La Fille maudite du capitaine pirate, Jeremy A. Bastian (éditeur : La Cerise sur le gâteau)


Résumé de l’éditeur :

Port Elisabeth, Jamaïque, 1728. La Fille Maudite du Capitaine Pirate part à la recherche de son père disparu, l’un des redoutés flibustiers des mythiques mers d’Omerta. Cette héroïne intrépide nous entraîne rapidement dans des aventures marines et même sous marines, à la rencontre de pirates tordus et teigneux, de créatures mythiques et autres fantasmagories se déployant comme des poupées russes. Sorte d’Alice au pays des pirates, ce récit rempli d’humour est servi par un dessin incroyablement détaillé que l’on croirait tout droit sorti d’une gravure fin XIXe.

Mon avis :

Bon, le dessin en noir et blanc est tout juste incroyable comparé à ce qui se fait d’habitude de la BD contemporaine. J’ai jamais vu ça, à part peut-être chez Guillaume Griffon (Billy Wild, Apocalypse sur Carson City). Baroque en diable, ce dessin part dans tous les sens, avec des détails de folie partout, des trouvailles à chaque page. Les personnages sont anamorphosés, souvent tassés, ou juchés sur des jambes aussi minuscules que ridicules. Ils ont des grosses têtes aux traits exagérés. On croirait la collision de l’univers de Tim Burton (meilleure période) avec la folie d’un Lewis Carroll qui aurait préféré parler de pirates fantômes que d’une petite fille perdue dans un univers merveilleux.

D’ailleurs, du merveilleux il y en a plein dans cette Fille maudite du capitaine pirate : on respire sous l’eau, certains poissons parlent, le monde sous-marin n’est pas sans danger…

Voilà une œuvre vraiment à part qui mérité d’être plus connue. Mon premier bémol, très léger, c’est que ce n’est pas vraiment de la BD fluide, qui reposerait sur une narration très forte. Il faut un temps fou pour décrypter certaines pages, ou pour y naviguer, d’autres vous obligent à tourner l’objet-livre dans tous les sens, pour lire les dialogues qui jouent aux montagnes russes, looping compris. Donc, c’est assez vite épuisant et, par conséquent, les 120 planches du tome 1 ne se « bouffent » pas en quarante minutes, montre en main. Second bémol, c’est un tome 1 et l’histoire donne l’impression de s’arrêter presque à son début, c’est assez frustrant.

La semaine prochaine c’est mon anniversaire, je sais ce que je vais m’offrir. Les tomes 2 et 3 (55 et 41 planches) sont d’ores et déjà disponibles en français.


Le Bestiaire du crépuscule, Daria Schmitt


Providence est gardien de parc. Il a un chat blanc, Maldoror le bien nommé. Il (le gardien, pas le chat) souffre du syndrome de Diogène et a sans doute des problèmes sévères d’hallucinations. A moins que les monstres qu’il voit soient bel et bien réels, ou plutôt en marge de notre réalité. En trouvant un livre (visiblement maudit, ou en tout cas qui porte la poisse), Providence pénètre dans un monde où le monstrueux rivalise de créativité. Un monde de fantômes, de carpes géantes et de dieu-poulpe menaçant.

Bon la première chose qui frappe avec cette bande-dessinée c’est l’objet-livre : un grand format cartonné, du papier de très belle qualité, 120 pages, pas moins (quand on y réfléchit 23 euros ce n’est vraiment pas cher, à comparer avec le prix d’un livre grand format de 400 pages). Puis vient le dessin, incroyable de précision, baroque, exubérant, fou, renversant. Si le scénario met un peu de temps à démarrer et s’articule autour d’une idée presque contraire à ce qu’est une bande-dessinée, disons qu’il déjoue bien des attentes (par exemple, il est beaucoup question de management dans cette histoire). Providence n’est pas H.P Lovecraft, le livre maudit n’est pas le Necronomicon, Maldoror ne vient pas des contrées du rêve et le Dieu-Poulpe du parc n’est pas Cthulhu.

La démarche de Daria Schmitt ne relève pas du pastiche, même pas de l’hommage sincère (même s’il est présent en filigrane), c’est une sorte de réinvention radicale, de retournement total de la table, d’exploration en chute libre. Les planches sont à tomber. Et au final, on tient là un très bel album, plein de beauté, d’horreurs et de surprises. Qu’on relira avec plaisir.


