Bless me ultima, Carl Franklin (2012)

1944. Nouveau-Mexique.

Une famille de fermiers accueille chez elle Ultima (Miriam Colon, vue en maman de Tony Montana dans le Scarface de De Palma). Ultima se dit guérisseuse. Certains villageois la traitent de sorcière et en ont peur, jusqu’à ce qu’ils aient besoin de son savoir. Elle vient dans ce foyer pour y mourir, une idée qui inquiète et fascine le plus jeune enfant de la famille, Antonio. Bientôt, entre la vieille guérisseuse et l’enfant une relation très forte se noue.

Une sorcière, un enfant et un hibou, tout de suite on pense à Harry Potter, difficile d’y échapper, mais rien à voir. Carl Franklin filme autre chose : les chicanos pendant la Seconde guerre mondiale, il filme la violence des superstitions, le pouvoir de l’Église, la magie toujours vive d’un monde ancien qui pourtant se meurt. Bless me, ultima n’est pas un film familial, il commence avec la mort violente d’un soldat démobilisé et se poursuit avec d’autres morts violentes. Revenus de la guerre, les frères d’Antonio dépensent leur argent au bordel et tout cela est tout à fait clair pour Antonio, enfant surdoué, curieux et philosophe à sa manière (son questionnement sur Dieu, la vie, la mort est permanent).

En adaptant le best-seller de Rudolfo Anaya, Carl Franklin propose un film à la fois très dur et très doux, beau mais déconcertant, car complètement déconnecté de ce que propose d’habitude Hollywood. D’une certaine façon, malgré ses paysages arides typiques, Bless me, Ultima est très « européen » et évoque Le Temps des gitans d’Emir Kusturica, c’est cependant moins fort car moins ambitieux. Le film navigue entre fantastique et réalisme magique, entre deux mondes : l’avant-Guerre et l’après-Guerre, entre religion et sorcellerie. Cet empilement de thèmes (sans doute présents dans le roman que je n’ai pas lu) lui nuit un peu, mais bon, ça reste quand même un film à voir, le dernier en date de Carl Franklin qui, depuis 2012, réalise des épisodes de série télé (Mindhunters, The Leftovers, Chance…)

Ce qu’on peut regretter, c’est un réalisateur qui a fait de sacrés bons films : Le Diable en robe bleue et Un faux mouvement, par exemple.

Sharp objects, série TV d’après le premier roman de Gillian Flynn (2018)

Camille Preaker (Amy Adams) est journaliste. Elle a un lourd passé : elle a perdu sa jeune sœur, a été victime de violences sexuelles, a commencé à se taillader de partout, a été internée, a été témoin du désespoir absolu. De tout ça, elle n’est pas totalement sortie. Elle vit à Kansas City, où elle avance tant bien que mal dans sa carrière, quand son rédacteur en chef lui propose de retourner à Wind Gap, le patelin de son enfance, où deux adolescentes viennent d’être assassinées de façon effroyable.
Retourner à Wind Gap, c’est renouer avec sa mère, Adora (Patricia Clarkson, prodigieuse), et rencontrer sa demi-soeur adolescente, Amma. C’est retourner la boue du passé et patauger dans celle du présent, sans oublier la merde de porc, charmante bestiole qu’Adora élève de façon intensive.

Camille est brisée, Camille est alcoolique. Camille est incapable de se laisser aller dans les bras d’un homme. Mais elle va vite devenir obsédée par son enquête et la recherche de la vérité.

Sharp Objects est une série très réussie, très glauque certes, mais très réussie et qui comporte un lot de scènes à la limite du supportable. C’est une série incroyablement cruelle (toutes les scènes de sexe, ou presque, font mal au cœur tant elles sont sordides), une série qui s’attaque aux femmes sur tous les fronts, leurs rêves, leurs désirs, leurs faiblesses ; jamais un homme n’aurait pu écrire un tel brûlot, surtout de nos jours. Mais comme c’est écrit par une femme, Gillian Flynn, et qu’on sent qu’elle a mis beaucoup d’elle-même dans cette histoire : chapeau bas. Tous les acteurs sont excellents, Amy Adams évidemment, qui prend le risque de s’enlaidir et de se montrer sous un jour peu favorable. Mais aussi tous les enfants et adolescents, ce qui m’a particulièrement frappé, tant le jeu d’acteur des enfants est souvent décevant (Harry Potter, Stranger Things).

