Brooklyn Affairs, Edward Norton (2019)

🏙

New York.

Années 50.

Lionel Essrog souffre du syndrome de Gilles de la Tourette. Il travaille pour le détective privé Frank Minna, qu’il considère comme son père. Un jour, Frank lui demande d’assurer ses arrières lors d’une négociation compliquée. Lionel ne sait pas ce que son patron négocie, mais l’affaire tourne mal et Minna est tué d’une balle dans le ventre. Bien décidé à comprendre de quoi il en retourne, Lionel commence alors une enquête ; elle va le mettre sur la piste d’un club de jazz à Harlem et d’un immense projet immobilier qui implique la destruction de nombreuses maisons insalubres occupées par des gens de couleur.

Brooklyn affairs, titre français mais en anglais (vous suivez ?) de Motherless Brooklyn, est le second film de l’acteur Edward Norton en tant que réalisateur. Il s’agit de l’adaptation du best-seller éponyme de Jonathan Lethem, un projet sans cesse repoussé que Norton a porté pendant des années. C’est un long film noir (2h24), extrêmement classique dans sa forme, soignée ; au tempo très lent, jazzy. Le héros se fait tabasser plusieurs fois, il y a une femme fatale (bien malgré elle), une histoire de chantage et un homme de pouvoir. Les bases sont bien là. Le spectateur ne sera jamais perdu. C’est aussi un film où il ne se passe pas grand chose : un slow y dure le temps d’un slow, la scène d’ouverture, très méticuleuse, très maîtrisée, doit bien faire vingt minutes à elle-seule. On ne pourra donc s’empêcher d’y voir une déclaration d’amour aux classiques du genre, dont le Chinatown de Polanski est probablement un des derniers exemples « historiques ». (Personnellement, j’y est aussi vu un hommage à certains films de Woody Allen, mais j’ai sans doute surinterprété.)

Beaucoup comparé à L.A Confidential, Motherless Brooklyn n’en a ni l’énergie ni le venin. C’est plutôt un film ample qui refuse le spectaculaire pour lui préférer une dimension psychologique fouillée et convaincante (si vous attendez les fusillades, vous allez être déçu). Très bien dirigés, les acteurs sont formidables, Willem Dafoe notamment. Le méchant, incarné par Alec Baldwin, est très réussi, car habité par son destin grandiose (quand il prononce son discours public sur le futur de la ville, il est quasiment impossible de ne pas faire de rapprochement avec Donald Trump).

Un beau film, donc, un peu trop poli, dont on regrettera aussi la langueur et l’indolence, contre lesquels il faut un peu lutter.

23, Hans-Christian Schmid (1998)

(August Diehl dans le rôle de Karl Koch)

💽

Hanovre, années 80. Karl, jeune étudiant antifasciste, militant antinucléaire fasciné par la trilogie de Robert Anton Wilson et Robert Shea sur les Illuminatis, devient un hacker sous le pseudonyme de Hagbard Celine. Avec un ami, il commence à pirater des données sensibles qu’il revend au KGB (avec l’aide de son dealer). Mais sa dépendance à la cocaïne devient de plus en plus ingérable et il ne tarde pas à se convaincre que les Illuminatis veulent sa mort.

23 est un petit film indépendant allemand (librement) inspiré de faits réels. Il semblerait qu’il ait été tourné en 1:85, mais le DVD en ma possession est résolument en 4/3. Il ne faut donc pas s’attendre à une reconstitution de folie de l’époque, ce qui n’empêche pas le film d’être passionnant de bout en bout, notamment dans le portrait qu’il brosse de la jeunesse allemande des années 80, dans la façon dont Karl réinterprète les événements de l’Histoire à partir de son prisme conspirationniste si particulier. C’est aussi amusant de voir naître le piratage informatique avec les modems branchés sur le téléphone, les gros ordinateur en plastic beige, les disquettes.

Dans le même registre, on est aussi fasciné par les coïncidences, les synchronicités (qui peuvent être vérifiées avec de simples recherches internet) listées dans le film. On comprend alors comment elles ont pu bouleverser à ce point un jeune homme sous l’emprise de la cocaïne (entre autres drogues).

Le film en rappelle un autre : Le Jeu du faucon de John Schlesinger (1985), grand classique du film d’espionnage américain, inspiré par l’histoire de Christopher John Boyce et Andrew Daulton Lee. Les similitudes entre les deux histoires véridiques sont tout simplement fascinantes.

