Sorcerer, William Friedkin (1977)


Quelque part en Amérique du sud, dans une concession américaine, un puits de forage de pétrole prend feu. La dynamite qui se trouve à 300 kilomètres de là, et qui est censée souffler l’incendie, n’a pas été retournée depuis un an. Les bâtons du haut ont séché et de la nitroglycérine très instable s’est accumulée au fond des caisses. La compagnie cherche quatre chauffeurs expérimentés et prêt à tout pour 20 000 pesos. Ils devront transbahuter la nitro à travers la jungle, sur une des pistes les plus dangereuses du monde. Quatre hommes, donc, pour une mission-suicide. Il y a Nilo (Francisco Rabal), le tueur à gages, Serrano (Bruno Cremer), le banquier véreux, Kassem (Amidou) le terroriste recherché par la police israélienne et enfin Scanlon (Roy Scheider), une petite frappe condamnée à mort par la mafia new-yorkaise après un casse qui a mal tourné.

Sorcerer (Le convoi de la peur en VF) est une nouvelle adaptation du roman de George Arnaud Le Salaire de la peur, adapté une première fois en 1953 par Henri-Georges Clouzot (à qui Friedkin a dédicacé sa version). Souvent considéré comme le chef d’œuvre de Friedkin (ce dont on peut raisonnablement douter), c’est un film déroutant quand on le voit la première fois. En effet, le réalisateur présente chacun de ses personnages dans un prologue plus ou moins long, quelques minutes à peine pour Francisco Rabal, beaucoup plus pour les autres. Par conséquent, le début du film, peut sembler décousu. Et sa réelle dramaturgie ne s’installe que vers la quarantième minutes. A partir de là, le long métrage n’a de cesse de monter en puissance. Des scènes incroyables, comme celle de la traversée du pont de cordes (trois mois ! de tournage pour cette seule scène), s’enchaînent jusqu’au final d’une incroyable noirceur. Étonnamment la musique de Tangerine Dream s’inscrit très naturellement dans le projet cinématographique de Friedkin.

C’est un monde d’une immense laideur qui nous décrit où tout est pourri, corrompu, en décomposition, où la rouille, la moisissure, la sueur et la boue règnent en maître. Dans ce monde-là, des hommes se dressent pour tenter de s’en sortir ou mourir en beauté. On ne sait pas trop, la motivation de chacun reste ambigüe et la rédemption n’est pas forcément la réponse à leur quête personnelle.

Un film d’une rare puissance que je conseille sans réserve.

Traqué, William Friedkin (2003)


Aaron Hallam (Benicio Del Toro, assez étonnant) a réussi une mission incroyablement dangereuse durant la guerre des Balkans, éliminant un gradé coupable d’épuration ethnique. Puis il en a foiré une autre. Quelques années plus tard, Aaron tue des chasseurs dans les forêts de l’état de Washington, puis de l’Oregon, signant ses crimes en coupant ses victimes en quatre morceaux, comme on le ferait d’un cerf. La police fait alors appel à un traqueur professionnel, L.T. Bonham (Tommy Lee Jones, égal à lui-même, c’est à dire très bon) un instructeur militaire qui a pris sa retraite pour s’occuper de la faune sauvage de la Colombie Britannique. Une traque commence, entre l’élève (Aaron) et celui qui fut son maître de guerre avant les Balkans, et peut-être même d’une certaine façon, son père. Le duel se réglera au couteau : l’acier forgé contre la pierre taillée. Autre symbole.

William Friedkin commence son film avec une citation de la bible modernisée et américanisée par Bob Dylan.

