La Veuve noire, Bob Rafelson (1987)


Alors qu’elle fait des recherches sur la mort dans son sommeil d’un parrain de la mafia, l’analyste du FBI Alexandra (Debra Winger, qui opère une métamorphose impressionnante au fil du film) entend parler pour la première fois de sa vie du syndrome d’ondine. Késaco ? Le syndrome d’Ondine est une maladie génétique rare due à une atteinte du système nerveux autonome. Il est caractérisé principalement par une hypoventilation alvéolaire sévère (hypercapnie associée éventuellement à une hypoxémie) due à une anomalie du contrôle autonomique de la respiration. Vous voilà bien avancés. Ben, disons qu’on peut crever paisiblement dans son sommeil à cause de ce truc difficile à détecter. Poussant ses recherches plus avant, Alexandra trouve deux autres hommes très riches qui sont morts dans des conditions similaires. Elle pense plutôt à un poison indétectable, qui n’est pas sur la liste des soixante produits testés lors d’une autopsie. Il lui suffit maintenant de chercher la femme : blonde, la trentaine, fatale. Alexandra engage alors un bras de fer avec sa direction pour enquêter, mais comme sans doute c’est une femme, on lui dit de rester bien sage derrière son bureau et de pas faire perdre de temps aux forces de police. Après avoir vendu sa voiture pour 6000 dollars, Alexandra s’envole pour Hawaï en quête de la Veuve noire.

Quel film ! Je ne l’avais pas vu depuis des années et j’avais oublié à quel point il est bon, fort, ambiguë. Le face à face érotique entre Debra Winger et Theresa Russell est un grand moment de cinéma. Évidemment on pense à une sorte de décalque féminin du Limier (Sleuth) de Mankiewizc. Et c’est bien à une sorte de partie d’échecs que Bob Rafelson nous invite à suivre du regard. On notera la complexité des personnages, la Veuve noire n’étant pas seulement une femme qui tue des hommes âgés pour les dépouiller. Les seconds rôles ne sont pas en berne, Denis Hopper (en multimillionnaire du jouet), Nicol Williamson en riche anthropologue, Sami Frey en entrepreneur visionnaire.

La Veuve noire est un grand film, autrement plus fort que le Basic Instinct de Paul Verhoeven sorti cinq ans plus tard et dont il semble une des sources d’inspiration.

Sueurs froides, Alfred Hitchcock (1958)

(C’était quand même une autre époque pour les affiches de cinéma.)


Alors qu’il poursuit un malfaiteur sur un toit, John « Scottie » Ferguson glisse et se raccroche à une gouttière. Un policier en uniforme tente de l’aider et tombe du toit, se tuant par la même occasion. Souffrant d’acrophobie, Scottie est déclaré inapte a poursuivre le métier de policier et prend donc une retraite forcée. Alors qu’il vit de ses rentes, il est contacté par un de ses anciens camarades d’université, Gavin Elster qui lui demande de suivre sa femme Madeleine. Celle-ci se croit possédée par l’âme d’une ancienne aïeule, Carlotta Valdes. Scottie est sceptique pour le moins, mais dès qu’il voit Madeleine, il accepte de faire le détective privé pour son vieil ami.

Ce film je ne l’avais sans doute pas vu depuis vingt ans, voire davantage. Je m’en souvenais vaguement, contrairement à d’autres films d’Hitchcock : Psychose ou Les Oiseaux. Mon commentaire va être sans doute iconoclaste, mais j’ai trouvé Sueurs froides (souvent considéré comme l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma) long, très long. 2h08 pour raconter cette histoire, relativement simple, c’est une demi-heure de trop. Il y a des ellipses incroyables et paradoxalement des scènes très longues, un peu inutiles qui donnent au film un rythme lancinant. La scène de cauchemar est devenue, le temps passant, passablement ridicule, même si elle était d’une audace folle en 1958. La musique dramatique de Bernard Hermann est particulièrement envahissante à certains moments. Les vingt dernières minutes mettent très mal à l’aise ; la façon dont Scottie jusque là plutôt sympathique se conduit avec Judy est odieuse, il devient même menaçant. J’ai eu un peu de mal à croire à sa métamorphose.

