In the shadow of the moon, Jim Mickle (2019)

(Je pense que je serais passé complètement à côté de ce film s’il n’y avait pas eu Boyd Holbrook, que j’aime beaucoup, au générique.)

Philadelphia 1988.

Le policier Thomas Lockhart est appelé sur un accident de bus. La conductrice s’est vidée de son sang. Au même moment dans la ville deux autres personnes sont mortes de la même manière, des piqûres visibles sur la nuque. Toutes les victimes ont été empoisonnées avec un produit inconnu que personne n’arrive à analyser. Après une agression dans une boîte de nuit, une suspecte, une jeune femme afro-américaine, est repérée. Lockhart et son partenaire se lancent à sa poursuite, une poursuite qui va connaître une issue fatale. Avant de mourir, la suspecte félicite Lockhart pour sa petite fille et lui dit qu’ils vont se revoir bientôt. A l’hôpital, un peu plus tard, l’épouse de Thomas accouche d’une petite-fille. L’accouchement part en sucette et la mère meurt. Lockhart en sera d’une certaine façon brisé à jamais.

Neuf années passent, et le jour de l’anniversaire de sa fille, un nouveau meurtre a lieu.

In the shadow of the moon ne manque pas de qualités, il ne manque pas de défauts. Impossible de parler des défauts sans spolier, donc vous voilà prévenus, si vous ne voulez pas savoir, arrêtez votre lecture ici et regardez le film s’il vous fait envie, il vous fera sans doute passer un bon moment, guère davantage.

In the shadow of the moon est un film de science-fiction (premier spoiler) ou il est question de voyage dans le temps (deuxième spoiler) et d’une catastrophe à éviter. D’ailleurs, le film s’ouvre sur une vision de cette catastrophe qui touche Philadelphie en 2024. Les raisons de cette catastrophe sont assez claires, c’est une conséquence de la politique séparatiste (ah ah ah) de Donald Trump, ou quelque chose du même genre. C’est un Helter Skelter, tel que Charles Manson l’avait théorisé. Tout comme la série Watchmen, le film s’accroche très fortement aux mouvements Black Lives Matters et consorts. Là où ça grippe à mon sens, c’est la méthode pour empêcher la catastrophe (donc la justification de l’intrigue) : tuer quelques racistes d’extrême-droite dont le pouvoir d’influence serait extrêmement fort (au rang des victimes on trouve une strip-teaseuse, une conductrice de bus, un grilleur de steak hachés, etc). Donc dans les faits, plutôt des racistes ordinaires et médiocres. A Philadelphie seulement ? Bizarre. Le modus operandi est extrêmement spectaculaire (un isotope à effet retard injecté dans la nuque), c-à-d une signature. OK, mais pourquoi ? Tout ces détails soulèvent beaucoup de questions et le film n’y répond pas, ou quand il y répond c’est de manière maladroite, au mieux. A mon sens, tout ça ne tient pas la route et ne sert donc qu’à étayer de guingois un scénario de thriller qui mélange serial killer et voyages temporels (on est d’ailleurs là plus dans l’ésotérique façon New Orleans que la hard-science, certains vont couiner ou pleurer des larmes de sang). Justifier le meurtre ciblé de quelques individus pour empêcher un désastre est un peu acrobatique sur le plan moral. On a l’impression, qu’à aucun moment aucune autre possibilité (offerte par le voyage dans le temps) n’a été envisagée. On pourrait ici citer l’écrivain de science-fiction : Isaac Asimov : « La violence est le dernier refuge de l’incompétence. » Bon, à dire vrai, j’ai toujours trouvé cette citation bien naïve, mais parfois elle prend un peu de sens. Là, c’est le cas.

In the shadow of the moon n’est pas mauvais, mais il ne propose pas le challenge moral qu’il devrait, il ne pousse pas vraiment à la réflexion. C’est un film de deux heures qui va trop vite, contient trop de thèmes, dont certaines sont sacrifiés au profit du rythme. Comme souvent, je n’ai pas pu m’empêcher de faire la réflexion que c’est un projet de mini-série mal compris, qui n’aurait jamais dû devenir un film. D’autant plus qu’il couvre presque 40 ans de la vie du principal protagoniste.