God said to Abraham, « Kill me a son. » Abe says, « Man, you must be puttin’ me on. » God say, « no »; Abe say, « what? » God say, « You can do what you want, Abe, but the next time you see me comin’, you better run. » Abe says, « Where do you want this killin’ done? » God says, « Out on Highway 61. »

D’une certaine façon tout le film, ou du moins sa charge symbolique, est annoncé par ce paragraphe. Dans le film, on voit avant tout homme déchu qui veut à la fois mourir et vivre, et qui ne sait plus s’arrêter de tuer. Aaron, est donc traqué par son père spirituel qui, lui, n’a jamais tué et ne veut surtout pas commencer. Souvent un animal qui a goûté le sang humain doit être abattu. Le plus dur ce n’est pas de tuer mais bien d’arrêter de tuer.

Traqué est un thriller métaphysique, si Dieu y est rigoureusement absent en tant que personnage, la mort y est omniprésente. En envoyant ses fils tuer à l’étranger, le pays sacrifie leur âme et se contente de récompenser les héros d’une dérisoire étoile d’argent. Aaron (qui souffre d’une forme de syndrome de stress post-traumatique) et L.T. ne trouvent leur bonheur que dans leur rapport à la nature, aux animaux. Les hommes sont fous, contrairement à la nature sauvage qui est la chose la plus rationnelle qui soit. Comme si l’invention de Dieu avait affaibli l’homme qui trouve alors de la force dans le meurtre, la traque, la violence. Ou dans le refus de ce qui pourrait le conduire au meurtre (comme c’est le cas chez L.T.). D’une certaine façon Aaron et L.T. sont les deux face de la même pièce, l’un est juste tombé du mauvais côté et rien ne dit que l’autre sera éternellement sauvé (dans le sens biblique du terme).

J’avais bien aimé Traqué la première fois que je l’ai vu, même si certains détails m’avaient alors fait tiquer (notamment la forme exagérée et über-sexuelle d’une entaille de couteau de lancer dans une branche d’arbre). En fait, en le revoyant, j’ai l’impression d’être complètement passé à côté la première fois. Il y a dans ce face à face entre un jeune qui n’accepte pas le monde que lui ont offert ses pères et un « vieux » qui ne reconnaît plus le monde de son enfance, quelque chose d’universel, de puissant, d’océanique peut-être. La violence est un genre cinématographique, elle peut être une religion pour certains. Paradoxalement, ce film m’a fait penser au Vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulveda, il y a quelque chose de commun sur le caractère sacré de la nature, y compris dans ce qu’elle a de plus brutal.

Trois ans après le scandale de L’Enfer du devoir, et les accusations de racisme dont il fut la cible, Friedkin livrait non pas un film apaisé, mais au contraire une œuvre puissante, profonde, qui marque par ses élans philosophiques, sa dimension biblique et son incroyable maîtrise formelle, notamment dans les scènes de forêt et de chasse.

Comme il se doit, le film se clôt sur The man comes around interprété par un Jonny Cash au crépuscule de sa vie.

And I heard, as it were, the noise of thunder
One of the four beasts saying,
‘Come and see.’ and I saw, and behold a white horse »

A voir.

La course à la mort de l’an 2000 | Paul Bartel | 1975

Ô la belle affiche !

Trigger warnings : svastika, personnages nazis, nichons naturels (beaucoup), foufoune vintage, crâne écrasé, humour noir, véhicules ridicules (ça rime et ils s’arriment parfois), etc.


Bon on est en l’an 2000, vu depuis les années 1975.

Le président a son palais d’été à Pékin et une course à la mort traverse les États-Unis, c’est un peu la purge avant le film du même nom, puisque pour marquer des points c’est simple faut écraser des gens. Les bébés et les vieux rapportent le plus. Cinq équipages sont en compétition : une cow-boy, une nazie, un loser (vu chez Boorman dans le rôle de Lancelot), Joe Viterbo (Sylvester Stallone en roue libre, c’est le cas de le dire) et Frankenstein (David Carradine), qui a gagné déjà la course deux fois, a perdu un bras, une jambe, un œil, puis l’autre dans la série d’accidents qui ont ponctué sa carrière de pilote. Alors ces cinq là s’élancent de Manhattan pour rejoindre la Californie en deux étapes (calculez la vitesse des bolides, vous avez quatre heures). Et tous les coups sont permis.

