Too old to die young | Nicolas Winding Refn & Ed Brubaker

yaritza

« Va leur dire à tous que c’est la grande prêtresse de la mort qui t’a libérée ! »

 

Strong sexual content. Adult content. Graphic violence. Graphic language. Rape. Nudity.

[tentative de résumé]

Martin Jones (Miles Teller, étonnant) est policier. Un soir, son partenaire Larry (Lance Gross) est  assassiné par Jesus (Augusto Aguilera) sous les yeux de Martin. Auparavant, les deux flics (à Los Angeles) ont été impliqués dans le meurtre de Magdalena, la mère de Jesus, fortement liée à un Cartel mexicain. A Los Angeles, Martin va commencer à vivre une double vie : d’un côté policier, de l’autre tueur pour un gang opposé au cartel. Réfugié au Mexique, Jesus va faire la connaissance de Yaritza (Cristina Rodlo, éblouissante), la grande prêtresse de la mort, spectaculaire tueuse de violeurs, maquereaux et autres esclaves sexuels, pas effarouchée à l’idée de tuer les hommes de son propre cartel.

[\tentative de résumé]

Too old to die young est la meilleure série que j’ai vue depuis très longtemps. Les titres des épisodes (des lames de tarot) ne laissent pas  beaucoup planer de doute : Refn a de nouveau voulu rendre hommage à Alejandro Jodorowski. Par exemple le personnage de Yaritza est à la fois une lame de tarot : la grande prêtresse (qui éclaire ce qui est caché) et Nuestra Señora de la Santa Muerte (« Notre dame de la Sainte Mort »), ou Santísima Muerte, important personnage du folklore mexicain qui personnifie la mort, de manière similaire à la Grande faucheuse dans les folklores européens.

Too old to die young est lent, lancinant, très esthétique et en même temps d’une folle richesse. La photo de Darius Khondji (sur 7 épisodes) entre en résonance avec les ambiance musicales de Cliff Martinez. L’expérience très chargée d’ésotérisme est proprement hypnotique, et paradoxalement requiert une très grande attention malgré son rythme ample et délié. Avec Too old to die young, Refn continue via une série télé (qui casse absolument tous les codes des séries télés) son travail cinématographique sur les violences faites aux femmes. Le dixième épisode, la coda « Le monde », qui ne fait que trente minutes, alors que les autres épisodes durent plutôt une heure et demi, est un véritable « explication de texte » sur le sujet, ou révélation pour rester dans le schéma de la grande prêtresse. On pense beaucoup à Davd Lynch en regardant cette série, le grand David Lynch de Lost Highway.

Je ne me fais aucune illusion : ceux qui n’ont pas aimé Only god forgives (ouvertement dédié à Jodorowsky) n’aimeront pas davantage Too old to die young. Mais quelle audace, quelle folie que cette série. Quant au huitième épisode, il vous retourne littéralement la tête, il vous fait comprendre que vous avez pris la série dans le mauvais sens, que vous êtes passé à côté de son propos, que vous avez cru à tort que Martin était le personnage principal parce que c’est lui qui avait été introduit en premier.

Toute la série tourne autour des relations hommes-femmes (le premier dialogue entre Martin et Larry annonce absolument tout ce qui va suivre, comme une douloureuse prémonition), du pouvoir que les hommes ont sur les femmes et du pouvoir que certaines femmes ont sur les hommes. J’y ai vu (sans doute à tort) un commentaire particulièrement malin sur l’après #meetoo. Il est aussi beaucoup question de pédophilie et d’ascendance dans Too old to die young : Martin, trente ans, a pour petite amie une jeune femme très brillante qui n’avait que seize ans la première fois qu’ils ont couché ensemble. Comme le fait remarquer une policière à un moment, même si leur relation est sincère ce n’est pas pour autant qu’elle est légale. L’ascendant « de fait » que Martin a sur cette adolescente a facilité leur relation (d’autant plus qu’elle a été entamée en période de deuil, suite au suicide de la mère de la jeune femme), relation qui n’aurait jamais dû commencer. Inconsciemment (si on lui laisse le bénéfice du doute), Martin s’est comporté comme un prédateur.