Pourtant dénué de rythme véritable, Sharp objects avance comme un bulldozer et écrase tout sur son passge. La fin est particulièrement réussie, trouvé-je.

Córki Dancingu, Agnieszka Smoczynska (2015)

Sur une plage de Varsovie, deux sirènes sortent de l’onde pour atterrir dans un cabaret « pour vieux » où elles entament un numéro de chant, tout en essayant de contenir leurs appétits monstrueux.

Córki Dancingu (The Lure en anglais) est un étrange film polonais qui mêle horreur, comédie musicale et érotisme. Il contient son lot de scènes perturbantes, amplifiées par la nudité « zéro poil » des deux très jeunes actrices qui évoquent, par conséquent, des enfants sexualisés à outrance. Les morceaux musicaux n’ont pas la puissance de ceux du Rocky Horror Picture Show, mais « passent ». La dimension perturbante du film qui mêle nudité full frontale, mutilations diverses et variées, déviances sexuelles et une certaine poésie est de loin ce qu’il y a de plus réussi. Nombre de scènes de ce film entrent en écho avec les débats actuels sur la société patriarcale, la domination masculine, etc.

Je me demande (sincèrement) quels auraient été les commentaires sur ce film s’il avait été réalisé par un homme.

Je conseille.

8MM, Joel Schumacher (1999)

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Le détective privé Tom Welles (Nicolas Cage, excellent) est engagé par une vieille femme riche pour enquêter sur un film 8mm qu’elle a trouvé dans le coffre-fort de son époux récemment décédé. Sur ce film on voit une jeune fille se faire brutalement assassiner par un acteur de porno BDSM cagoulé. Tom va commencer son enquête au département des personnes disparues et trouver le nom de la jeune fille : Mary Ann Matthews. Qui a fugué en Californie pour faire fortune dans le cinéma. Elle est bien arrivée en Californie, mais pas du tout dans le type de cinéma qui la faisait rêver.

A sa sortie, 8mm a été descendu en flammes par une critique qui l’a trouvé globalement indéfendable. C’est vrai que la fin est particulièrement ambiguë sur le plan moral, mais elle est aussi terriblement réaliste. Il y a peut-être là une maladresse (critique) à vouloir transformer en film à thèse ce qui semble avant tout être un drame individuel : celui de Tom Welles (père de famille distant) qui, fidèle à l’avertissement de Friedrich Nietszche, devient monstre en traquant les monstres.

8mm est avant tout un bon thriller d’enquête, très glauque : on avale ses deux heures sans soucis particuliers et les seconds rôles sont globalement excellents : Joaquin Phoenix (en musicien raté), Catherine Keener, James Gandolfini (en agent-proxénète), Peter Stormare (en réalisateur de films pornos SM)… Plus qu’un film sur l’autodéfense, 8mm m’a semblé être un film sur la merchandisation des corps, où elle commence (le cinéma dit classique) et jusqu’où elle s’arrête (le snuff, légende urbaine undergound et paradoxalement sommitale). C’est aussi une critique de l’Ogre Hollywoodien qui chaque année avale et broie des milliers de jeunes filles qui ont rêvé du succès et qui, au final, se sont pris le trottoir dans les dents, parfois pire.

C’est aussi un film qui s’inscrit dans une certaine tradition américaine, celle des films de Paul Schrader, comme scénariste Taxi Driver, ou comme réalisateur, le sous-estimé mais ô combien puissant Hardcore.

Carnival Row, série TV (2019)

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Pendant la guerre contre le Pacte, Rycroft Philostrate (Orlando Bloom) a rencontré une Pix, une fée, Vignette Stonemoss (Cara Delevingne et ses sourcils-chenilles), parfois appelée Vini. Ils se sont aimés, la guerre les a séparés. Puis la guerre a pris fin, le Pacte a gagné et le peuple magique doit fuir Tirnanoc pour le Burgue où Philo est policier. Les fées, centaures et autres satyres s’entassent dans le Row (la ruelle). Dans cette cité, les complots sont nombreux, un culte est en train de naître, des meurtres atroces sont commis. Bien évidemment Vini et Philo vont se retrouver pour le meilleur, mais surtout le pire.