Le Diable tout le temps, Antonio Campos (2020)

En 2012 (me semble-t-il), alors que je trainais à la librairie Millepages de Vincennes pour me trouver un chouette truc à lire et que je regardais les petits mots que les libraires mettent sur les livres (y compris de SF, ce qui est assez rare dans une librairie de ce genre), mon vieil ami Pascal Thuot me mit dans les mains un livre grand format publié par Francis Geffard chez Albin Michel en me disant un truc du genre « si tu n’en prends qu’un, prend celui-là ». Le Diable tout le temps, donc, de Donald Ray Pollock (quelques mois plus tard, j’allais me retrouver à signer des livres au festival America pas très loin justement de ce Donald Ray Pollock). A mes yeux c’est le meilleur roman que je lus cette année-là.

De quoi ça parle ?

D’un tourbillon de meurtres et de vice qui naît dans la ville de Knockemstiff (Ohio) pour mieux y revenir une dizaine d’années plus tard. Ça parle surtout de religion, de foi, d’un garçon qui ne voulait pas se laisser faire, d’une fille naïve et trop gentille, d’un père traumatisé par la guerre du Pacifique et d’un couple qui prend des photos disons « contre-nature ».

J’étais ravi d’apprendre qu’il y allait y avoir un film avec un chouette casting, qui plus est : Tom Holland, Bill Skarsgård, Jason Clarke, Mia Wasikowska, Robert Pattinson, etc.

Las, le film (qui dure 2h20) m’a déçu. Il est complètement envahi par la voix off de Donald Ray Pollock qui nous explique ce qu’on voit à l’écran et qui, de fait, casse la magie de ce qui fait le cinéma… où chacun interprète différemment ce qu’il voit et le comprend différemment, via son propre prisme. Pire, parfois il nous annonce ce qu’on va voir à la scène suivante…

Le Diable tout le temps n’est sans doute pas un mauvais film (il est bien interprété, l’image est belle), mais la grammaire cinématographique choisie par Antonio Campos ne m’a pas du tout convenu. Il y avait sans doute des choix à faire pour élaguer toute la matière du roman de Pollock, mais ces choix n’ont pas été faits. Par conséquent, ce qui aurait sans doute fait une superbe mini-série en quatre épisodes est à la place un long film qui, paradoxalement, va trop vite et élude certaines des idées les plus fortes du roman, notamment le lien qui unit Sandy (Riley Keough) à Carl (Jason Clarke, qui n’a jamais été aussi répugnant, trouvé-je – on peut d’ailleurs aussi dire la même chose de Robert Pattinson).

Une déception, donc, mais peut-être que si vous n’avez pas lu le roman vous aimerez le film. Mon conseil : lisez le roman.

Velvet Buzzsaw, Dan Gilroy (2019)

Josephina (Zawe Ashton, sur la photo ci-dessus) travaille pour Rhodora Haze, ultrapuissante galiériste qui a des galeries dans le monde entier (dans un temps ancien, Rhodora fut musicienne dans un groupe punk, le bien nommé Velvet Buzzsaw qui entretient forcément un lien avec un certain Velvet Underground, mais ça c’était avant, avant le succès, avant l’argent). Un soir alors qu’elle rentre dans son appartement, Josephina trouve une canne par terre et aperçoit deux étages plus haut la silhouette d’un homme étendu contre la rambarde d’escalier. L’homme est mort et son appartement contient des centaines de toiles et de dessins qu’il avait commencé à détruire et dont il avait expressément demandé la destruction au cas où il mourrait avant d’avoir achevé cette tache. Évidemment, comme l’artiste est d’une authenticité brûlante, Josephina récupère tout et essaye de faire du bizness avec ce trésor. Seul problème, le contrat qui la lie à Rhodora lui empêche toute vente directe et la voilà donc obligée à pactiser, si n’est avec le diable du moins avec sa machiavélique patronne. L’artiste mort s’appelle Dease (on peut le considérer comme un mashup de Henry Darger et Francis Bacon). Pour pouvoir écrire un livre sur lui, le critique d’art Morf Vandewalt (Jake Gyllenhaal) va commencer son enquête sur le passé de Dease, une enquête dangereuse… un domaine (le danger) dans lequel Morf n’a absolument aucune compétence.