Sueurs froides en dehors d’être un polar séminal est une fausse histoire d’amour, plutôt une vraie histoire d’obsession, de fixation érotique malsaine. Hitchock met en concurrence l’amie fidèle, Mige (Barbara Bel Geddes), marrante, dévouée, et la femme fatale (Kim Novak), mystérieuse, froide, torturée. Ce qui donne en creux, une réflexion assez intéressante sur le refus du bonheur. On s’amuse à retrouver aussi dans ce film tout un pan du cinéma de Brian De Palma, Obsession bien sûr, mais surtout Body Double qui est une sorte remake mash-up de Fenêtre sur cours et Sueurs froides.

Voilà, c’est un grand film, je ne vais pas évidemment lui enlever ce statut, mais je l’ai trouvé trop long.


Le générique de début, réalisé par l’immense Saul Bass

De si jolis chevaux, Billy Bob Thornton (2000)

Passion torride au ranch mexicain

(Passion brûlante dans le ranch Nalgas bonitas – Harlequin 843.)


John Grady Cole (Matt Damon, falot) et son ami Lacey Rawlins (Henry Thomas, sous-employé) s’imaginent comme les derniers cow-boys (nous sommes aux USA à la fin des années 40). Ils partent donc au Mexique, travailler dans un immense ranch. Leur truc ce sont les chevaux, qu’ils dressent avec un talent indéniable. Pour être franc, c’est surtout John qui a le sens des chevaux. Mais voilà que ce demi-puceau tombe amoureux d’Alejandra (Penelope Cruz, très pub espagnole pour cosmétiques hors-de-prix), la fille du riche propriétaire mexicain. Un drame est en marche.

Ce film, je l’ai vu au cinéma quand il est sorti. J’avais lu le livre avant et je l’avais adoré ; je me souviens bien c’était un Actes Sud dans ce format étroit qu’ils ont fini par abandonner, me semble-t-il. Ce livre, je l’ai offert à plusieurs reprises dans ma vie (pour constater au final qu’en termes de technique de drague c’est très approximatif). A l’époque (circa 2001) je n’avais pas aimé le film. Vingt ans plus tard, trouvant le DVD a vil prix dans un bac d’occasions, je me suis dit que j’allais retenter l’expérience. Des fois, et je n’ai jamais trop compris pourquoi, on passe à côté d’un film. On le revoit et boum! on découvre que c’était en fait un chef d’œuvre. Soyons clairs : ça n’arrive pas souvent.

Visiblement Billy Bob Thornton et moi n’avons pas lu le même livre. De si jolis chevaux est un roman âpre, puissant, orageux, traversé par des fulgurances métaphysiques sur la vie, la mort, l’amour et évidemment (on est chez Cormac McCarthy) Dieu. Les dialogues sont typiques de l’auteur. Le film, lui, c’est une espèce de romance hollywoodienne avec de jolis chevaux, de beaux couchers de soleil et une histoire d’amour hollywood chewing-gum qui finit mal. OK… il y a comme un gouffre là. Quant à la scène la plus terrible du livre, une scène qui vous noue les tripes et que vous n’oublierez jamais… Dans le film, c’est juste un sparadrap qu’on arrache, et encore, un petit sparadrap. C’est anecdotique. Voilà, j’ai trouvé le bon mot, d’un chef d’œuvre de la littérature, Billy Bob Thornton a tiré un film au mieux anecdotique.

« T’as fait quoi ce week-end ?

– J’ai regardé De si jolis chevaux en DVD, c’était vraiment pas top. »

La Voie de l’ennemi, Rachid Bouchareb (2014)


Garnett (Forest Whitaker) a passé 18 ans en prison pour le meurtre de l’adjoint du Shériff Bill Agati. Libéré sur parole, il a trois ans pour refaire sa vie. Mais Bill Agati ne l’entend pas de cette oreille.

Film acheté en blu-ray à cause du titre qui me faisait penser au premier volume de la trilogie Joe Leaphorn de Tony Hillerman (hautement recommandable à mon humble avis). En plus, pour tout arranger ça se passe au Nouveau-Mexique, donc l’ensemble était confusant / intriguant. En fait, le film de Rachid Bouchareb n’est pas du tout une adaptation libre de Tony Hillerman, mais un remake de Deux hommes dans la ville de José Giovanni (d’ailleurs le titre américain est Two men in town), le duel psychologique Delon / Gabin est ici transformé en un duel Harvey Keitel / Forest Whitaker (tous deux très bons).
Trêve de suspense, j’ai trouvé cette version moderne formidable. Elle dit énormément de choses sur la justice, sur le fait d’avoir ou non payé sa dette envers la société. Elle dit aussi beaucoup de choses sur la rédemption, l’évolution spirituelle d’un homme. Certains trouveront que la métaphore Abel/Caïn est peut-être poussée un peu trop loin, mais il me semble au contraire que toutes les oppositions mises en scènes le sont avec talent : un homme blanc qui n’a plus trop d’avenir devant lui / un homme noir qui peut encore se construire un avenir ; la chrétienté de naissance / l’islam d’adoption ; l’incarcération / la liberté que donne la possession d’une moto. Tout ça est très fort. C’est assez lent et en même temps très intense.