Grey Owl, Richard Attenborough (1999)

🦉

Années 30. Grey Owl est un métis qui vit dans les grandes forêts du Canada, il écrit des articles sur la nature, les bêtes, la chasse. Adopté par la tribu ojibwé, il vit comme un trappeur de l’ancien temps, jusqu’à ce qu’il rencontre Pony (Gertrude Bernard, de son vrai nom), une jeune femme d’origine mohawk qui sauve deux bébés castors qui vont devenir comme leurs enfants. A partir de ce moment-là, le trappeur Grey Owl va changer et devenir un farouche défenseur de la nature et notamment des castors. Sauf qu’il porte en lui un secret, un secret qui pourrait tout remettre en question.

Grey Owl est l’avant-dernier film de l’acteur-réalisateur Richard Attenborough (grand acteur et grand réalisateur). C’est un film sincère, écologiste, naïf (aussi), c’est un film plein de bons sentiments avec des castors qui font les clowns, et donc (en un sens) c’est un joli film « familial » qui pourra plaire aux enfants qui, certes, verront les fesses de Pierce Brosnan et la poitrine d’Annie Galipeau, ce qui ne devrait pas les traumatiser outre-mesure.

Face à tant de sincérité, on n’a pas tellement envie d’en dire du mal… et pourtant Grey Owl est un film raté, qui ne trouve à aucun moment le ton juste. On ne sait pas bien ce qu’on regarde. Pierce Brosnan n’a pas la présence du Daniel Day-Lewis du Dernier des Mohicans, Annie Galipeau est régulièrement à côté de la plaque et évoque, bien malgré elle, une Q’orianka Kilcher dénuée de talent. Richard Attenborough ne trouve jamais, dans son évocation de la nature, la force de Jeremiah Johnson ou la beauté des plus belles scènes écologiques de Terrence Malick. Le film a parfois des allures de téléfilm fauché. Il n’est pas désagréable. On ne s’ennuie pas. Mais avec un tel sujet, il y avait de quoi faire un très grand film.

Le film s’arrange un peu avec l’histoire en faisant l’impasse sur les deux premiers mariages de Grey Owl, juste évoqués en des termes vagues, et oublie ses trois enfants, nés de trois unions différentes. Sans parler évidemment de ses blessures pendant la Première guerre mondiale où il fut gazé et blessé au pied (peut-être une auto-mutilation)…

Archibald Stansfeld Delaney, né à Hastings en 1888, mort en 1938 à Prince Albert (Saskatchewan, Canada).

The Little things, John Lee Hancock (2021)

🌵

Joe « Deke » Deacon (Denzel Washington), adjoint du shériff dans le comté de Kern, dans le nord de la Californie, est envoyé à Los Angeles pour récupérer des preuves (une paire de bottes tachées de sang) – une sorte de punition. Là, il fait la connaissance du capitaine Baxter (Rami Malek), jeune prodige de la police criminelle, embarqué dans une affaire embarrassante : quatre jeunes femmes ont été tuées de la même manière, une cinquième a disparu. Cette affaire de meurtres en série en rappelle une autre à Deke, celle qui lui a coûté sa carrière à LA, sa famille et même sa santé. Contre toute attente, les deux hommes sympathisent. C’est l’union de deux mondes, la surface de contact de deux méthodes, la trêve entre les modernes et les anciens. Grace à Deke, l’enquête jusque là au point mort fait une percée spectaculaire et un suspect entre en scène : Albert Sparma (Jared Leto, le cheveux gras et qui, par certains côtés, rappelle Charles Manson ; d’ailleurs l’ouvrage Helter Skelter trône en bonne place dans sa bibliothèque).

Mais que peuvent deux policiers, aussi doués soient-ils, contre un homme qui n’a peur de rien ? Où trouver des preuves quand elles n’existent pas ?