Velvet Buzzsaw est le second film où Dan Gilroy rassemble Jake Gyllenhaal et Rene Russo (son épouse à la ville), après le très bon et glaçant Night Call. Velvet Buzzsaw est une comédie (qui doit beaucoup à Robert Altman), un vrai film fantastique (qui doit beaucoup à Dario Argento, à mon avis), un film d’horreur et une critique assez frontale du milieu de l’art contemporain. Tout ça ne fonctionne pas forcément très bien ensemble et la filiation avec Prêt-à-porter de Robert Altman m’a semblé un peu lourdingue (évidente pendant tout le film, elle devient dominante au moment de la dernière scène, par ailleurs formidable de sens). Mais en fait, peu importe les calques d’hommages qu’il contient, c’est un film intelligent, plein de choses intéressantes (voire passionnantes) sur l’art (évidemment), la sexualité, le désir féminin, le melting pot, les classes (sociales). C’est un film plein de scènes réussies, d’acteurs qui jouent (voire surjouent) ; que ce soit Russo, Gyllenhaal, John Malkovich, Toni Colette, tout ce petit monde semble s’amuser comme un fou. On peut s’en agacer, évidemment. Et en même temps, voir Malkovich complètement écrasé au milieu de ce feu d’artifice d’hystéries donne extrêmement de poids à sa panne d’inspiration.

Certains diront que c’est un film raté, sans doute (j’ai l’impression qu’il est passé totalement inaperçu), mais c’est aussi un film que j’ai eu plaisir à voir, qui ressemble à une boîte de gâteaux Quality Street, on aime pas forcément ceux à la noix de coco, mais les langues de chat enrobées de chocolat sont à mourir. Les fans d’Henry Darger seront sans doute ravis de recoller les morceaux.

The Hunt, Craig Zobel (2020)

Quelques individus échangent sur un chat. Ils parlent du Manoir et de la chasse à l’homme (aux déplorables, plutôt) qu’ils s’apprêtent à s’offrir. On dit que le Manoir se trouve dans le Vermont, qu’il appartient à Athena, cette même Athena qui vient de s’offrir aux enchères trois bouteilles de champagne Heidseick à 250 000 dollars pièce.

Quelques mois plus tard, douze citoyens américains sont enlevées et drogués, embarqués de force dans un jet privé. Celui qui a le malheur de se réveiller trop tôt connaît un funeste sort. La chasse n’a pas encore commencé, mais cela ne saurait tarder. Et elle n’aura pas lieu dans le Vermont, peut-être dans l’Arkansas, peut-être ailleurs, dans un pays où on ne parle même pas américain (imaginez l’angoisse)…

La première chose à écrire au sujet de The Hunt de Craig Zobel c’est que le film n’est pas ce qu’il semble être (ce n’est pas un remake des Chasses du comte Zaroff, même si l’habituel inversion des rôles chasseurs / proies a bien lieu). En fait moins on en sait, mieux à mon sens on est susceptible de l’apprécier. Avant de le regarder, je me souvenais juste que ça avait fait scandale aux USA, que la sortie avait été repoussée (menacée d’être annulée, je crois), que le sujet du film avait ulcéré certains hommes politiques, etc.

(Arrêtez votre lecture ici, si vous ne souhaitez pas être spoliés).

