Utopia S01 – Dennis Kelly (2013)

Utopia

S’il y a un truc que je ne fais jamais, mais vraiment jamais, c’est revoir une série. Et donc, en toute logique, je me suis lancé dans une seconde vision d’Utopia. La saison 1, car j’ai très sincèrement détesté la saison 2… qui (puisque la saison 1 se termine sur une « révélation ») aurait pu être utile, mais s’est révélée plutôt creuse, ennuyeuse. Et vite oubliée.

Donc Utopia S01 c’est génial, sautons tout de suite aux conclusions hâtives, mais c’est quoi ? Ça parle de deux tueurs, un gros essoufflé et un autre aux cheveux rigolos, qui tuent des tas de gens pour retrouver Jessica Hyde. Ça parle d’un comics graphic novel The Utopia Experiments qui attire tous les fans de la théorie du complot. Ça parle d’un serviteur de l’état, engagé au ministère de la santé, qui doit trouver un moyen de commander quelques dizaines de millions de vaccins pour une grippe russe qui semble assez improbable. Ça parle d’un complot aux proportions gargantuesques. Ça tient à fond sur l’esbroufe (comme j’aime l’odeur de la manipulation scénaristique de bon matin) et un mélange improbable d’humour anglais et de violence gratuite. Jamais ça ne devrait marcher et pourtant j’ai couru (deux fois).

Sinon : l’habillage musical est étonnant. Décalé comme le reste.

Romanzo Criminale, Michele Placido (2005)

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Légendes : Il Freddo (le Froid), Dandy et le Libanais. Kim Rossi Stuart, Claudio Santamaria et Pierfrancesco Favino.

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Années 1970, trois copains d’enfance décident de mettre la main sur le trafic de drogue à Rome et une partie de la prostitution. Ils ont choisi eux-mêmes leurs surnoms pour ne pas en subir d’autres, imposés par leurs pairs : Le Libanais, le Froid, Dandy. Au départ, ils étaient quatre, mais la Thune est mort prématurément. C’est cette mort qui les a construits. Après avoir financé leurs opérations par la prise d’otage du Baron Rosellini, après une tabula rasa particulièrement sanglante, les trois compères s’installent dans leurs rôles respectifs, s’associent avec Le Sec, un spécialiste du blanchiment, et avec la mafia sicilienne, pour couvrir leurs arrières, du moins c’est ce qu’ils croient. Mais la police les pourchasse et d’énigmatiques hauts-serviteurs de l’état les surveillent de près. Car en Italie, les années 70 ce sont les années de plomb : les Brigades rouges, l’attentat de la gare de Bologne, le meurtre d’Aldo Moro. Tous joueront un rôle dans cette période trouble, où le bien et le mal furent des concepts longtemps mis entre parenthèses, où toutes les pièces sur l’échiquier sont plus ou moins grises.

Le film de Michele Placido, Romanzo Criminale, est une adaptation du foudroyant roman du juge Giancarlo de Cataldo (que j’ai eu la chance de rencontrer à la Comédie du livre, à Montpellier, il y a quelques années). Il existe en deux montages, un montage de 2h32 et un montage de 2h58. Malheureusement, je n’ai jamais trouvé la version longue, et il est clair que la version courte est largement « trouée » (les événements qui précèdent le retour en Italie du Froid/Il Freddo sont un peu décousus, alors que justement on arrive au climax de l’épopée criminelle). Plus tard, le livre a de nouveau été adapté sous forme de série télévisée (deux saisons), seule la première saison est disponible en DVD français. Il semblerait que cette seconde adaptation soit excellente – à suivre.

Souvent comparé à Il était une fois en Amérique de Sergio Leone, Romanzo Criminale n’en a ni la puissance syncrétique (ni la moitié, ni le dixième, d’ailleurs) ni la force esthétique, mais reste toutefois un film très recommandable. Contrairement à Leone ou au Scorsese des Affranchis, Placido n’arrive pas à extraire de son matériel littéraire de départ (et historique, puisque Cataldo s’est basé sur une histoire vraie qu’il connaît bien) quelques scènes cultes qui vont marquer les esprits à jamais. Il ne traduit pas la mythologie de son récit en récit mythologique. D’un autre côté, il montre des truands plus vrais que nature, d’une banalité fascinante : ignares, idiots, gras, misogynes à crever, sans conscience politique aucune, coupés de leur famille, réduits à tourner en rond entre deux meurtres. Des hommes étrangers à tout sentiment élégiaque (autre qu’une passe avec une prostituée). Seul Il Freddo sort du lot. Il Freddo, capable de tout, car capable d’aimer vraiment, sincèrement, sans calcul ni arrière-pensée. Cherchant et trouvant l’innocence et la lumière (elle se prénomme Roberta), malgré une vie criminelle baignée de ténèbres.