Je conseille.


Autre conseil :

Bloodstar, Richard Corben, d’après Robert E. Howard (Delirium)


Résumé éditeur :

BLOODSTAR, le chef-d’œuvre de fantasy de Richard CORBEN d’après Robert E. HOWARD

BLOODSTAR est inspiré de la nouvelle La Vallée du Ver, de Robert E. HOWARD, initialement publiée en février 1934 dans le magazine « pulp » Weird Tales.

Transposée par Richard CORBEN dans un univers post-apocalyptique où les hommes sont retombés dans la barbarie et ont oublié toute trace de notre civilisation, cette œuvre raconte l’épopée de BLOODSTAR, farouche guerrier du peuple des Aesirs, et des épreuves dressées sur son chemin par les hommes et une nature impitoyable, qu’il affrontera pour écrire sa légende.


Critique :

Commençons par le commencement :

Je soutiens autant que je peux le travail incroyable que font les éditions Délirium autour de l’œuvre de Richard Corben, mais comme souvent avec Corben, l’intérêt se résume vite à son dessin, reconnaissable au premier coup d’œil, et à son talent pour le découpage, car pour le reste Bloodstar ne brille ni pas son originalité ni par son scénario linéaire.

Après un prologue (un peu ridicule, il faut le reconnaître) ajouté par Corben pour transformer l’histoire de fantasy d’Howard en récit post-apocalyptique, nous suivons le destin de Bloodstar homme amoureux d’une femme qui lui est interdite, chasseur un brin téméraire (tiens, on dirait les traces d’un tigre à dents de sabre de fort grande taille, et si on allait vérifier) et sorte de Messie inutile.

Tout ça est donc très simple, voire simpliste et les tartines de textes qui paraphrasent bien souvent ce qu’on voit à l’image montrent bien qu’il s’agit en fait d’une BD des années cinquante réalisée dans les années soixante-dix. Un anti-paradoxe temporel, en bon français.

Après, reste le dessin, et là je continue album après album à être plus que convaincu. Putain, que c’est fort !

Il me manque encore un ou eux Corben à ma collection, mais je vois que Delirium les a réédités. Il faut aussi noter la qualité de fabrication de leurs éditions. Le top du top, que je rangerais dans la même catégorie que Cornélius – autre éditeur de BD que je soutiens autant que possible.

Le Cabinet de curiosités de Guillermo Del Toro


Le Cabinet de curiosités de Guillermo Del Toro est une série Netflix de huit épisodes.

Voyons ça en détail.

Lot 36 (réalisation : Guillermo Navarro) : Le plus décevant

Nick Appleton (Tim Blake Nelson, formidable) est un vétéran qui ne manque jamais une occasion de le rappeler. Ce raciste, qui plus est, gagne sa vie en revendant au détail ce qu’il achète en gros aux enchères, notamment dans des garde-meubles dont les propriétaires ne payent plus leur loyer. Évidemment il perd aux jeux bien plus qu’il ne gagne. Un jour, il acquiert le lot 36, un bric-à-brac qui contient des livres occultes, ce qui va l’amener à croiser la route de Roland, un occultiste inquiétant (mais pas forcément des plus compétents).

Cet épisode est le plus décevant des huit, car la prestation de Tim Blake Nelson est de très haute volée : il incarne une ordure et en même temps on ne peut s’empêcher de lui trouver des circonstances atténuantes. Le scénario ne suit pas et finit par verser dans le satanisme éco+.

Graveyard rats (réalisation : Vincenzo Natali) : Le plus nul

Masson est un pilleur de tombes. Il est en compétition avec les rats qui sont parfois plus rapides que lui pour détrousser un cadavre.

Adapté d’Henry Kuttner, cet épisode ne vaut que pour le nom de Lewis Padgett apparent sur une des tombes du cimetière ; pour le reste, c’est affligeant du début à la fin. Une fois de plus, Vincenzo Natali fait appel à son acteur favori David Hewlett qui joue comme une chaussette trouée.