Summum du mauvais goût, comédie noire pleine de trouvailles, objet filmique hésitant sans cesse entre le nanar (sans d), la série B hilarante et le navet de compétition, La Course à la mort de l’an 2000 reste un must, un exemple parfait de ce que peut être du cinéma d’exploitation subversif (rappelez-vous 1975 – nichons = exploitation). A priori c’est un film idiot, mal fait, mal joué, mal tourné, mais quand on gratte un peu le plastique bon marché on se rend compte aussi que c’est un film malin qui utilise les armes de la contre-culture pour condamner cette soif du spectacle à tout prix. Un parallèle est fait entre la rébellion mise en scène et Spartacus, plutôt intéressant. Un film décadent qui se moque de la décadence des USA dans les seventies ? Un film complètement amoral qui finit par jouer le jeu de la morale ? Peut-être. En tout cas, c’est rigolo, et à condition d’avoir l’humour adapté (ce qui ne sera pas donné à tout le monde) on s’amuse beaucoup.

Film vu en Blu-Ray, réédité récemment en Midnight Collection (une collection que j’aime visiblement bien, j’en ai déjà acheté pas mal, cependant il faut être honnête les titres proposés sont souvent à réserver à des pervers dans mon genre.)

The Endless, Justin Benson & Aaron Moorhead


Deux frères, Aaron et Justin (comme les réalisateurs) ont échappé a une secte qui d’après eux fonçait droit vers le suicide collectif. Isolés, sans proches, ils ont dû mal à joindre les deux bouts et font des petits boulots de nettoyage. Jusqu’au jour où ils reçoivent une cassette vidéo de la part d’Anna, une femme de la communauté pour laquelle Aaron a le béguin. Aaron veut y retourner pour dire bonjour, juste dire bonjour, Justin y est opposé. Aaron insiste (il se sent tellement mal, alors que dans la secte, qu’il ne considère d’ailleurs pas comme une secte, il se sentait tellement mieux). Et il ne croit pas à cette histoire de suicide collectif. D’ailleurs personnage n’a jamais parlé du moindre suicide dans cette communauté comme il y en a tant d’autres en Californie du nord. Justin finit par céder. Ils retournent dans le camp où tout le monde est légèrement allumé, où leur vision de l’amour libre est peut-être un peu tordue, mais bon la bouffe est bio, la bière est bonne et globalement on vous demande juste un coup de main de temps en temps pour rester. Très vite Aaron veut rester (surtout qu’il est sur le point d’emballer Anna), Justin veut partir. Le gourou, ou ce qui en fait office (on dirait un informaticien qui se remet de son burnout chez Tesla), lui dit alors « tu fais ce que tu veux, mais la vérité est au fond du lac à l’aplomb de la bouée ». Ce que Justin va découvrir en plongeant dans le lac est tout simplement impossible. Quant à la vérité il leur faudra attendre la nuit de la troisième lune pour la saisir dans son entièreté ; d’ailleurs cette fameuse nuit approche : la deuxième est déjà visible dans le ciel.

The Endless c’est le pari d’un film lovecraftien (cité en exergue) a petit budget et quasiment sans effets spéciaux, c’est aussi le pari d’une fausse piste qui dure à peu près la moitié du film, avant que le changement de paradigme soit total. On peut lui trouver plein de défauts, il est un peu longuet, il y a des petits trucs qui accrochent sur le plan scénaristique, mais je l’ai vraiment beaucoup aimé. Je l’ai trouvé original, malin et traversé par une humanité qui fait plaisir à voir, surtout dans le cadre d’une fiction « lovecraftienne » ou disons en hommage à Lovecraft.