The Little things a une grande qualité comme film policier : il surprend. Rien ne se déroule vraiment comme prévu. Et d’ailleurs c’est sans doute ce qui pousse les deux policiers à commettre autant d’erreurs flagrantes, à prendre autant de décisions idiotes. Simples hommes qui essayent de faire le bien, ils se fracassent volontiers contre toutes les difficultés, notamment bureaucratiques, que ça implique. Difficile de ne pas penser à Seven de David Fincher, mais en nettement plus aride et réaliste. Difficile, aussi, de ne pas penser à Prisoners de Denis Villeneuve (il y a quelques points communs intéressants qu’il serait dommage de préciser). Mais le fond de The Little things diffère des deux thrillers sus-cités. D’ailleurs le réalisateur ne livre pas un thriller, mais un drame. Il s’intéresse à la faute, aux fantômes du passé, au prix que l’on paye ses erreurs, surtout si le sang a coulé. Il reprend (avec moins de talent et moins d’ambiance) la formule esthétique de Dans la brume électrique, confrontant Denzel Washington à des fantômes qui interagissent avec lui. John Lee Hancock rappelle à quel point la tâche du policier est lourde, comme Clint Eastwood, il met sur la sellette certains rouages de la justice américaine (notamment, via les allusions aux Droits Miranda). Et, dans un troisième mouvement, il laisse entrevoir l’idée désagréable, révoltante même, que toutes les vies ne se valent pas. Que la vie d’un bon policier père de famille vaut plus que celle d’un suspect, peut-être innocent.

C’est sans doute le sale goût qu’il laisse dans la bouche, son ambiguïté morale, qui empêche The Little things de n’être qu’un film policier de plus. John Lee Hancock a toujours été le fils (ou disciple) raté de Clint Eastwood, incapable de se mettre au niveau du maître. Il le prouve une nouvelle fois, mais livre néanmoins un film vraiment intéressant doté de scènes très fortes, peut-être son meilleur à ce jour.

In the tall grass, Vincenzo Natali (2019)


🌱

Un frère, Cal, conduit sa sœur Becky enceinte de six mois à San Diego, Californie. Alors qu’ils traversent l’Iowa (ou un état plat du même genre), la jeune femme prise de nausée fait arrêter la voiture, vomit, se rince la bouche. Au moment de repartir, ils entendent un jeune garçon qui demande de l’aide. Il semble perdu dans les hautes herbes, de l’autre côté de la route. Cal gare la voiture près d’une église en ruine et fait ce qu’il ne fallait surtout pas faire, il s’aventure dans le champ à la recherche du garçon perdu.

In the tall grass est l’adaptation d’une novella de Stephen King et Joe Hill que je n’ai pas lue. Pour sauter à la conclusion, je dirais bien : « Mauvaise pioche ».

Il y a des films, dès le départ ça ne s’engage pas bien. In the tall grass a commencé à m’ennuyer quasiment au bout de dix minutes (six minutes ? Peut-être.). Le frère et la sœur qui ne semblent pas de la même famille, des acteurs assez moyens. Un propos nébuleux, voire absent. Puis le surnaturel intervient, avec ce champ de hautes herbes et tout semble illogique… mais pas illogique flippant intriguant comme chez David Lynch, illogique comme dans « c’est n’importe quoi, mais on s’en fout, non ? ». Et puis apparaît Patrick Wilson, dans ce qui doit être le pire rôle de sa carrière, il fait des efforts louables pour être malsain, inquiétant, kingien, mais ça patine. On souffre un peu pour lui, on espère qu’il a reversé la moitié de son cachet à une bonne cause. Puis l’histoire part dans une nouvelle direction, première vraie surprise du film, mais cette direction ne servira qu’à légitimer la fin d’un point de vue scénaristique. Et les trucs qui ne fonctionnent pas s’accumulent, de plus en plus. Le tout étant tantôt d’un grand sérieux tantôt d’un ridicule consommé.

Vincenzo Natali et moi on a toujours été un peu fâchés ; c’est pas très grave, c’est pas comme si un jour nous devions partir en vacances ensemble. Je crois que le film que je préfère de lui reste son premier, Cube, et dans mon souvenir lointain c’était sympa, sans plus. Il faudrait que je le revoie. Ou peut-être pas. Je n’ai aucun souvenir de Splice que je suis pourtant sûr d’avoir vu.

J’ai l’impression que depuis un moment l’horreur tourne en rond, que rien de vraiment intéressant ne sort. Mauvaise pioche, oui, et pas grand chose à ajouter.

Graine de violence, Richard Brooks (1955)

👨‍🏫

Richard Dadier, ancien marines, professeur d’anglais (littérature) trouve un emploi dans un lycée technique. Il remarque dès son entretien d’embauche qu’il y a un sérieux problème de discipline dans l’établissement. Après quelques cours, et après avoir empêché le viol d’une professeure, il identifie deux leaders : Gregory Miller (Sidney Poitier, dans un de ses tous premiers rôles) et Artie West (Vic Morrow, le père de l’actrice Jennifer Jason Leigh qui trouva la mort dans l’un des plus étranges accidents de l’histoire du cinéma américain). La situation dégénère encore plus quand Dadier et un de ses collègues sont violemment agressés après les cours.