Nicolas Winding Refn a une fois de plus tapé très fort. Ce n’est pas pour tout le monde, ça laissera sans doute 90% des spectateurs sur le carreau, mais pour les autres, ceux qui arriveront à y entrer, ce sera un vrai choc. Contrairement à The neon demon, Too old to die young n’est pas une magnifique coquille vide, bien au contraire, c’est si riche que j’ai regardé certains épisodes deux fois de suite, notamment le huitième qui m’a complètement retourné.

C’est comme certains livres, il faut s’accrocher au début, accepter les choix radicaux du réalisateur, mais une fois qu’on est dedans, on ne peut plus lâcher…

 

Stranger Things | saison 3

STS03

//

Mes super-pouvoirs sont limités, mais réels. Avant même de regarder le premier épisode de cette saison 3, je sentais que ça allait être pourri, un sentiment chargé d’un lourd parfum de certitudes que j’ai essayé de museler sans grand succès. The suspension of disbelief c’est un peu comme la magie noire, parfois ça marche pas.

La façon dont se terminait la saison 2 ne laissait la place, au mieux, qu’à une redite doublée de « les garçons ont bien grandi, les filles aussi ». Mais en fait c’est pire que ça, la saison 3 de Strangers Things est une purge. La trouvaille maousse de ces huit épisodes, très grosse et enfouie très profondément dans le cul de l’Amérique sous Hawkins, Indiana, à l’aplomb d’un centre commercial capable de foutre la migraine à un cafard, est au mieux ridicule. On est d’emblée de jeu éjecté du récit et on n’y reviendra jamais ou presque.

Winona Ryder que j’avais trouvée très chouette en mère flippée s’improvise actrice de sitcom, mais a visiblement raté tous les cours du soir. L’intrigue tourne beaucoup autour de Hopper craignant qu’Elf/ex-Evelen perde son pucelage et du même Hopper qui n’arrive pas à avouer ses sentiments pour Joyce Byers. Nounours a des problèmes de communication.

Au bout de huit épisodes éprouvants, la saison 3 de Stranger Things s’impose comme un étrange mélange d’horreur gluante et de sitcom américain encore plus gluant, mais dont on aurait perdu les rires pré-enregistrés. Il faut une sacrée dose de courage, d’abnégation, et de contrôle sur ses sphincters pour arriver au bout en grande forme. Entre « à vomir » et « à chier », le cœur balance. Pour tout arranger, ça pique un peu les yeux, et franchement on flirte avec la cécité dès qu’on se retrouve piégé dans ce putain de centre commercial. Vive le petit commerce !

Une saison 4 de huit épisodes est annoncée pour 2021. Je serai sans doute au rendez-vous, je ne vois pas comment ils pourraient faire pire que la saison 3. Comme je vous le disais : mes super-pouvoirs sont limités.

The Strangers – Na Hong Jin (2016)

TheSTrangersNaHongJin

//

Dans un petit village de Corée du sud (qui donne son nom original au film : Goksung et qui existe vraiment), un certain nombre de drames ont lieu : meurtres, suicides, un incendie, une épidémie d’urticaire surinfecté.
Trois visions de la même série d’événements s’affrontent.
Le diable est parmi nous et c’est cet étranger (un Japonais) qui vit en ermite dans la montagne, sa cabane gardée par un terrifiant molosse noir. Vision chrétienne.
Les gens ont mangé de mauvais champignons et une épidémie d’urticaire, de folie et d’hallucinations collectives s’en est suivie. Avis médical imparfait, les docteurs ne savent pas, ne sont pas sûrs.
L’équilibre du village est rompu par un fantôme, un esprit extrêmement malfaisant. Vision du chaman, animiste et bouddhiste. Seul problème : le Japonais n’est pas un fantôme…

Ajoutez à cela un personnage féminin énigmatique (ange ou démone), un flic peureux, un diacre qui fait office d’interprète du Japonais, un prêtre qui conseille au flic de faire confiance en la médecine, etc.
Le film s’ouvre sur une citation de la bible, c’est une sorte de clé de code pour comprendre les enjeux. Le diable ou un fantôme ? Un ange ou une démone ? Un être de chair et de sang ou un esprit malfaisant ?
Jusqu’à la fin (qui est double) le réalisateur invite le spectateur à se placer dans une perspective plutôt chrétienne (ce qui rejoint dans la démarche le très intéressant et marquant Je viens avec la pluie de Tran Anh Hung). Il est sans doute utile de préciser qu’à Goksung, dans notre monde, des chrétiens ont été martyrisés au XIXe siècle.