Vega, Yann Legendre | Serge Lehman (Albin Michel)

[Disclaimer:] Cette bande-dessinée est publiée par les éditions Albin Michel, maison pour laquelle je travaille depuis 2017. Mon exemplaire m’a été offert par Martin Zeller, merci à lui.

[Résumé éditeur :]

Fin du XXIe siècle.

C’est la Guerre Sourde,
l’ère des mafias d’État,
des métropoles insurrectionnelles, des séparatismes génétiques et des stations spatiales privées.

Dans la jungle indonésienne, la docteure Ann Vega fait une découverte qui la projette au cœur d’un extraordinaire réseau d’intrigues politiques et scientifiques.

L’unité et les limites du genre humain sont en jeu.

Anticipation à la vraissemblance [sic] suffocante, entre effondrement de la biodiversité et chaos politique, VEGA est le fruit choc de la rencontre de deux géants : le virtuose de l’illustration Yann Legendre, et Serge Lehman, le scénariste aux 6 Grand Prix de l’Imaginaire.


Si l’objet-livre est incroyable et si le dessin et la mise en page sont un tour de force technique (franchement, tout au long de ma lecture, je me suis demandé comment Albin Michel avait réussi à fabriquer cette BD, à avoir ces couleurs, ces contrastes de folie), je dois reconnaître que le scénario, l’histoire en elle-même donc, m’a laissé complètement froid, de marbre. Je suis totalement passé à côté. C’est quantique, il y a plein de pistes qui ne sont jamais fermées (ou bouclées si vous préférez), tout reste à peu près ouvert à l’interprétation et la fin fait jeu de mots. Je l’ai trouvée terriblement plate avec un sentiment final de tout ça pour ça… mouais.
C’est très années 70, ouvertement psychédélique, ça m’a rappelé un peu (beaucoup ?) la science-fiction de Michael Coney. Et celle de John Brunner, ouvertement cité.

Toute la partie « effondrement de la biodiversité » est légère, je m’attendais sans doute à quelque chose d’un peu plus brutal.

J’avoue que je ne sais pas trop à qui s’adresse cet ouvrage, sans doute aux lecteurs « âgés » (comme moi, donc) qui connaissent bien la SF des années 70 et louent les talents spéculatifs de Ian Watson, John Brunner, Michael Coney & Brian Aldiss. Et refusent de culpabiliser en lisant un vrai brûlot écologique/animaliste.

Morgane, Stéphane Fert (scénario & dessin), Simon Kansara (scénario)


(Disclaimer : j’ai acheté cette BD parce que je publierai le 18 janvier prochain Morgane Pendragon de Jean-Laurent Del Socorro et que je voulais comparer les deux œuvres, ce qui ma foi s’est révélé très intéressant.)

Morgane est la demi-sœur d’Arthur le bouseux, fils anonyme d’Uther Pendragon. Pour qu’Arthur soit conçu, le magicien Merlin a changé l’apparence d’Uther et celui-ci a pris par la ruse Ygrène (bon, si vous avez vu Excalibur de John Boorman vous savez tout ça). Alors que Morgane se rêve reine de Bretagne (mais quelle drôle d’idée !), c’est Arthur qui finit par arracher Excalibur du rocher. Et Arthur encore qui la tue, en utilisant le pouvoir de l’épée magique, avant de l’abandonner dans la forêt, où elle sera plus tard sauvée par Merlin (le fils du Diable). Mais pourquoi ? Dans quel but ?

J’avoue, j’ai eu beaucoup de mal au début avec cette bande-dessinée au dessin atypique. Je trouvais le scénario convenu, un peu mollasson, jusqu’à ce que, le premier tiers passé, les scénaristes (Stéphane Fert et Simon Kansara) abattent enfin leurs cartes. Et là, d’un seul coup, ce qui était vu et revu (mais pas sur le plan graphique, loin de là) est devenu un objet unique qui joue, excusez du peu, un peu dans la même cours des grands que Peau d’homme d’Hubert et Zanzim. Les auteurs revisitent la légende arthurienne, y injectent du Shakespeare (le fameux monologue de Dame Macbeth), du Baudelaire, répondent à certains mouvements sociaux comme #metoo, dénoncent l’hypocrisie des chasses aux sorcières. Se lancent dans quelques péripéties qui ressemblent à des scènes coupées de Monty Python sacré graal. Ils osent beaucoup en termes de thèmes adultes (inceste, trahison, zoophilie (!), cruauté gratuite, manipulation et bien sûr folie).