The autopsy (Réalisation : David Prior) : Le meilleur de tous

Un vieux médecin légiste (F. Murray Abraham, dont on se souviendra éternellement pour son rôle d’Antonio Salieri dans le Amadeus de Milos Forman) est appelé dans un village minier pour autopsier les corps de travailleurs victimes d’une étrange explosion souterraine. Ce qu’il va découvrir dépasse l’entendement.

Très bon épisode inspiré d’une nouvelle de Michael Shea (La Revanche de Cugel l’astucieux, La Quête de Nift-le-mince).

The Outside (Réalisation : Ana Lily Armipour) : le plus chiant

Sans doute influencée par ses collègues de travail qui ne parlent que de grosses bites et, en creux, des moyens de les attirer dans un plumard (la table de la cuisine fera aussi bien l’affaire), Stacey essaye une lotion miracle qui doit la rendre magnifique et lui inflige, pour commencer, des rougeurs impressionnantes et des démangeaisons au diapason. Pour quelques centaines de dollars, à peine, la vilaine chenille arrivera-t-elle à devenir un joli papillon ?

Longuet, convenu, dénué de toute subtilité, cet épisode veut nous faire croire que la vraie beauté est à l’intérieur. Le souci, c’est : « à l’intérieur de quoi ? ».

Pickman’s model (Réalisation Keith Thomas) : la plus mauvaise des deux adaptations de Lovecraft (exæquo)

Si donner le rôle du peintre Richard Pickman à Crispin Glover est la vraie bonne idée de cet épisode, malheureusement le reste est une catastrophe industrielle à oublier d’urgence. Il semblerait que les héritiers de Tolkien considèrent comme une « éviscération » l’adaptation du Seigneur des Anneaux par Peter Jackson. Là on pourrait dire pareil. Et ça a sans doute plus de sens.

Dreams in the witch house (Réalisation : Catherine Hardwicke) : la plus mauvaise des deux adaptations de Lovecraft (exæquo)

Rupert Grint (Ron Weasley dans la franchise Harry Potter) est un acteur ? Pas vraiment, si on en croit cet épisode calamiteux. Eviscération 2, le retour de la sorcière.

The viewing (Réalisation : Panos Cosmatos) : le plus stylé

Le riche Lionel Lassiter (Peter Weller) invite chez lui quatre pointures dans leurs domaines respectifs (la musique, le roman, les pouvoirs psys, l’astrophysique) à venir voir un objet qui résiste à toutes les analyses. D’abord tout ce petit monde cause, puis picole, puis s’envoie de la cocaïne spatiale avant – enfin – d’aller contempler le mystérieux caillou céleste au centre de cette intrigue psychédélique.

Panos Cosmatos (Mandy) fait du Panos Cosmatos : c’est complétement what the fuck ?! et en même temps le spectacle est presque hypnotique. Comme sur Mandy, je trouve que le réalisateur ne sait pas gérer le rythme de son récit. Ici il y a une énorme (interminable ?) mise en bouche qui donne sur un festin nu assez vite expédié. Peter Weller fait son âge (75 ans) voire davantage. Sofia Boutella fait du Sofia « perverse soft » Boutella à 101%, personne n’en sera surpris. Si la forme est complètement wahou, le fond reste quand même très léger. Mais bon, Mandy nous y avait préparé.

The Murmuring (réalisation Jennifer Kent) : le plus subtile.

Un couple d’ornithologues s’installe dans une maison à l’abandon pour étudier les phénomènes de nuées des bécasseaux. Il sont en deuil. Il aimerait aller de l’avant ; elle n’y arrive pas.

C’est l’épisode le plus subtile, le plus maîtrisé en termes de narration, le plus « Henry James », mais pas forcément le plus enthousiasmant. Paradoxalement on s’intéresse plus aux phénomènes de nuées (chez les étourneaux, les bécasseaux) qu’au deuil qui frappe le couple. La seule chose qui n’est pas subtile dans l’épisode c’est l’insistance du mari à vouloir retrouver un semblant de vie sexuelle.

Dans son ensemble, la série déçoit. Restent les présentations de Del Toro (inspirées de celles d’Hitchcock) très réussies, même pour les épisodes les plus embarrassants.

Immonde ! | Elizabeth Holleville | Glénat


(Ouvrage reçu en service de presse)

A Morterre, petite ville industrielle des Vosges il se passe des choses étranges. Notamment autour de l’usine de l’Agemma ou est extrait et utilisé le Tomium (l’a-Tomium, blague belge qui part dans le mur ?). L’ambiance est lourde et certaines personnes ont même vu Anne Lauvergeon des monstres. Nour (dont le père travaille sur le site) va mener son enquête.