Quand on n’attend pas grand chose d’une série télé, il y a des chances d’être agréablement surpris. Carnival Row coche à peu près toutes les cases du Politically Correct devenu de rigueur : il y a une forte proportion d’acteurs de couleur, une actrice métisse (indienne/suisse), Indira Varma vue dans Rome et Game of thrones, un personnage bisexuel (je ne spoile pas), des personnages homosexuels qui ne peuvent l’assumer, de la violence et de l’inceste comme dans Game of thrones, d’ailleurs. Il y a aussi des facilités scénaristiques rageantes, des raccourcis, des personnages qui sont là exactement où il faut quand il le faut ou a contrario sont absents alors qu’ils devraient être présents.

Mais bon, c’est surtout un chouette divertissement, entre fantasy urbaine et steampunk, auquel il ne faut pas trop demander et qui réinvente des choses vues chez Jane Austen, des contes de fées (La Belle et la Bête) ou plus simplement l’affaire Jack L’Eventreur (The Row est évidemment une métaphore de l’Est End de 1888). Les efforts en matière de représentation des minorités ethniques fonctionnent mieux que dans The Witcher où c’était à peu près tout le temps d’un ridicule consommé. Il est de bon ton de se moquer des talents d’acteur d’Orlando Bloom, mais là il est plutôt pas mal et en fin de compte plutôt sobre et dans le ton. Petite anecdote rigolote : les deux fils de Richard Harris jouent dans la série : l’excellent Jared (qui incarnera bientôt Hari Seldon) et son frère plus jeune, Jamie (né Tudor St John Harris) qui incarne le détestable Sergeant Dombey.

Ce n’est certainement pas la série du siècle, mais vous devriez passer un bon moment.

The Vast of night, Andrew Patterson (2019)

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Cayuga, Nouveau-Mexique, fin des années cinquante (donc une dizaine d’années environ après les événements de Roswell), une opératrice de téléphone âgée de seize ans, qui a pris le relais de sa mère partie pour son travail de nuit, capte un son étrange, un son venu d’ailleurs. Avec l’aide d’Everett Sloan le DJ local, elle mène une petite enquête qui la conduira aux frontières du réel.

Joli hommage à La Quatrième dimension (The Twilight Zone en VO) The Vast of night est une sacrée surprise : la mise en scène est virtuose (avec de très longs et très bons plans), la reconstitution de la fin des années cinquante est convaincante, les personnages sont attachants. D’ailleurs cette mise en scène m’en a rappelé une autre, celle de Gus Van Sant pour son très bon Elephant. Peut-être regrettera-t-on un scénario extrêmement léger qui tient sur le billet du match local de baseball et ne réserve aucune surprise (on a compris dès le début qu’il s’agissait d’un film sur les ovnis), mais voilà le réalisateur s’attache à autre chose, recréer une époque, présenter des êtres humains confrontés à l’inconnu. L’horreur en moins, on dirait une jolie nouvelle de Stephen King (qui d’ailleurs n’a pas écrit que des nouvelles d’horreur). Ce sont les X-Files vues par le prisme d’American graffiti.

Je conseille.

I am Mother, Grant Sputore (2019)

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Dans un complexe sous-terrain de très haute technologie, un robot (de genre féminin, qui a la voix de Rose Byrne en VO) sort un embryon de sa banque de stockage de 63000 sujets et commence à élever une fille. Qu’est-il arrivé à l’Humanité ? Reste-t-il quelqu’un dehors ?

Ah… un film de SF quasiment sans explosion ni fusillade, dans la veine du très bon Ex Machina d’Alex Garland. Évidemment pour le lecteur de science-fiction un brin habitué au genre, I am Mother ne réserve aucune surprise, mais je l’ai toutefois trouvé très intéressant à regarder, tant il syncrétise toutes nos peurs actuelles : supplantation de l’homme par la machine, catastrophe écologique globale, effondrement irréversible de la société humaine, surpopulation incontrôlable. J’ai trouvé dans ce film certains points communs, quelques ressemblances avec ma novella post-singularité « Lumière Noire » (in Sept secondes pour devenir un aigle), mais aussi avec le classique de Thomas Disch, Génocides.
A partir d’un certain moment, le film nous permet de faire un parallèle assez intéressant entre la recherche de l’embryon parfait et la croyance en une race supérieure, les deux aboutissant à justifier dans un cas l’eugénisme, dans l’autre le génocide. Pour Mother, l’enfer est pavé de bonnes intentions, car son éthique est non-humaine. L’éthique du but passe avant l’éthique des moyens qu’elle met en branle pour y parvenir. Le film explore aussi une idée assez désagréable : celle du degré de captivité que l’on est prêt à accepter pour bénéficier d’un confort auquel on ne s’imagine pas renoncer. D’ailleurs une des scènes de la fin peut être interprétée comme un choix, celui de l’illusion de la liberté plutôt que celui de la liberté et de toutes les difficultés qui l’accompagnent.