Graine de violence est le huitième long-métrage de Richard Brooks. On y retrouve tout (ou presque) ce qui fait la particularité de ce réalisateur : son indéniable avance sur son temps, son féminisme malin, son antiracisme militant. La première chose qui saute aux yeux, c’est que le titre anglais Blackboard jungle est bien meilleur que le titre français et raconte une toute autre histoire. Glenn Ford est excellent en professeur idéaliste confronté à un problème qui le dépasse, mais à dire vrai je ne l’ai jamais vu mauvais. L’histoire est poignante et terriblement violente pour l’époque. D’une certaine façon, Graine de violence est un film séminal qui annonce le mauvais, mais totalement réjouissant Class 84 de Mark L. Lester et Esprits rebelles de John N. Smith où le personnage principal interprété par Michelle Pfeiffer vient aussi du corps des marines..

Il y a une morale, évidemment, dans Graine de violence, mais elle passe derrière la rencontre Miller/Dadier qui l’éclipse (il n’est pas interdit de penser à Gran Torino de Clint Eastwood). Sans aucun angélisme, Brooks célèbre la tolérance, l’ouverture d’esprit, le dialogue et la transmission. Il livre un film fort, universel et presque intemporel.

Mysterious Skin, Gregg Araki (2004)


🛸

J’ai acheté le DVD de Mysterious Skin début 2008, il y a donc treize ans. Et durant toute cette période, je n’ai pas ressenti le besoin de le regarder. Je savais ce qu’il contenait et ça m’effrayait sans doute un peu. Depuis cet achat, j’ai vu deux des trois films qu’Araki a tourné durant cette période : Kaboom et White Bird, deux films qui, comme souvent chez ce réalisateur, parlent de bisexualité et/ou d’homosexualité refoulée. Aucun des deux n’a la force de Mysterious Skin. Apparté : Araki dit que la façon dont il communique sur sa sexualité dépend de son interlocuteur ; pour quelqu’un de droite ou partageant les convictions conservatrices de Sarah Palin, il se dira « gay » (en hommage à toute les victoires que les activistes gays ont remporté durant l’histoire récente), mais pour quelqu’un capable d’assimiler la chose et d’en discuter avec lui, il se dira plutôt bisexuel ayant en majorité des partenaires masculins.

Araki said that « [I] don’t really identify as anything », adding « [I] probably identify as gay at this point, but [I] have been with women ».

Mais revenons au film, Mysterious Skin.

Quand il avait huit ans, Neil McCormick (le meilleur joueur de l’équipe) a eu une histoire d’amour passionnée avec son entraîneur de baseball. Huit ans ? Oui, il n’y a pas de faute de frappe. A la même époque, Brian Lackey, le pire joueur de la même équipe de baseball, a perdu cinq heures de sa vie. Les années passant, il s’est persuadé qu’il avait été enlevé par des extraterrestres. Une certitude que sa rencontre avec Avalyn Friesen, qui se dit régulièrement enlevée par des extraterrestres depuis l’enfance, va fragiliser. Car la jeune femme lui donne un bon conseil : enquêter sur le garçon que Brian voit dans ses rêves… Ce garçon c’est Neil, évidemment.

Il n’y a pas de suspense dans Mysterious skin. Ce que Brian va découvrir, le spectateur le sait depuis longtemps. Il n »y a donc pas de véritable enquête, mais il y a une quête (de vérité) et le portrait de deux victimes : d’un côté, Neil qui se prostitue (Joseph Gordon-Levitt, bouleversant), de l’autre, Brian (incapable de nouer une relation amoureuse) qui voudrait retrouver les cinq heures qu’on lui a volées.

Mysterious Skin est le film le plus sérieux d’Araki, mais aussi le plus éprouvant. Certaines scènes sont à la limite du supportable (et se révéleront sans doute insupportables pour certains spectateurs). Il marque durablement.

(Trigger warning : il contient une scène de viol extrêmement brutale.)