Au bout d’un moment, les surprises s’enchaînent (la scène avec Cernunnos est d’une audace incroyable, je ne l’avais pas vu venir, pour le moins). Et au fur et à mesure que l’histoire se déroule le plaisir grandit jusqu’au final, d’une grande subtilité. On peut être un peu déconcerté par le dessin et la narration (perfectible ça et là, chipotons pour le plaisir de chipoter), mais il faut reconnaître que c’est ce dessin si particulier qui donne sa force au projet et en permet toutes les audaces narratives.

Une très belle bande-dessinée, donc, qui plaira sans doute plus au public féminin qu’à un public masculin en quête de grandes aventures guerrières ; une belle réussite dont on ne louera jamais assez la dimension ludique.

A lire et à relire.

Goat mountain, O. Carol / Georges Van Linthout (d’après David Vann)


Trois hommes et un garçon âgé de 11 ans partent chasser le cerf à Goat Mountain, dans le nord de la Californie en 1978. Le fils, le père, le grand-père et un ami de la famille. Très vite, un drame terrible a lieu. Un homme meurt et les responsables de sa mort se retrouvent face à un dilemme, un choix impossible.

Je n’ai pas lu le roman de David Vann, mais une chose est sûre la BD qui en a été tirée est une des choses les plus asphyxiante qui m’ait été donné de lire ces dernières années. La chasse est un objet littéraire étonnant, au potentiel quasi illimité (je ne saurais trop vous conseiller Scènes de chasse en blanc ou, dans un registre opposé, Le Vieux qui lisait des romans d’amour), c’est aussi un sujet de cinéma très fort exploré par Michael Cimino (Voyage au bout de l’enfer), John Boorman et tant d’autres. Goat Mountain est un récit d’une noirceur effrayante, presque surnaturelle.
« Je ne suis pas une bête sauvage, je suis pire : un homme » hurle Jon Voight dans le Runaway Train d’Andreï Kontchalovski (d’après un scénario d’Akira Kurosawa).
On ne saurait mieux dire.

D’un point de vue technique, j’ai été plus impressionné par le travail sur les couleurs que par le trait en lui même, qui est expressif et puissant, c’est déjà ça. Mais dont la brutalité ne conviendra sans doute pas à tout le monde. La narration est bonne, mais elle impressionne moins que celle d’Ugo Bienvenu sur Sukkwan Island, il y a deux trois endroits où j’ai trouvé le découpage maladroit. Et la fin m’a semblé un peu précipitée.

Yakuza, Sydney Pollack (1974)


Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, pendant l’occupation du Japon par l’armée Américaine, l’homme d’affaires californien George Tanner (Brian Keith) a noué des liens très forts avec la pègre japonaise, et un yakuza en particulier : Tono. Contre une importante somme d’argent, Tanner a promis de livrer des armes à Tono, mais la cargaison n’est jamais arrivée au Japon et, en représailles, le yakuza a kidnappé la fille de Tanner, qui faisait ses études à Tokyo. Pour sortir de ce piège, Tanner recontacte un de ses vieux amis : Harry Kilmer (Robert Mitchum) qui était au Japon avec lui vingt ans plus tôt. Alors Policier militaire, Harry s’est lié avec une japonaise dont il a sauvé la vie, ainsi que la vie de sa fille, Hanako. Eiko possède un petit bar, le Kilmer, à Tokyo. Harry le lui a acheté avec de l’argent qu’il a emprunté à Tanner, après que la jeune femme a refusé de l’épouser. Eiko a un frère, Tanaka Ken (Takakura Ken), le yakuza du titre. Ken a passé la Seconde guerre mondiale dans une grotte des Philippines ; à son retour au Japon, il est devenu yakuza, puis a arrêté pour devenir professeur de kendo à Kyoto. Tanaka Ken a une dette envers Harry Kilmer et selon son code il doit l’honorer, même si cela va lui coûter la vie. Kilmer va se servir de cela pour rentrer en contact avec Tono. Une fois la machine lancée, les deux hommes ne pourront plus l’arrêter. Car le sang appelle le sang.