Justin Benson & Aaron Moorhead sont vraiment des réalisateurs à suivre, car après avoir vu The Endless, je me suis acheté Synchronic en blu-ray et je l’ai trouvé aussi plein de petits défauts, mais quand même très chouette.

Shining Girls, série télé adaptée du roman de Lauren Beukes


Kirby Mazrachi (Elizabeth Moss) a été agressée pendant qu’elle promenait son chien sur une plage de Chicago. Son abdomen a été ouvert en croix et son agresseur a laissé un objet en elle. Elle a survécu.

Dix ans plus tard, une autre jeune femme est agressée de la même façon à Chicago, mais ne survit pas.

Kirby qui travaille comme archiviste dans un journal local, se penche sur l’enquête et demande l’aide de Dan Velasquez (Wagner Moura), un journaliste alcoolique au bout du rouleau.

Ce qu’ils vont découvrir ensemble dépasse l’entendement : un tueur en série opère dans la région de Chicago depuis des dizaines d’années et la police n’a jamais fait le lien entre ses différents crimes au modus operandi pourtant très particulier (une incision en croix, un objet laissé à chaque fois à l’intérieur de la blessure). Ceci étant, Kirby n’a pas dit toute la vérité à Dan Velasquez, car elle ne veut pas finir dans un hôpital psychiatrique. Chaque fois qu’un meurtre a lieu, la vie de Kirby est mise sans dessus dessous : son chat est remplacée par un chien, elle a changé d’appartement ou vit de nouveau avec sa mère, qui elle a changé de métier ou de petit-ami, etc.

Shining Girls est une série qui m’a laissé un sentiment mitigé. C’est un colosse au pieds d’argile – globalement, quand on réfléchit à la seule intrigue policière, elle ne fonctionne pas. J’ai beaucoup aimé Wagner Moura à contre-emploi, fragile, sur lequel on ne peut pas compter, pas même son fils de 13 ans. Les distorsions temporelles sont très bien rendues. Mais voilà, il n’y a globalement aucun suspens, on sait que Jamie Bell est le tueur dès le prologue du premier épisode et toutes les explications sur ce que sont les shining girls ont été zappées. Tout ceci précisé, le pire est ailleurs, c’est Elizabeth Moss qui fait du Elizabeth Moss à 150% et qui est globalement insupportable. A sa dixième grimace de crapaud, j’ai commencé à avoir envie de tirer au .38 sur mon écran plat. Kirby n’est pas attachante du tout et sa quête personnelle y perd beaucoup. Presque sans surprise, le meilleur épisode de la série est celui où elle n’apparaît pas.

Le casting international est résolument étrange : Wagner Moura est brésilien, Jamie Bell est anglais. Tout ce petit monde se concentrant pour essayer de sonner américain avec un succès relatif. A réserver aux fans d’Elizabeth Moss dont malheureusement je ne fais pas partie.

Chapelwaite, Jason & Peter Filardi (série TV)


Années 1850.

Le capitaine Boone (Adrien Brody) vient de perdre sa femme (d’origine asiatique) et se retrouve seul avec ses trois enfants. La grande, Honor, en âge de se marier ou presque, la cadette Loa qui a souffert de la maladie et porte une attelle à la jambe, Tane le petit dernier. Boone vient d’hériter d’une scierie dans le Maine et du domaine de Chapelwaite. Arrivé sur place, il se rend compte que le nom des Bonne n’est pas facile à porter, la famille a très mauvaise réputation, certains lui attribuent la maladie étrange qui a emporté plusieurs villageois. Le retour sur la terre ferme est rude, d’autant plus que les enfants, métis, sont victimes d’acte de racisme. En quête d’une gouvernante, Charles Boone finit par embaucher Rebecca Morgan, une jeune femme célibataire qui se destine à devenir écrivain et a vendu l’histoire des Boone à une publication prestigieuse (ce qu’elle se garde bien de dire).

Il y a un secret à Chapelwaite ; Charles Boone a lui aussi un secret, il se souvient de cette nuit lointaine, il était enfant, où son père a essayé de le tuer.