Goksung brasse toutes les croyances&religions (ou presque) répandues en Corée du sud. Mais il n’oppose pas la religion catholique au chamanisme bouddhique. Les deux systèmes religieux interprètent différemment (en parallèle) les événements en cours à Goksung. Pour les catholiques, il faut faire confiance (à Dieu et à ses anges, sur le plan spirituel ; aux médecins, sur le problème de santé publique), pour le chaman, il faut rééquilibrer ce qui a été déséquilibré, en tuant le démon/fantôme/esprit malfaisant (ce qui donnera lieu à la scène la plus hallucinante du film, une cérémonie chamanique filmée avec brio, et qui ressemble étrangement à certaines cérémonies vaudous / haïtiennes).

La première fois que j’ai vu The Strangers, il m’a semblé raté et en même temps proche du chef d’œuvre. Raté dans sa rythmique imparfaite et son utilisation un peu grand-guignolesque d’une imagerie démoniaque occidentale qui me semble dépassée (ce qu’a, à mon sens, très bien compris / assimilé Lars von Trier dans Antichrist puis son goguenard The house that Jack Built). Na Hong-Jin (The chaser, The Murderer) a voulu tourner une série télé sans le savoir : il a multiplié les intrigues, les personnages, les épisodes. Il aurait pu faire de Goksung un formidable pendant coréen au Shokuzai de Kurosawa Kiyoshi, ou à Twin Peaks. D’ailleurs en parlant de Twin Peaks, on retrouve du David Lynch dans ce film, notamment via l’utilisation d’objets qui font le lien entre certains personnages : des photos, une herbe accrochée à l’entrée d’une maison, un appareil photo à flash intégré. Il y a aussi deux parentés évidentes (peut-être involontaires) mais quand même très fortes : Les diables de Ken Russell, L’Exorciste de William Friedkin.
A la seconde vision, j’ai beaucoup plus apprécié le film et ai eu envie de rajouter une influence qui ne m’avait pas sauté aux yeux la première fois, celle du Rashomon d’Akira Kurosawa.

Il existerait, parait-il, un montage plus long du film (qui en l’état fait quand même 2h36) ; je serais très curieux de le voir.

Sinon, je laisse le mot de la fin au réalisateur : « En Corée, pas mal de personnes me voient comme le Diable incarné, un réalisateur maléfique. Ça me va. »

Stranger Things / saisons 1 & 2

STPoster

//

De nos jours, à peu près tout le monde connaît la petite ville d’Hawkins dans l’Indiana, ainsi qu’une bonne partie de sa pétillante population : le jeune Will Byers, qui y disparaît. Sa mère Joyce (Winona Ryder, épatante, qui regarde la cinquantaine droit dans les yeux sans avoir perdu une once de charme), sa mère Joyce, donc, qui va se faire un sang d’encre et plus ou moins péter un boulon à base de guirlandes lumineuses. Les meilleurs amis de Will : Mike, Dustin et Lucas qui vont refuser de croire à la thèse officielle de sa disparition. Le chef de la police locale, Jim « Hop » Hopper qui, bien souvent, se comporte comme un gamin de quinze ans et va foutre son nez là où il ne faut pas avec la légèreté d’une baleine à bosse larguée du sommet d’un gratte-ciel. Et puis il y a Eleven, la cobaye, la fille au crâne rasée tombée d’un roman de Stephen King trop grand ouvert. Et Brenner, l’infâme Brenner…

La première saison de Stranger Things m’a fait l’effet d’un assez indigeste gloubiboulga « je mets au mixeur tête la première » The Goonies (1985) / ET l’extraterrestre (1982) / The Thing (1982) / Firestarter (1984) avec une tonalité spielbergienne poussée (dans les escaliers) sans doute un poil trop fort : commotion cérébrale et multiples fractures ouvertes à l’atterrissage.

Certaines scènes m’ont d’ailleurs complètement éjecté du récit, comme le cliffhanger de la morgue (ceux qui ont vu la série comprendront) ou la volte-face du département de l’énergie à la fin de la prime saison (y’a qu’aux USA que le gouvernement fédéral, ou une de ses émanations, plie en cinq minutes face à un chef de la police largement dépassé par les événements, c’est pas prêt d’arriver en France un truc comme ça). Dans ces moments-là (enfantés par des scénaristes et producteurs exécutifs qui jubilent autour d’une table de six mètres de long en buvant leur huitième café de la matinée « de toute façon ils peuvent avaler n’importe quoi depuis que Bush Jr a été élu président ! »), je me suis indubitablement dis « c’est une série pour enfants », impression contrebalancée toutefois par certaines scènes assez dures.