The Hunt est donc a priori une comédie trash avec des chasseurs friqués et des proies majoritairement white trash. Une boule puante comme Eli Roth en a filmées. On pense à Cabin Fever, Hostel et The Green Inferno avec ses écolos crétins (ça tombe bien, j’aime les trois), il y a au moins un clin d’œil appuyé au revival Grindhouse de Tarantino/Rodriguez et une des confrontations (la meilleure scène du film) en rappelle une autre, vue dans Kill Bill. Mais The Hunt est surtout (si on y réfléchit bien) un film politique, car en dessous de sa panoplie de comédie gore au mauvais-goût assumé, il y a une vraie réflexion politique sur ce qu’on pourrait appeler le tribunal médiatique. Le nombre de chassés, douze, renvoie bien évidemment au nombre de jurés d’un tribunal (12 hommes en colère). Et le film met le doigt là où ça fait particulièrement mal de nos jours : cette capacité que s’octroient certaines personnes à condamner alors que la justice n’est pas passée, ni même parfois saisie. Condamnations parfois likées, partagées et viralisées. On oublie (trop) vite qu’une mise en examen n’est pas une condamnation, qu’une condamnation n’est pas définitive tant que tous les recours légaux de l’accusé(e) n’ont pas été menés à leur terme, que le délit de dénonciation calomnieuse peut être « puni de cinq ans d’emprisonnement et de 45.000 € d’amende ». Etc. Tout ceci renvoie à certaines dérives du mouvement Me Too (dérives certes compréhensibles car fort majoritairement cathartiques, mais aussi condamnables sur le plan judiciaire) et à l’ouvrage d’Emmanuel Pierrat Nouvelles morales, nouvelles censures (Gallimard). Ceci renvoie aussi aux lenteurs de la justice qui évidemment amplifient l’écho du tribunal médiatique qui lui est « dans l’instant ». Un monde qui va trop vite court à sa perte, un monde qui va trop lentement se fait déborder. L’équilibre est un art difficile.

Mais revenons à The Hunt. Du moins pour conclure.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas autant ri.

Par conséquent, je vous conseille le sanglant spectacle, avec la réserve habituelle : « personnes sensibles s’abstenir ».

Wendigo, Larry Fessenden (2001)

Un couple et leur fils bravent la neige pour passer quelque jours dans la nature sauvage. En route, ils renversent un cerf poursuivi par des chasseurs qui mettent à mort l’animal. La situation s’envenime et le père de famille embourbe sa voiture. Plutôt que de demander l’aide des chasseurs, il appelle une dépanneuse et met le doigt dans un engrenage qui risque bien d’amener sa famille vers le drame.

Wendigo est un film d’horreur très étrange, au scénario étonnant car il ne joue pas tellement sur la figure du monstre, du dieu, du Wendigo, mais plutôt sur l’opposition entre une famille new-yorkaise de la classe moyenne supérieure et les « gens du coin ». Il est très décevant en cela, le wendigo, sa légende, tout ça est relégué en arrière-fond et n’a au final pas tellement d’importance, même si cela donne lieu à une des scènes les plus réussies du film.

La réalisation est calamiteuse et les acteurs, pleins de volonté, ont bien du mal à donner corps à leurs personnages.

On peut aisément s’abstenir.

Un peu dans le même genre, Aucun homme ni dieu est terriblement plus convaincant.

Dark, saison 1 (Netflix)

Widen. Allemagne de l’ouest.

En 1953, deux enfants morts sont retrouvés sur le site de la future centrale nucléaire de Widen. Leurs yeux sont terriblement brûlés, leur oreille interne est détruite.

1986, un enfant disparaît : Mads Nielsen.

2019, Mikkel Nielsen, le fils d’Ulrich Nielsen (frère de Mads) disparaît. Le père, qui est aussi policier, n’est pas prêt de lâcher l’affaire.

Il va vite se rendre compte que tous les 33 ans le malheur frappe à Widen.

Dark a la particularité d’être une série allemande qui rivalise sans mal avec les séries américaines du même genre, même si on sent que le budget est légèrement en retrait. un budget sans doute raisonnable qui n’empêche pas de belles créations comme la machine de l’horloger et des effets spéciaux (plus ou moins réussis), notamment dans le dernier épisode de la saison 1.

Si l’ensemble m’a semblé plein de défauts – il y a des paradoxes temporels que je n’arrive pas m’expliquer à la fin de la saison 1 (sauf à invoquer des mondes parallèles) ; les liens familiaux m’ont semblé parfois un peu durs à suivre entre les trois époques ; certaines réactions des personnages sont incompréhensibles et faute d’éclaircissement ressemblent plus à du tripatouillage scénaristique qu’autre chose -, je me suis néanmoins laissé prendre au jeu. Et je ne tarderai pas trop à visionner la saison 2, en ayant toutefois peur d’être déçu.