 

Une des chansons emblématiques du film :

The Neon Demon, Nicolas Winding Refn (2016)

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Jesse (Elle Fanning) débarque à Los Angeles pour devenir mannequin. Elle vient de fêter ses seize ans et l’agence pour laquelle elle travaille lui demande de dire qu’elle a 19 ans, car 18 c’est tout de suite plus suspect. Jesse est naturellement belle, sa peau est parfaite, elle est lumineuse dans un monde de ténèbres, de jalousie, de souffrances physiques et psychologiques. Dans un monde où la beauté n’est pas une chose, mais… everything.

Je suis assez fan du cinéma de Nicolas Winding Refn, j’ai vu Drive un certain nombre de fois, il en est de même pour Valhalla Rising avec Mads Mikkelsen. Et j’aurais probablement honte de mentionner le nombre de fois où j’ai visionné Only god forgives. Disons que c’est beaucoup. J’ai vu tous ses autres films au moins une fois, même ses premiers films danois. J’avais déjà vu The Neon Demon en Blu-Ray et j’étais passé complètement au travers, gardant à l’esprit des images très fortes, mais n’arrivant pas à leur donner un sens réel, un poids, une symbolique. J’avais l’impression que ça ne racontait rien, ou disons pas grand chose. Film superficiel sur un art superficiel ? Cohérent dans son essence-même ? Expérience esthétique où le travail de la directrice de la photo, Natasha Braier, devient plus important que celui du réalisateur lui-même ? J’imagine que mes premières impressions un peu brumeuses ressemblaient à ça.

Le second visionnage ne m’avance pas davantage… J’avais oublié la scène du lion du montage qui rappelle La Féline de Paul Shrader. Les scènes nocturnes qui ramènent sur le Mulholland Drive de David Lynch. La scène de la piscine vide qui m’évoque le cinéma de Nicolas Roeg, sans que je sache trop pourquoi… L’ensemble me rappelle définitivement Starry Eyes, un petit film d’horreur plus classique, qui a ma préférence, même s’il est loin d’être parfait.

Alors évidemment il y a cette incroyable scène de nécrophilie, il y a cette fin « oculaire » totalement WTF et presque rétive à toute analyse. L’ensemble n’est pas inintéressant. Sur le plan esthétique c’est à tomber, mais c’est aussi longuet, un peu lancinant. Le pire, en ce qui me concerne : ça montre beaucoup, mais ça ne raconte pas grand chose.

 

The Fall – série télé (2013-2016)

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Belfast, 2012. Un tueur (Jamie Dornan) étrangle des femmes, les lave, les laisse mortes dans des positions suggestives. Une commissaire londonienne (Gillian Anderson) est appelée en renfort par la police de Belfast ; elle a mené les investigations de l’affaire Moon, son expérience en la matière ne peut être remise en question. Le tueur s’appelle Paul Spector, il est psychologue, spécialiste du deuil. Il est marié à une infirmière ; ils ont deux enfants. La commissaire s’appelle Stella Gibson, elle est célibataire, bisexuelle, libérée mais fragile. Sous le masque de glace d’un professionnalisme acéré, elle cache une psychologie craquelée par l’empathie et la compassion. Stella (la souris) poursuit Paul (le chat). Stella (la blonde) fascine Paul (qui ne tue que des brunes). Il ne peut en rester qu’un(e).

Rarement une série télévisée ne m’aura fasciné à ce point ; je me suis surpris à revoir des épisodes, pour savourer la précision des détails, la méticulosité du scénario, le jeu de Gillian Anderson. La mécanique narrative est un modèle d’horlogerie suisse, régulier, sans fausse note. Dès le premier épisode, l’identité du tueur est connue. Dès le premier épisode, la fragilité de Stella est palpable. Le suspense est ailleurs, dans les procédures, les expertises médico-légales, les points presse, les erreurs que commettent les uns et les autres.

Gillian Anderson joue là le rôle de sa vie ; elle n’a jamais été aussi belle (elle fête ses cinquante ans cette année, ce qui de son point de vue est sans doute un « mauvais cap »), jamais elle n’a été aussi fragile, aussi forte, aussi lumineuse dans sa volonté de faire le bien. De faire ce qui est juste. Jamie Dornan est époustouflant en serial killer méticuleux, mais toutefois dominés par ses pulsions perverses. C’est un anti Hannibel Lecter, un anti Dexter. Il est tellement vivant, anti-romanesque, quotidien, incarné, probable dans ses moindres détails. Effrayant dans son apparente banalité de bon père de famille. Mais aussi dans sa capacité intellectuelle à construire des meurtres, des actes, des alibis. Les seconds rôles ne sont pas en reste. Colin Morgan est habité, presque incandescent, dans son interprétation du policier Tom Anderson, amant malheureux de Stella. Il s’est approché trop près de l’étoile, il s’est brûlé les ailes.

The Fall est épouvantable, éprouvant, à réserver aux adultes avertis ; les scènes de meurtre sont abominables. Les scènes de violence sont aussi rares qu’explosives. Les secrets des uns et des autres sont souvent inavouables. Mais derrière cette radicalité, se cache une ambition de marbre, inébranlable. Celle d’approcher au plus près la nature du mal. Ce qui, à mon sens, est le rôle primordial de l’art.