Dark Waters, Todd Haynes (2019)

🍳

Rob Bilott (Mark Ruffalo, égal à lui-même) travaille comme avocat-associé dans un cabinet de Cincinnati, spécialisé dans la défense des entreprises de la chimie. Un jour, alors qu’il assiste à une importante réunion, deux fermiers de Virginie Occidentale débarquent avec une tonne de cassettes vidéos. Ils disent qu’on empoisonne leurs terres, qu’on tue leurs vaches. Ils connaissent la grand-mère de Rob Bilott et c’est comme ça qu’ils ont eu son nom et celui du cabinet. Gentiment foutus dehors par la sécurité, ils laissent derrière eux leur carton de cassettes vidéos. Intrigué, Rob prend la route pour la Virginie occidentale et va rencontrer sa grand-mère, puis il se rend à la ferme des Tennant (l’homme qui a fait irruption quelques jours plus tôt dans son cabinet). Ce qu’il observe là-bas dépasse l’entendement : cent quatre vingt vaches enterrées dans un cimetière à vaches, des animaux survivants mais fous, les pierres d’une rivière décapées, blanches comme de la craie. Le congélateur des Tennant contient des organes cancéreux, des mâchoires de vache aux dents noirs. Une forme d’horreur (impossible de ne pas penser à la nouvelle de Lovecraft « La Couleur tombée du ciel« ). L’endroit semble frappé par une malédiction, devenu invivable.

Rob contacte le service juridique de l’industrie installée à côté de la ferme : Dupont de Nemours, l’inventeur du Teflon, entre autres. Au début, la collaboration se passe bien, il a toutes les réponses à ses questions, puis quand il découvre dans des documents une substance non répertoriée (donc non contrôlée par l’état), le C8, la situation s’envenime et ne pourra que mener à une action en justice.

C’est l’histoire de David contre Goliath. Un avocat, moyennement soutenu par le cabinet dans lequel il travaille, attaque Dupont de Nemours, une firme qui fait des milliards de dollars de bénéfice par an, et tente de prouver qu’ils ont empoisonné une région entière et fait des dizaines de milliers de victimes : cancers, malformations congénitales, etc. Pas par accident, mais en connaissance de cause et depuis les années 50. Ils sont inattaquables, ou se pensent comme tel : ils emploient la plupart des gens de cette région, créent des dizaines de milliers d’emplois indirects, et inondent le coin d’infrastructures qu’ils payent rubis sur l’ongle. L’histoire se déroule sur des dizaines d’années et c’est peut-être la plus grande réussite du film, nous montrer le temps qui passe, les procédures qui s’enlisent, les acteurs de l’affaire qui vieillissent, qui meurent, qui changent d’avis ou d’allégeance.

Le casting est impeccable (d’ailleurs Anne Hathaway est presque supportable, c’est dire), à part peut-être Bill Pullman qui fait un truc bizarre avec sa voix, qui semble forcé, assez peu naturel (mais c’est un détail). La construction scénaristique (que j’ai trouvé très inspirée de celle de Zodiac de David Fincher) fonctionne à la perfection. La réalisation est sobre, sans doute un poil trop sage, trop académique. Le réalisateur ne surprend jamais vraiment sur ce plan-là. Il livre un film sérieux, boulonné à mort, en béton armé qui n’évite pas certains clichés de ce type d’épopées judiciaires, comme les photos des vrais intervenants en fin de film.

Dark Waters est un film engagé, cette assertion peut paraître anecdotique, mais en fait le film politiquement engagé est une espèce en voie de disparition aux USA. Dans ses intentions, sa rigueur, il rappelle l’excellent Spotlight de Tom McCarthy.

Bref, ce n’est sans doute pas parfait, ça ne convaincra que les convaincus, mais c’est suffisamment puissant et réussi pour laisser une empreinte durable. Vous ne regarderez plus jamais votre poêle de la même façon.


The Night Manager, David Farr (2016)

🍸

Jonathan Pine (Tom Hiddleston), ancien soldat anglais ayant servi deux fois en Irak, s’est reconverti comme directeur de nuit d’un hôtel cinq étoiles au Caire. Au moment où survient le printemps arabe, il fait tout pour protéger une cliente, Sophie Alekan, qui n’est autre que la maîtresse de Freddie Hamid, un playboy au bras long impliqué dans divers trafics. Cette jeune femme a en sa possession des papiers qui mettent en cause Richard « Dick » Roper (Hugh Laurie) un homme d’affaires spécialisé dans le matériel agricole et très impliqué dans l’humanitaire au proche-Orient. Jonathan passe les documents à l’ambassade anglaise et ceux-ci migrent jusqu’à Angela Burr (Olivia Colman), une directrice d’agence de lutte contre le trafic d’armes, qui s’est jurée de faire tomber Roper. L’histoire finir mal : Sophie est assassinée et Jonathan change de vie. Il devient directeur de nuit dans un hôtel de luxe suisse. Quand sa route croise à nouveau celle de Richard Roper, il se promet de faire tomber cet homme et accepte le pacte (de sang) que lui propose Angela Burr.