Il n’est peut-être pas judicieux de regarder cette série peu de temps après Tales of the loop ou même Watchmen avec qui, étrangement, elle partage pas mal de choses. A dire vrai, c’est sans doute ce qui m’a le plus gêné : on dirait du Damon Lindelof. Une sous-intrigue est à peine bouclée que trois autres, souvent incongrues, viennent de poper ça et là comme une génération spontanée de bruit généré pour masquer la progression hésitante du signal global. On connaît la méthode, on a vu The Leftovers et Lost ; on sait donc comme ça finit, dans un long cri de rage (nettement moins agréable qu’une chanson de Nena).

Par conséquent, on ne peut s’empêcher de penser que la saison 2 est – sur le plan scénaristique – à haut risque (il y a tellement d’énigmes à boucler (en 1953, en 1986, en 2019 et en ???? – je ne spoile pas) qu’il faudrait sans doute dresser un document excel exhaustif pour tenter de s’y retrouver -je suis sûr que quelqu’un l’a fait quelque part).

The Boys, Eric Kripke (Amazon)

Alors qu’il se trouve dans la rue à discuter avec sa petite amie, Hughie Campbell (Jack Quaid) est témoin de l’explosion d’icelle. Recouvert de sang et de débris humains, il met un certain temps à réaliser qu’elle a été heurtée de plein fouet par l’homme le plus rapide du monde, le super-héros A-train (Jessie T. Usher). A-train fait partie des Sept, avec The Deep (l’homme-poisson en VF, alors qu’il était super drôle de le nommer Le Profond), Princesse Maeve, l’énigmatique Black Noir, Translucide, Homelander et la nouvelle recrue Starlight (Stella en VF). Suite à ce décès, Hughie fait la rencontre d’un agent du FBI William Butcher (Karl Urban) qui étrangement possède un fort accent anglais. Hughie va vite comprendre que Butcher est en guerre contre les super-héros et notamment contre le plus puissant d’entre eux, Homelander (Anthony Starr, tour à tour hilarant et terrifiant, ce qui n’est pas le moindre des tours de force de cette série).

J’AI ADORÉ.

(Et j’ai presque envie d’en rester là au niveau des commentaires, tant la découverte de la série et de ses audaces fait partie du plaisir.)

The Boys est l’adaptation d’un comics de Garth Ennis et Darick Robertson que je n’ai jamais réussi à lire tant le dessin me rebutait. C’est une sorte de travail de démolition des super-héros comparable à celui que fut Watchmen (le comics d’Alan Moore) en son temps. Dans The Boys on retrouve le monde d’aujourd’hui : réseaux sociaux, marketing à outrance, hypocrisie et cynisme politiques, novlangue de communication, etc, plus des super-héros. Alors que la série est volontairement trash (du sang et du cul à presque tous les étages), elle est aussi étonnamment profonde avec des personnages complexes, des scènes extrêmement fortes sur le plan moral, comme le discours de Stella/Starlight ou la scène de la prise d’otages dans l’avion.

Les acteurs sont globalement au top, notamment Karl Urban et Anthony Starr. Ceux qui ont les rôles les plus ingrats sont pas mal non plus comme The Deep (Chace Crawford). Évidemment comme il y a plein de personnages, on est très vite tenté d’avoir ses préférés ; celui de Princesse Maeve, souvent « dessiné en creux », est attachant.

La série est très plaisante, avec d’improbables moments de montagnes russes où l’on passe de l’hilarité à l’inquiétude, sans transition d’une scène à l’autre. Arrivé au dernier épisode qui est particulièrement réussi, on n’a qu’une envie : enfiler sa cape, ses gants et foncer tête la première dans la saison 2.

(Il y a quelque chose de profondément ironique à ce que ce soit « le grand méchant » Amazon qui produise et diffuse cette série.)

The Head, Alex & David Pastor (2020)

🐧

Antarctique, de nos jours.

Une équipe scientifique dirigée par Arthur Wilde (John Lynch) est sur le point de mettre au point une bactérie qui dissout le C02 133 fois plus vite que la photosynthèse. Cette découverte pourrait sauver des millions de vies. A la fin de l’été austral, la base Polaris VI se vide de la plupart de ses occupants et ne reste alors qu’une dizaine de personnes : Arthur, évidemment ; Anicka et Aki (ses assistants) ; Erik le commandant ; Maggie, la trop jeune toubib, dont c’est la première mission en antarctique. Et tout le personnel qui fait tourner les communications, la cantine, les engins, les machines nécessaires à la survie.