Chapelwaite est l’adaptation de la nouvelle « Celui qui garde le ver » de Stephen King qu’on trouvera dans le recueil Danse macabre. C’est, et de loin, un des texte les plus faibles du recueil, une sorte d’hommage Lovecraftien bancal écrit à une époque où Stephen King faisait encore ses gammes. Il y est question d’un ouvrage : De Vermis Mysteriis, ou les Mystères du Ver, qui a été inventé par l’écrivain Robert Bloch dans la nouvelle « Le Tueur stellaire » (1935). Petit frère moins connu du Necronomicon, De Vermis Mysteriis est censé avoir été écrit en prison par un certain Ludving Prinn, brûlé vif à Bruxelles par l’Inquisition au XVe siècle ou XVIe siècle ; d’après ses propres dires, Prinn était un survivant de la neuvième croisade (1271-1272).

Une nouvelle d’une trentaine de pages, pas très bonne, voilà donc le matérieu source de la série… autant dire que j’ai abordé celle-ci avec une très grande suspicion quant à sa qualité. Mais très vite cette suspicion a volé en éclats. Les acteurs sont excellents (y compris les enfants ! et en particulier Sirena Gulamgaus). La série est très éloignée de la nouvelle, dont elle s’inspire librement, et ne nous épargne rien des maux de l’époque : racisme, puritanisme exacerbé, superstitions, médecine mise en échec par la maladie, etc. C’est tendu dès le premier épisode et la tension ne retombera jamais vraiment. Si les showrunners se sont amusés avec tous les codes du genre horrifique, on retrouve aussi dans cette série certains mécanismes narratifs qui rappellent Simeterierre et d’autres œuvres de Stephen King postérieures à la nouvelle « Celui qui garde le ver ».

Au final, Chapelwaite est une très bonne série d’horreur, mais je finirai sur une mise en garde, c’est une œuvre d’une noirceur suffocante. J’ai été à plusieurs reprises surpris par la violence (surtout psychologique) de certaines scènes (et il y a aussi de nombreuses scènes de violence physique). Ici il n’y a pas d’humour pour contrebalancer la tragédie et les épreuves que traverse la famille Boone.

Il n’y a pas ou peu d’espoir.

Dans la tête de Sherlock Holmes | Cyril Lieron & Benoît Dahan


Londres.

3h12 du matin.

Un médecin à l’épaule démise court dans la rue. Il sera vite sifflé par un bobby. Il porte une pantoufle d’homme et une pantoufle de femme.

Visiblement désorienté, il a échappé de peu à un destin funeste et a besoin de Sherlock Holmes pour comprendre ce qui lui est arrivé, car il a perdu la mémoire après s’être rendu à un spectacle exotique.

L’affaire se corse quand le cadavre d’une vendeuse de chapeaux et accessoires est retrouvé dans le Limehouse Basin. Comme le médecin hébétée, elle a assisté au même spectacle exotique. Et comme il se doit, c’est à elle qu’appartient la pantoufle suscitée.

Il y a bien longtemps qu’une série de BDs (ici un diptyque) ne m’avait procuré autant de plaisir. Lieron & Dahan impressionnent par leur respect de l’œuvre d’Arthur Conan Doyle, par le scénario qui, sur le fond comme sur la forme, est impeccable, par le découpage des planches qui invite au jeu de pistes. Car souvent ce sont à de vrais puzzles que le lecteur est confronté.

Franchement, je ne vois rien à redire, c’est du magnifique boulot. Toutes mes félicitations.

On notera aussi que les objets livres sont incroyables en terme de fabrication (couverture découpée, énigme résolue par transparence, etc.)

(La critique est courte car, de mon point de vue, il n’y a rien à critiquer.)