I am Mother n’est pas un grand film, il ne laissera pas l’empreinte durable d’un Blade Runner, mais c’est un film épuré et prenant, plutôt intelligent, qui propose des moments de grande tension, une bonne dose de réflexion, mais aussi des images qui restent, comme celle de ce porte-containers brisé en deux et échoué sur les lèvres d’un monde désert.

Avec I am Mother, Grant Sputore entre bien placé sur la liste des réalisateurs à surveiller de près.

Tales from the loop – série TV d’après l’œuvre de Simon Stålenhag

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A Mercer, Ohio (comté qui existe vraiment, c’est rigolo ; et il y a bien un grand lac et il y a bien des îles sur ce lac), est installé The Loop, un laboratoire de recherches qui contient un secret enterré sous terre. Un jour, la petite Loretta rentre chez elle et sa maison a disparu, sa mère qui travaille au Loop a visiblement volé quelque chose là-bas qui a créé une catastrophe.

Je connaissais le travail de Simon Stålenhag tout simplement parce que j’avais passé ses livres à Albin Michel Jeunesse. Et j’étais assez impatient de regarder la série qui a une esthétique SF des années soixante-dix très réussie, à mon sens. Arrivé au bout du huitième épisode, mes sentiments sont mitigés et même parfois contradictoires. C’est beau, et c’est triste – aucun doute là-dessus. C’est (parfois très) fabriqué et parfois très bien vu sur le plan psychologique. La musique est à tomber par terre, je suis immédiatement tombé amoureux de la bande-son originale en parfait accord avec le travail sur l’image. Pour le reste, les scénarios sont souvent inaboutis ou parsemés d’incohérences / approximations assez brutales. Certaines pistes sont abandonnées en cours de route, certaines résolutions sont au mieux ridicules. La forme précède beaucoup le fond et l’emporte bien souvent.

Après c’est chouette à regarder, ça change, l’approche de la science-fiction y est profondément originale (étonnamment, je trouve qu’il y a beaucoup de points communs avec les anthologies Black Mirror). Il faut juste ne pas trop réfléchir à ce qui nous est montré. Et puis il y a le plaisir de retrouver Jonathan Pryce et sa voix si caractéristique en VO. D’ailleurs, globalement, les acteurs sont très bons.

Tales from the loop ou les mélancolies d’un futur qui a passé sa date d’expiration depuis longtemps…

Extinction, Ben Young (2018)

Un homme (Michael Peña) fait des rêves étranges, il voit des lueurs dans le ciel, une guerre venue d’ailleurs, un conflit très violent qui n’épargne personne, surtout pas les enfants. Sa femme lui conseille de consulter, son patron lui conseille de consulter. Peter se rend donc à la clinique de santé mentale et, là, une discussion avec un homme qui a les mêmes symptômes que lui et partage les mêmes visions, lui fait renoncer au traitement. Le soir-même, après une fête, l’invasion commence.

Extinction repose sur un renversement de paradigme à mi-film. Ce qu’on croyait acquis (le statut de la famille de Peter) se révèle entièrement faux. Évidemment quand c’est réussi, ça s’appelle un mindfuck (oui, le mot est particulièrement moche, même en anglais) dont le plus célèbre est peut-être la révélation quasi-finale du Fight Club de David Fincher. Bon là, soyons clair ça ne marche pas, c’est même un brin ridicule. Et le film se transforme alors, passé sa première moitié, en survival familial un brin poussif.

En espérant ne pas spoiler le mindfuck en question, Extinction pose des questions qui rappellent un peu celles soulevées par le roman de C. Robert Cargill Un océan de rouille. Avec le postulat de départ, il y avait de quoi faire quelque chose de plus profond, de plus subtil que cette série B à ranger dans le rayonnage « pourquoi pas ? ».