Un dessin qui évoque (mais de loin seulement) Charles Burns, des monstres, des tentacules, les dangers du nucléaire civil… tous les ingrédients ou presque étaient réunis pour me séduire.

Alors ?

Epic fail, comme on dit après avoir fait 3 avec autant de D6.

D’abord le dessin, évidemment on pense à Charles Burns, mais un Charles Burns pressé, au trait imprécis (en fait, tout le contraire de Charles Burns). Certaines images font carrément bâclées. D’autres sont incompréhensibles au premier regard. Bravo pour la fluidité.

Ensuite on se penche sur la narration, et disons que ça coince ici et là. Il y a plein d’images, de séquences qu’on ne comprend tout simplement pas tant elles sont maladroites.

Et puis on s’intéresse de près au scénario et là c’est très dur si on a passé l’âge mental de douze ans (ce qui est en plus n’est probablement pas mon cas) : un espèce de mélange foireux de Dark (la série télé allemande) pour le cadre atomique et de Stranger Things (la série télé marrante un temps qui est devenue tellement moisie qu’on a de la peine pour ceux qui la défendent encore) pour la bande de copains immatures qui mènent l’enquête. Et puis, pour finir en beauté, il y a le coup de grâce : cette volonté d’être inclusive à tout prix, d’être politically correct jusqu’à l’accident industriel. Tout tombe comme un cheveu sur la soupe : la famille issue de l’immigration, le personnage queer qui n’a littéralement rien dans le slip. C’est presque embarrassant tant ces éléments sont introduits avec maladresse et naïveté.

En résumé, le nucléaire c’est pas bien, le capitalisme c’est pas bien (voire dangereux), le racisme c’est pas bien, l’homophobie c’est pas bien.

Et donc Immonde ! c’est pas bien, c’est du sous-sous Charles Burns. Préférez l’original et notamment son chef d’œuvre Black Hole.

PS : (commentaire du lendemain) j’ai sans doute trop voulu l’aimer par anticipation cette bédé, d’où la mesure de ma déception.

La Fille maudite du capitaine pirate, Jeremy A. Bastian (éditeur : La Cerise sur le gâteau)


Résumé de l’éditeur :

Port Elisabeth, Jamaïque, 1728. La Fille Maudite du Capitaine Pirate part à la recherche de son père disparu, l’un des redoutés flibustiers des mythiques mers d’Omerta. Cette héroïne intrépide nous entraîne rapidement dans des aventures marines et même sous marines, à la rencontre de pirates tordus et teigneux, de créatures mythiques et autres fantasmagories se déployant comme des poupées russes. Sorte d’Alice au pays des pirates, ce récit rempli d’humour est servi par un dessin incroyablement détaillé que l’on croirait tout droit sorti d’une gravure fin XIXe.

Mon avis :

Bon, le dessin en noir et blanc est tout juste incroyable comparé à ce qui se fait d’habitude de la BD contemporaine. J’ai jamais vu ça, à part peut-être chez Guillaume Griffon (Billy Wild, Apocalypse sur Carson City). Baroque en diable, ce dessin part dans tous les sens, avec des détails de folie partout, des trouvailles à chaque page. Les personnages sont anamorphosés, souvent tassés, ou juchés sur des jambes aussi minuscules que ridicules. Ils ont des grosses têtes aux traits exagérés. On croirait la collision de l’univers de Tim Burton (meilleure période) avec la folie d’un Lewis Carroll qui aurait préféré parler de pirates fantômes que d’une petite fille perdue dans un univers merveilleux.

D’ailleurs, du merveilleux il y en a plein dans cette Fille maudite du capitaine pirate : on respire sous l’eau, certains poissons parlent, le monde sous-marin n’est pas sans danger…

Voilà une œuvre vraiment à part qui mérité d’être plus connue. Mon premier bémol, très léger, c’est que ce n’est pas vraiment de la BD fluide, qui reposerait sur une narration très forte. Il faut un temps fou pour décrypter certaines pages, ou pour y naviguer, d’autres vous obligent à tourner l’objet-livre dans tous les sens, pour lire les dialogues qui jouent aux montagnes russes, looping compris. Donc, c’est assez vite épuisant et, par conséquent, les 120 planches du tome 1 ne se « bouffent » pas en quarante minutes, montre en main. Second bémol, c’est un tome 1 et l’histoire donne l’impression de s’arrêter presque à son début, c’est assez frustrant.