Des bêtes fabuleuses, Priya Sharma (UHL HS-2022)


Eliza est herpétologiste, c’est à dire qu’elle est une spécialiste des serpents, qu’elle manipule avec une facilité déconcertante, surnaturelle diront certains. Elle vit en couple avec Georgia, une photographe réputée. L’une est laide, l’autre est belle.

Eliza, bien qu’élève douée, n’a pas eu la vie facile. Si elle ferme les yeux et pense à son enfance, elle se souvient qu’à l’époque ses petits camarades se moquaient de sa laideur. Que sa mère Kath n’était pas la plus affectueuse au monde et que son oncle Kenny avait été condamné à dix-huit de prison pour meurtre et vol.

Eliza a ses secrets… Ils sont sombres, nombreux, perturbants.

Heureusement, elle peut compter sur le réconfort des serpents.

« Des bêtes fabuleuses » est une fabuleuse nouvelle d’horreur, fabuleusement illustrée par Anouck Faure, fabuleusement traduite en français par Anne-Sylvie Homassel qui continue à impressionner, surtout dans ce registre. C’est une nouvelle, d’une cinquantaine de pages, qui m’a rappelé les textes les plus vénéneux de Lucius Shepard, mais avec une approche beaucoup plus féminine et sans doute moins baroque, en tout cas sur le plan stylistique. C’est un texte facile à lire, qui glisse tout seul, mais perturbant… qui hante longtemps.

Cette nouvelle se trouve au sommaire du HS 2022 de la collection Une Heure Lumière du Bélial’ (vous trouverez la démarche à suivre pour en faire l’acquisition sur le site de l’éditeur).

Rollerball, Norman Jewison (1975)


Futur inaccessible (il n’aura jamais lieu).

Les guerres appartiennent au passé. Les maladies appartiennent au passé. Même les guerres corporatistes appartiennent au passé. Divisé en corporations qui ont remplacé les tribus et les pays, le monde vibre à l’unisson devant un jeu du cirque moderne, le Rollerball. Une piste circulaire, deux équipes, trois motos et une dizaines de joueurs en patins à roulettes par équipe, un point de marque et une balle en acier qui est tirée dans un rail le long de la piste circulaire à 200km/h, juste ce qu’il faut pour vous arracher le bras ou faire exploser une moto.

Jonathan E. de Houston, de la corporation Énergie, est le maître incontesté du Rollerball, il forme une équipe d’enfer avec Moonpie. La corporation Énergie fournit tout à Jonathan : un ranch où il se sent très bien, de jolies partenaires sexuelles dont il s’ennuie assez vite, des drogues. Et puis à la veille de la demi-finale contre Tokyo on lui demande de prendre sa retraite au cours d’une émission diffusée en mondiovision. Mais Jonathan adore le Rollerball et il n’est pas enclin à s’arrêter, surtout pas avant d’arriver en finale. La corporation essaye tout pour y parvenir et, de guerre lasse, change les règles du Rollerball espérant que Jonathan reste sur le carreau… comme tant d’autres.

1973 (dans notre passé cristallisé) : Les journaux français titrent  » Tout va être plus cher : la totalité de notre économie est touchée par la hausse du pétrole », c’est le premier choc pétrolier et, pour certains, certains seulement, il met fin à l’illusion d’une énergie illimitée et bon marché. D’une certaine façon, Rollerball a été accouché par ce premier choc pétrolier. Nous est montré une société de castes où les grands problèmes de 1973 (le pétrole cher, la guerre froide et ses menaces nucléaires) ont été réglés définitivement. Il y a d’un côté les travailleurs qui jouissent du confort moderne et de leur divertissement préféré, extrêmement brutal (quand le film commence le record de morts durant une seule partie est de neuf), et de l’autre les cadres qui ont non seulement un confort plus grand encore, mais les plus belles femmes, les plus belles maisons, mais aussi tiennent le monde (dans un poing) grâce au Rollerball dont ils raffolent bien évidemment.

