout de la littérature générale, mais il hante longtemps, par sa richesse et son jeu sur la fiction et le réel (historique).

Les exemples sont si nombreux qu’il deviendrait fastidieux de tous les citer. J’ai lu la plupart de ces textes ; je trouve celui de Victor LaValle brillant, Winter Tide m’a fatigué, Lovecraft country n’a que peu de rapport avec l’oeuvre de Lovecraft, mais j’ai aimé son ambiance « raciste » à couper au couteau (et il pourrait servir sans problème de base à des scénarios de jeu de rôles).

Alan Moore avec Providence ouvre grand une porte déjà bien entrebâillée. Son hommage ressemble dans l’esprit à celui de Victor LaValle, la création se double d’une réflexion critique sur H.P. Lovecraft, sa vie, son oeuvre. Mais cette dimension critique est beaucoup plus poussée que chez LaValle, je ne veux pas spoiler, mais Moore dans son immense ambition tente un syncrétisme absolu qui rappelle celui du volume final de La Tour sombre de Stephen King.

Providence m’a fasciné (même si le dessin hideux de Jacen Burrows aussi approprié soit-il reste hideux – question de goût). Providence m’a surpris, en bien et en mal. Reboucler l’histoire sur celle de Neonomicon n’était pas, à mon sens, la meilleure idée de Moore. Les passages sexuels m’ont semblé un peu forcés. Mais ça reste quand même très fort, d’une grande richesse, et arrivé à la fin, on n’a qu’envie le relire pour essayer de voir tout ce qui vous a échappé à la première lecture. Car Providence est un immense jeu de pistes où l’on s’amuse à trouver des ponts, des passerelles, des correspondances. Comme ce Dr Hector North qui est évidemment une version parallèle d’Herbert West.

Les trois volumes de Providence sont probablement incontournables pour les fans de Lovecraft (qui les ont déjà lus au moment où j’écris ces lignes). C’est audacieux (des pages et des pages de texte, une horreur et une pornographie frontales et/ou homosexuelle que Lovecraft aurait détesté). On peut toutefois regretter que Moore se soit associé une fois encore à Jacen Burrows… qui n’a pas la classe d’un Dave McKean ou d’un Jason Shawn Alexander (pour n’en citer que deux).