Trois semaines avant la fin de l’hivernage, un SOS est envoyé. Sept personnes sont mortes, assassinées, deux ont survécu, une a disparu.

The Head est une série plutôt prenante : j’ai avalé ses six épisodes en trois soirées, sans forcer. On s’amuse bien à chercher les petits clins d’œil à The Thing (mais là c’est plus un clin d’œil, mais un hommage filé en permanence), à The Shining et à Alien, m’a-t-il semblé, pour une scène bien précise. The Head est aussi un colosse aux pieds d’argile. Une fois que le rideau tombe, que toutes les explications arrivent (dans l’épisode 6), l’édifice a beaucoup de mal à tenir debout, d’autant plus qu’il a branlé à de nombreuses reprises. Ce qui m’a le plus gêné (et c’est sans doute trop subjectif pour être réellement signifiant), c’est l’incapacité récurrente (mais pas constante) de l’équipe de tournage à faire croire que cette histoire se passe en Antarctique. On ne ressent pas le froid, on n’est assez peu mis au courant des dangers qu’il représente, il y a toute une dimension matérielle / équipements qui peine à convaincre, foule de détails qui tuent la suspension d’incrédulité. Paradoxalement la scène où l’on ressent le plus le froid qui accable les personnages est une scène d’intérieur. La suspension d’incrédulité est beaucoup mise à l’épreuve, notamment via tout ce qui concerne la tragédie Polaris V (je ne spoile pas). Et puis, il y a une impossibilité factuelle ou disons managériale (je ne spoile pas) qui empêche purement et simplement l’histoire d’être crédible.

Malgré cela, il est tout à fait possible de se laisser emporter par le long tour de magie que représente The Head et de profiter de la ballade au pays des manchots.

Par contre, si vous aimez réfléchir aux tenants et aboutissant de l’ensemble et décortiquer les détails, vous risquez de hurler (de douleur) à plusieurs reprises.

Mise à mort du cerf sacré – Yorgos Lanthimos (2017)

Un chirurgien qui n’a pas bu une goutte d’alcool depuis trois ans (Colin Farrell, impressionnant) présente un jeune homme, Martin (Barry Keoghan, glaçant) à sa famille. Au début on ne comprend pas le lien qui les unit et ce qu’on imagine de prime abord est très éloigné de la vérité. Puis, peu à peu, les mensonges se diluent et tout s’éclaire. Le père du jeune homme est mort sur la table d’opération du chirurgien. Et justice n’a pas été rendue. Alors Martin va exiger l’impensable et va montrer qu’il a le pouvoir (surnaturel) d’arriver à ses fins.

Mise à mort du cerf sacré est un film impressionnant. Techniquement d’abord. La prise de vue, le cadrage, la façon de filmer Cincinnati, les décors ; sur le plan esthétique tout est très réussi. Il y a un sens du décalage très fort, notamment dans les dialogues très bons (« un chirurgien ne tue jamais un patient, c’est toujours de la faute de l’anesthésiste » ; « un anesthésiste ne tue jamais un patient, c’est toujours de la faute du chirurgien »). Les acteurs et actrices sont souvent à contre-emploi et ma foi il y a de quoi rester sur le cul.

Néanmoins le film souffre à mon sens de deux tares : aussi décalé soit-il (ou justement à cause de ce décalage qui ferait office d’anti-camouflage), il en rappelle beaucoup d’autres comme La Grande menace de Jack Gold (le titre VO est tellement meilleur : The Medusa touch), Funny games de Michael Haneke, We need to talk about Kevin de Lynne Ramsay et Théorème de Pier Paolo Pasolini. Il y a quelque chose de très hitchockien dans la structure qui m’a fait parfois penser à un hommage trop forcé. Mais surtout, c’est très long. Deux heures pour raconter une histoire, simplissime, qui tenait sans problème en une heure et vingt minutes, ça devient très vite lancinant et pénible. Ce manque de rythme allié à toute cette démonstration technique « regardez comme je filme bien, comme j’ai le sens du cadrage et des dialogues décalés » transforme l’objet en exercice de style un peu vain, il lui retire un côté réaliste qui pouvait augmenter son impact émotionnel. Mise à mort du cerf sacré est perturbant, évidemment, on n’en attendait pas moins de Lanthimos, mais il est éprouvant aussi, par manque de rythme, dans sa dilution volontaire de l’information. Pour Sergio Leone, le cinéma allait trop vite et il fallait le ralentir ; Lanthimos a tiré trop fort sur le frein.