Le film qui est excellent de bout en bout (mais évidemment très daté sur le plan esthétique) est porté par James Caan (qui nous a quittés mercredi 6 juillet 2022). Jonathan E. est un personnage pas très malin, obtus et volontiers brutal, pas forcement un brelan de qualités qu’on associe d’habitude au héros américain. C’est néanmoins un personnage attachant, car il refuse de se faire broyer par le système, car le spectateur n’est pas dupe : Jonathan E. est un prisonnier, voire un esclave puisque rien ne semble lui appartenir alors que lui appartient à une puissante corporation. C’est évidemment un Spartacus des temps futurs, à la différence qu’il ne ne va pas mener une révolte, mais juste dire « non » à titre individuel.

Après Squid Game la violence dans Rollerball semble presque anodine, pourtant je me souviens de l’impact qu’elle avait eu en France quand le film est passé pour la première fois à la télévision ; le lendemain, on ne parlait que de ça à mon école. Le monde se divisait alors en deux catégories : ceux avaient pu le voir et ceux qui n’avaient pas pu le voir. Ce n’est pas la violence du spectacle qui distingue Rollerball des autres films du même genre, mais bien le personnage de Jonathan E., à qui le confort ne suffit pas, mais qui va jouer sa rébellion dans les règles de ses oppresseurs, jusqu’au bout. Philosophiquement, il tient davantage du personnage de samouraï sur la voie du Bushido que du palimpseste de cow-boy texan.

Rollerball fait réfléchir et montre à quel point une société où les inégalités progressent (comme la nôtre) est une bombe à retardement. On peut décorréler lutte contre le réchauffement climatique et lutte contre les inégalités, la preuve nos hommes politiques font ça toute l’année (et pas seulement en France), et pourtant ces deux problèmes ne m’ont jamais semblé aussi liés.

‘Freedom is obedience, obedience is work, work is life’

Cette citation est tirée du très mauvais film australien Les Traqués de l’an 2000, Turkey shoot, 1982 qui n’aurait sans doute jamais vu le jour sans Rollerball. Comme d’habitude, préférez l’original (plus subtil) à la copie.

Midnight mass, Mike Flanagan (2021)

… silent night…

Luc 11:11
Concept des Versets

Quel est parmi vous le père qui donnera une pierre à son fils, s’il lui demande du pain ? Ou, s’il demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent au lieu d’un poisson ?


Crockett Island.

De nos jours.

L’île a été prospère, portée par la pêche, puis une marée noire a ruiné son économie. Bev Keane a pesé de tout son poids pour que les habitants acceptent les compensations de l’industrie pétrolière, mais le compte n’y est pas, et l’île n’a de cesse de se paupériser, de perdre ses habitants.

Fils de pêcheur, Riley Flynn revient au pays après une longue incarcération. Il a provoqué la mort d’une jeune fille en conduisant sous l’emprise de l’alcool.

Au même moment, un nouveau prêtre arrive à Crockett Island : Paul Hill, qui remplace monseigneur Pruitt, revenu très malade d’un voyage à Jérusalem payé par les fidèles de Crockett Island.

Alors que les premiers miracles ont lieu, suite à l’arrivée du prêtre Hill aux prêches enflammés, Riley, trop cartésien pour son bien, commence à poser les bonnes questions aux bonnes personnes.

Voilà une mini-série, 7 épisodes comme cela va de soi, que j’ai beaucoup aimée. Peut-être pas la plus spectaculaire du catalogue Netflix, mais clairement une des plus attachantes, grâce à sa galerie de personnages : le shériff musulman, le fils prodigue, le père pêcheur (Henry Thomas), la jeune métis en fauteuil roulant (double peine), le prêtre aveuglé par sa volonté de bien faire les choses, la grenouille de bénitier plus néfaste qu’une encéphalite spongiforme…

Midnight mass est une réussite de plus à porter au crédit de Mike Flanagan, le nouveau maître de l’horreur intelligente.