Sydney Pollack est un de mes réalisateurs préférés. Et Yakuza est de ses meilleurs films. C’est peut-être la coproduction américano-japonaise la plus réussie des années 70. Tout y est extrêmement juste : le scénario limpide alors que les liens entre les personnages sont complexes, plein de non dits, les décors, les scènes de jeu et les nombreuses scènes de combat. Le film culmine dans une tuerie d’une rare violence qui, d’une certaine façon, annonce The Killer Elite de Sam Peckinpah (1975), Black Rain de Ridley Scott et évidemment le diptyque Kill Bill de Quentin Tarantino.

Le casting est très réussi. Mitchum semble plus fragile qu’à son accoutumé. Takakura Ken (alors immense star au Japon) est impressionnant dans son rôle d’homme qui ne sourit jamais. Richard Jordan (le Duncan Idaho du Dune de David Lynch) est très touchant en jeune américain qui découvre le Japon et ses règles bien précises.

Tout est parfait. Yakuza est un grand film. Je le revois toujours avec un immense plaisir.

Je le possède en DVD ; il n’existe pas de blu-ray français à ma connaissance (alors que la restauration pour le Blu-ray disponible à l’étranger a très bonne réputation).

Sorcerer, William Friedkin (1977)


Quelque part en Amérique du sud, dans une concession américaine, un puits de forage de pétrole prend feu. La dynamite qui se trouve à 300 kilomètres de là, et qui est censée souffler l’incendie, n’a pas été retournée depuis un an. Les bâtons du haut ont séché et de la nitroglycérine très instable s’est accumulée au fond des caisses. La compagnie cherche quatre chauffeurs expérimentés et prêt à tout pour 20 000 pesos. Ils devront transbahuter la nitro à travers la jungle, sur une des pistes les plus dangereuses du monde. Quatre hommes, donc, pour une mission-suicide. Il y a Nilo (Francisco Rabal), le tueur à gages, Serrano (Bruno Cremer), le banquier véreux, Kassem (Amidou) le terroriste recherché par la police israélienne et enfin Scanlon (Roy Scheider), une petite frappe condamnée à mort par la mafia new-yorkaise après un casse qui a mal tourné.

Sorcerer (Le convoi de la peur en VF) est une nouvelle adaptation du roman de George Arnaud Le Salaire de la peur, adapté une première fois en 1953 par Henri-Georges Clouzot (à qui Friedkin a dédicacé sa version). Souvent considéré comme le chef d’œuvre de Friedkin (ce dont on peut raisonnablement douter), c’est un film déroutant quand on le voit la première fois. En effet, le réalisateur présente chacun de ses personnages dans un prologue plus ou moins long, quelques minutes à peine pour Francisco Rabal, beaucoup plus pour les autres. Par conséquent, le début du film, peut sembler décousu. Et sa réelle dramaturgie ne s’installe que vers la quarantième minutes. A partir de là, le long métrage n’a de cesse de monter en puissance. Des scènes incroyables, comme celle de la traversée du pont de cordes (trois mois ! de tournage pour cette seule scène), s’enchaînent jusqu’au final d’une incroyable noirceur. Étonnamment la musique de Tangerine Dream s’inscrit très naturellement dans le projet cinématographique de Friedkin.

C’est un monde d’une immense laideur qui nous décrit où tout est pourri, corrompu, en décomposition, où la rouille, la moisissure, la sueur et la boue règnent en maître. Dans ce monde-là, des hommes se dressent pour tenter de s’en sortir ou mourir en beauté. On ne sait pas trop, la motivation de chacun reste ambigüe et la rédemption n’est pas forcément la réponse à leur quête personnelle.

Un film d’une rare puissance que je conseille sans réserve.

Traqué, William Friedkin (2003)


Aaron Hallam (Benicio Del Toro, assez étonnant) a réussi une mission incroyablement dangereuse durant la guerre des Balkans, éliminant un gradé coupable d’épuration ethnique. Puis il en a foiré une autre. Quelques années plus tard, Aaron tue des chasseurs dans les forêts de l’état de Washington, puis de l’Oregon, signant ses crimes en coupant ses victimes en quatre morceaux, comme on le ferait d’un cerf. La police fait alors appel à un traqueur professionnel, L.T. Bonham (Tommy Lee Jones, égal à lui-même, c’est à dire très bon) un instructeur militaire qui a pris sa retraite pour s’occuper de la faune sauvage de la Colombie Britannique. Une traque commence, entre l’élève (Aaron) et celui qui fut son maître de guerre avant les Balkans, et peut-être même d’une certaine façon, son père. Le duel se réglera au couteau : l’acier forgé contre la pierre taillée. Autre symbole.