Mise à mort du cerf sacré est un film d’horreur très cérébral qui joue sur une notion particulièrement douloureuse : l’inéluctabilité (le mot préféré des dyslexiques). Il aurait pu être nettement plus percutant.

Un homme nommé cheval, Elliot Silverstein (1970)

(Cheval face à Yellow Hand)

Etats-Unis.
1825.
Un riche héritier anglais, John Morgan (Richard Harris), chasse sur les terres sauvages à l’ouest de Saint-Louis. Pendant qu’il se lave dans une rivière, son campement est attaqué par des Sioux. Nu comme un ver, il est fait prisonnier par le chef Yellow Hand qui l’appelle Cheval tant il est laid à ses yeux. Peu à peu, John trouve sa place dans le village indien et finit par demander en mariage la sœur du chef, Running Dear.

La première fois que j’ai vu ce film (librement adapté d’une nouvelle de Dorothy M. Johnson), j’étais enfant. Il m’avait fait forte impression. Il y a évidemment les vingt première minutes où Richard Harris, entièrement nu, est roué de coups, traîné derrière un cheval, attaché à un poteau, surveillé par les chiens de garde du village indien et une vieille femme au caractère bien trempée (Judith Anderson !) En 1970, c’était révolutionnaire de montrer tel destin à l’écran : un homme blanc réduit en esclavage par des Indiens. Et puis, arrive la scène dont tout le monde a entendu parler au moins une fois dans sa vie : la Danse du soleil. Richard Harris est incisé au niveau de la poitrine avant d’être suspendu au centre de la tente des esprits. Cette scène a éclipsé la seconde partie du film, tragique, particulièrement cruelle, qui rappelle Soldat Bleu de Ralph Nelson, sorti la même année.

Le temps a passé et je m’aperçois qu’Un homme nommé cheval a aujourd’hui tendance à m’agacer : des acteurs étrangers (un acteur fidjien pour Yellow Hand, une actrice grecque pour Running Deer) jouent les Indiens ; certaines scènes sonnent faux, notamment quand il est question de pigments. La scène de suspension est un peu trop christique / hollywoodienne pour être honnête, etc. Cela dit, il faut avoir une certaine indulgence, et se souvenir qu’en 1970 faire un film de ce genre était une révolution, et que les producteurs avaient fait de vraies recherches sur les Sioux et La Danse du soleil, un effort assez rare. John Ford avait ouvert la voie en 1964 avec son chef d’œuvre : Les Cheyennes. Entretemps les connaissances anthropologiques ont progressé et on en sait plus aujourd’hui sur ces sujets qu’il y a cinquante ans. Les habitudes hollywoodiennes aussi ont changé.

Malgré une vraie volonté de filmer la nature, le passage des saisons, la migration des oies, volonté qui évoque parfois le cinéma de Terrence Malick, Elliot Silverstein échoue en partie à montrer la place qu’occupe l’homme dans cette nature sauvage, contrairement au Sydney Pollack de Jeremiah Johnson, un film nettement plus profond, proche parfois de l’abstraction, tourné à peine deux ans plus tard et qui marquera une autre révolution à Hollywood. Comparé à Jeremiah Johnson, Un homme nommé cheval reste très/trop démonstratif et souffre d’approximations techniques (les plans de coupe, sur les zoziaux et les cascades en dégel s’intègrent mal dans le flot du film).

Malgré toutes ces réserves, Un homme nommé cheval reste un film tout à fait regardable, surprenant de cruauté et de brutalité (il existe plusieurs montages, plus ou moins censurés).