Tiré d’un roman de John Le Carré (que je n’ai pas lu), The Night Manager est une excellente mini-série anglaise (6 épisodes d’une heure). Tout est réussi : le casting, les décors, le suspense distillé avec parcimonie et tact. Étrangement, l’asperge Elizabeth Debicki (1m90) joue exactement le même rôle que dans Tenet, à une différence près que je ne spolierai pas ici (d’ailleurs je n’ai pas aimé Tenet, je suis devenu allergique au cinéma plein d’esbroufe à la con de Christopher Nolan). On pourrait peut-être reprocher l’aspect irrésistible de Jonathan Pine à qui aucune femme résiste et mieux encore ce sont elles qui viennent, langue pendante, le chercher pour le meilleur et souvent le pire. Hugh Laurie, homme d’affaires, trafiquant, père et amant, est impressionnant (il y a quelque chose de félin dans sa vilénie) ; pour une fois qu’un « méchant » n’en fait pas des tonnes. Derrière sa façade de série d’espionnage, The Night Manager creuse avec subtilité d’autres sujets : la fidélité (en amour, en affaires), le sens de la vie, la solitude, etc.

J’ai beaucoup apprécié le soin apporté aux seconds rôles. La palme revenant sans doute à Tom Hollander qui joue Lance Corkoran, le tueur professionnel (homosexuel) à la solde de Richard Roper, que lentement mais sûrement Jonathan Pine va évincer.

Très bon.

Je conseille.

The Spy Gone North, Yoon Jong-Bin (2018)

Ancien agent du renseignement militaire, Park Seok-young est recruté par les services secrets de Corée du sud pour espionner le nord à partir de leurs activités commerciales à Pékin. L’enjeu c’est de mesurer à quel point leur connaissance en nucléaire militaire est avérée. Au lieu de se fabriquer une fausse identité, ce qui l’exposerait à une mort certaine en cas de fuite, Park se noie dans l’alcool, contracte des dettes et se reconvertit en hommes d’affaires aux abois. Il joue un rôle, interprète un homme d’affaires plutôt sympathique, mais à l’intelligence limitée. Non sans difficulté, une fois installé à Pékin, il s’approche d’un diplomate nord-coréen et lui propose le deal du siècle : développer le tourisme (notamment de retrouvailles familiales) en Corée du nord, avec des capitaux de Corée du sud. En commençant par faire de la publicité, des photos. Son idée, géniale, c’est de mettre en valeur les joyaux du pays le plus fermé de la planète.

Ce que Park va découvrir, en s’approchant de plus en plus près de Kim Jong-il, n’est pas anodin. Pire, c’est rien de moins que l’avenir de la Corée du sud qui va se retrouver entre ses mains. A la première erreur, il sera exécuté, cela ne fait aucun doute. Où va aller son allégeance, à ceux qui l’ont recruté, ou à ceux qui osent rêver d’une réunification des deux Corée ? Que vaut sa vie comparée au bien commun ?

The Spy Gone North est un film d’espionnage sud-coréen de 2h17, un thriller qui ne joue sur aucun des artifices habituels du cinéma coréen contemporain. Ici pas de course-poursuite endiablée, pas de fusillade démente, pas de meurtre à l’arme blanche d’une violence paroxystique. Tout se joue dans des rencontres, des dialogues, des accords. Comme pour une partie d’échecs, à tour de rôle chacun avance une pièce. Ce qui n’empêche pas la tension d’être palpable, voire carrément étouffante dans une ou deux scènes.

Jusque dans le titre (hommage à L’Espion qui venait du froid ?) on peut voir l’ombre de John Le Carré recouvrir ce film racé, subtil et tendu. Si ce n’est pas un chef d’œuvre, on n’en est pas loin. Et le réalisateur réussit la gageure de rendre palpitante, pour nous lointains occidentaux, la longue et tortueuse guerre froide qui oppose les deux Corée depuis leur séparation.

Brillant.