William Friedkin commence son film avec une citation de la bible modernisée et américanisée par Bob Dylan.

God said to Abraham, « Kill me a son. » Abe says, « Man, you must be puttin’ me on. » God say, « no »; Abe say, « what? » God say, « You can do what you want, Abe, but the next time you see me comin’, you better run. » Abe says, « Where do you want this killin’ done? » God says, « Out on Highway 61. »

D’une certaine façon tout le film, ou du moins sa charge symbolique, est annoncé par ce paragraphe. Dans le film, on voit avant tout homme déchu qui veut à la fois mourir et vivre, et qui ne sait plus s’arrêter de tuer. Aaron, est donc traqué par son père spirituel qui, lui, n’a jamais tué et ne veut surtout pas commencer. Souvent un animal qui a goûté le sang humain doit être abattu. Le plus dur ce n’est pas de tuer mais bien d’arrêter de tuer.

Traqué est un thriller métaphysique, si Dieu y est rigoureusement absent en tant que personnage, la mort y est omniprésente. En envoyant ses fils tuer à l’étranger, le pays sacrifie leur âme et se contente de récompenser les héros d’une dérisoire étoile d’argent. Aaron (qui souffre d’une forme de syndrome de stress post-traumatique) et L.T. ne trouvent leur bonheur que dans leur rapport à la nature, aux animaux. Les hommes sont fous, contrairement à la nature sauvage qui est la chose la plus rationnelle qui soit. Comme si l’invention de Dieu avait affaibli l’homme qui trouve alors de la force dans le meurtre, la traque, la violence. Ou dans le refus de ce qui pourrait le conduire au meurtre (comme c’est le cas chez L.T.). D’une certaine façon Aaron et L.T. sont les deux face de la même pièce, l’un est juste tombé du mauvais côté et rien ne dit que l’autre sera éternellement sauvé (dans le sens biblique du terme).

J’avais bien aimé Traqué la première fois que je l’ai vu, même si certains détails m’avaient alors fait tiquer (notamment la forme exagérée et über-sexuelle d’une entaille de couteau de lancer dans une branche d’arbre). En fait, en le revoyant, j’ai l’impression d’être complètement passé à côté la première fois. Il y a dans ce face à face entre un jeune qui n’accepte pas le monde que lui ont offert ses pères et un « vieux » qui ne reconnaît plus le monde de son enfance, quelque chose d’universel, de puissant, d’océanique peut-être. La violence est un genre cinématographique, elle peut être une religion pour certains. Paradoxalement, ce film m’a fait penser au Vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulveda, il y a quelque chose de commun sur le caractère sacré de la nature, y compris dans ce qu’elle a de plus brutal.

Trois ans après le scandale de L’Enfer du devoir, et les accusations de racisme dont il fut la cible, Friedkin livrait non pas un film apaisé, mais au contraire une œuvre puissante, profonde, qui marque par ses élans philosophiques, sa dimension biblique et son incroyable maîtrise formelle, notamment dans les scènes de forêt et de chasse.

Comme il se doit, le film se clôt sur The man comes around interprété par un Jonny Cash au crépuscule de sa vie.

And I heard, as it were, the noise of thunder
One of the four beasts saying,
‘Come and see.’ and I saw, and behold a white horse »

A voir.

La course à la mort de l’an 2000 | Paul Bartel | 1975

Ô la belle affiche !

Trigger warnings : svastika, personnages nazis, nichons naturels (beaucoup), foufoune vintage, crâne écrasé, humour noir, véhicules ridicules (ça rime et ils s’arriment parfois), etc.


Bon on est en l’an 2000, vu depuis les années 1975.