La semaine prochaine c’est mon anniversaire, je sais ce que je vais m’offrir. Les tomes 2 et 3 (55 et 41 planches) sont d’ores et déjà disponibles en français.


Le Bestiaire du crépuscule, Daria Schmitt


Providence est gardien de parc. Il a un chat blanc, Maldoror le bien nommé. Il (le gardien, pas le chat) souffre du syndrome de Diogène et a sans doute des problèmes sévères d’hallucinations. A moins que les monstres qu’il voit soient bel et bien réels, ou plutôt en marge de notre réalité. En trouvant un livre (visiblement maudit, ou en tout cas qui porte la poisse), Providence pénètre dans un monde où le monstrueux rivalise de créativité. Un monde de fantômes, de carpes géantes et de dieu-poulpe menaçant.

Bon la première chose qui frappe avec cette bande-dessinée c’est l’objet-livre : un grand format cartonné, du papier de très belle qualité, 120 pages, pas moins (quand on y réfléchit 23 euros ce n’est vraiment pas cher, à comparer avec le prix d’un livre grand format de 400 pages). Puis vient le dessin, incroyable de précision, baroque, exubérant, fou, renversant. Si le scénario met un peu de temps à démarrer et s’articule autour d’une idée presque contraire à ce qu’est une bande-dessinée, disons qu’il déjoue bien des attentes (par exemple, il est beaucoup question de management dans cette histoire). Providence n’est pas H.P Lovecraft, le livre maudit n’est pas le Necronomicon, Maldoror ne vient pas des contrées du rêve et le Dieu-Poulpe du parc n’est pas Cthulhu.

La démarche de Daria Schmitt ne relève pas du pastiche, même pas de l’hommage sincère (même s’il est présent en filigrane), c’est une sorte de réinvention radicale, de retournement total de la table, d’exploration en chute libre. Les planches sont à tomber. Et au final, on tient là un très bel album, plein de beauté, d’horreurs et de surprises. Qu’on relira avec plaisir.


Vega, Yann Legendre | Serge Lehman (Albin Michel)

[Disclaimer:] Cette bande-dessinée est publiée par les éditions Albin Michel, maison pour laquelle je travaille depuis 2017. Mon exemplaire m’a été offert par Martin Zeller, merci à lui.

[Résumé éditeur :]

Fin du XXIe siècle.

C’est la Guerre Sourde,
l’ère des mafias d’État,
des métropoles insurrectionnelles, des séparatismes génétiques et des stations spatiales privées.

Dans la jungle indonésienne, la docteure Ann Vega fait une découverte qui la projette au cœur d’un extraordinaire réseau d’intrigues politiques et scientifiques.

L’unité et les limites du genre humain sont en jeu.

Anticipation à la vraissemblance [sic] suffocante, entre effondrement de la biodiversité et chaos politique, VEGA est le fruit choc de la rencontre de deux géants : le virtuose de l’illustration Yann Legendre, et Serge Lehman, le scénariste aux 6 Grand Prix de l’Imaginaire.


Si l’objet-livre est incroyable et si le dessin et la mise en page sont un tour de force technique (franchement, tout au long de ma lecture, je me suis demandé comment Albin Michel avait réussi à fabriquer cette BD, à avoir ces couleurs, ces contrastes de folie), je dois reconnaître que le scénario, l’histoire en elle-même donc, m’a laissé complètement froid, de marbre. Je suis totalement passé à côté. C’est quantique, il y a plein de pistes qui ne sont jamais fermées (ou bouclées si vous préférez), tout reste à peu près ouvert à l’interprétation et la fin fait jeu de mots. Je l’ai trouvée terriblement plate avec un sentiment final de tout ça pour ça… mouais.
C’est très années 70, ouvertement psychédélique, ça m’a rappelé un peu (beaucoup ?) la science-fiction de Michael Coney. Et celle de John Brunner, ouvertement cité.

Toute la partie « effondrement de la biodiversité » est légère, je m’attendais sans doute à quelque chose d’un peu plus brutal.

J’avoue que je ne sais pas trop à qui s’adresse cet ouvrage, sans doute aux lecteurs « âgés » (comme moi, donc) qui connaissent bien la SF des années 70 et louent les talents spéculatifs de Ian Watson, John Brunner, Michael Coney & Brian Aldiss. Et refusent de culpabiliser en lisant un vrai brûlot écologique/animaliste.