Le président a son palais d’été à Pékin et une course à la mort traverse les États-Unis, c’est un peu la purge avant le film du même nom, puisque pour marquer des points c’est simple faut écraser des gens. Les bébés et les vieux rapportent le plus. Cinq équipages sont en compétition : une cow-boy, une nazie, un loser (vu chez Boorman dans le rôle de Lancelot), Joe Viterbo (Sylvester Stallone en roue libre, c’est le cas de le dire) et Frankenstein (David Carradine), qui a gagné déjà la course deux fois, a perdu un bras, une jambe, un œil, puis l’autre dans la série d’accidents qui ont ponctué sa carrière de pilote. Alors ces cinq là s’élancent de Manhattan pour rejoindre la Californie en deux étapes (calculez la vitesse des bolides, vous avez quatre heures). Et tous les coups sont permis.

Summum du mauvais goût, comédie noire pleine de trouvailles, objet filmique hésitant sans cesse entre le nanar (sans d), la série B hilarante et le navet de compétition, La Course à la mort de l’an 2000 reste un must, un exemple parfait de ce que peut être du cinéma d’exploitation subversif (rappelez-vous 1975 – nichons = exploitation). A priori c’est un film idiot, mal fait, mal joué, mal tourné, mais quand on gratte un peu le plastique bon marché on se rend compte aussi que c’est un film malin qui utilise les armes de la contre-culture pour condamner cette soif du spectacle à tout prix. Un parallèle est fait entre la rébellion mise en scène et Spartacus, plutôt intéressant. Un film décadent qui se moque de la décadence des USA dans les seventies ? Un film complètement amoral qui finit par jouer le jeu de la morale ? Peut-être. En tout cas, c’est rigolo, et à condition d’avoir l’humour adapté (ce qui ne sera pas donné à tout le monde) on s’amuse beaucoup.

Film vu en Blu-Ray, réédité récemment en Midnight Collection (une collection que j’aime visiblement bien, j’en ai déjà acheté pas mal, cependant il faut être honnête les titres proposés sont souvent à réserver à des pervers dans mon genre.)

The Endless, Justin Benson & Aaron Moorhead


Deux frères, Aaron et Justin (comme les réalisateurs) ont échappé a une secte qui d’après eux fonçait droit vers le suicide collectif. Isolés, sans proches, ils ont dû mal à joindre les deux bouts et font des petits boulots de nettoyage. Jusqu’au jour où ils reçoivent une cassette vidéo de la part d’Anna, une femme de la communauté pour laquelle Aaron a le béguin. Aaron veut y retourner pour dire bonjour, juste dire bonjour, Justin y est opposé. Aaron insiste (il se sent tellement mal, alors que dans la secte, qu’il ne considère d’ailleurs pas comme une secte, il se sentait tellement mieux). Et il ne croit pas à cette histoire de suicide collectif. D’ailleurs personnage n’a jamais parlé du moindre suicide dans cette communauté comme il y en a tant d’autres en Californie du nord. Justin finit par céder. Ils retournent dans le camp où tout le monde est légèrement allumé, où leur vision de l’amour libre est peut-être un peu tordue, mais bon la bouffe est bio, la bière est bonne et globalement on vous demande juste un coup de main de temps en temps pour rester. Très vite Aaron veut rester (surtout qu’il est sur le point d’emballer Anna), Justin veut partir. Le gourou, ou ce qui en fait office (on dirait un informaticien qui se remet de son burnout chez Tesla), lui dit alors « tu fais ce que tu veux, mais la vérité est au fond du lac à l’aplomb de la bouée ». Ce que Justin va découvrir en plongeant dans le lac est tout simplement impossible. Quant à la vérité il leur faudra attendre la nuit de la troisième lune pour la saisir dans son entièreté ; d’ailleurs cette fameuse nuit approche : la deuxième est déjà visible dans le ciel.

The Endless c’est le pari d’un film lovecraftien (cité en exergue) a petit budget et quasiment sans effets spéciaux, c’est aussi le pari d’une fausse piste qui dure à peu près la moitié du film, avant que le changement de paradigme soit total. On peut lui trouver plein de défauts, il est un peu longuet, il y a des petits trucs qui accrochent sur le plan scénaristique, mais je l’ai vraiment beaucoup aimé. Je l’ai trouvé original, malin et traversé par une humanité qui fait plaisir à voir, surtout dans le cadre d’une fiction « lovecraftienne » ou disons en hommage à Lovecraft.

Justin Benson & Aaron Moorhead sont vraiment des réalisateurs à suivre, car après avoir vu The Endless, je me suis acheté Synchronic en blu-ray et je l’ai trouvé aussi plein de petits défauts, mais quand même très chouette.