Mais bon, force est de constater que la série marche à fond sur mon fils de 12 ans. Donc ce serait plutôt une série pour (pré-)ados.

Comme tout le monde semblait dire que « quand même, c’est formidable », « c’est super-chouette », « tu vas voir, c’est impossible à lâcher » etc, je me suis entêté et j’ai regardé le premier épisode de la seconde saison (histoire de ne pas mourir bête). Et là, miracle ou non, j’ai juste été totalement happé. Moins d’effets de scénario ratés. Le personnage de Jim Hopper, un peu écrit à la hache dans la première saison, évolue bien. Joyce est toujours aussi craquante (ça c’est pour flatter le bientôt cinquantenaire qui a bien connu les années 80) et je ne serais pas surpris que la rouquine MadMax fasse son petit effet sur mon fils de 12 ans… qui le niera de toutes ses forces, bien évidemment. Le méchant Brenner a été remplacé par un personnage nettement plus ambigu. Et j’arrête là mon inventaire pour ne pas spoilier.

La première saison était très kingienne, j’ai trouvé la seconde plus lovecraftienne, avec ses chiens à tête de fleur carnivore, sa menace démesurée et les champs de citrouilles pourries qui ramènent forcément à « La Couleur tombée du ciel ».

Je fais une pause : je n’ai pas attaqué la saison 3. La saison 2 était tellement bien, bouclait tout ce qui avait été lancé dans la saison 1, l’ensemble formant un tout cohérent, que j’ai peur d’être déçu par cette troisième saison. J’ai peur qu’il n’y ait plus rien d’intéressant à ajouter à l’édifice. Et d’ailleurs le dernier épisode de la saison 2 est très beau, on en pris par l’émotion. Le temps de dix-sept épisodes, on a appris à aimer ces personnages imparfaits, maladroits et terriblement humains. On n’habite pas l’Indiana, mais ils sont un peu devenus nos voisins…

//

STmonstre

 

The Irishman, Martin Scorsese (2019)

irishman

//

The Irishman (l’irlandais) c’est Frank Sheeran (Robert De Niro), camionneur, voleur et tueur pour la mafia qui va prendre une importance considérable dans l’organisation syndicale de Jimmy Hoffa (Al Pacino). Protégé par Russel Bufalino (Joe Pesci), Frank va monter, monter, monter ; mais à quel prix ?

[AVIS AVEC SPOILERS – vous voilà prévenus]

The Irishman est, en matière de film sur le crime, l’exact opposé de Heat de Michael Mann qui en 1995 révolutionnait le polar en mettant face à face un flic totalement azimuté, vorace, interprété par Al Pacino et un voleur extrêmement organisé, interprété par De Niro. Pacino finissait par tuer De Niro. Avant ça le duel entre les deux avait acquis un aspect mythologique via une conversation, un face à face, qui restera dans les mémoires, sans doute beaucoup plus que leur fusillade finale, près de l’aéroport de Los Angeles. Heat construisait une mythologie avec des inconnus, The Irishman redescend des gens connus (Hoffa, le clan Kennedy, la mafia New Yorkaise à l’origine de la création de Las Vegas) à hauteur d’homme, en fait parfois de simples pions, montre des gangsters idiots, incultes, craspecs et pour tout dire foncièrement médiocres qui rappellent ceux de Gomorra. On est loin de la flamboyance de la trilogie du Parrain de Coppola.

Dans The Irishman, la conclusion est connue depuis le début : Frank va tuer Jimmy Hoffa. Pourquoi et comment forment les deux arrêtes centrales du film. Pourquoi, à cause des Casino, de Cuba, de JFK, de la collusion entre les politiques et la mafia italienne. Ça nous ramène à American Tabloid de l’infréquentable James Ellroy (plutôt un bon bouquin, cela dit). Comment, c’est par le biais d’un long voyage en voiture que Frank fait avec Russell et leurs deux épouses qui n’ont de cesse de faire arrêter le véhicule pour pouvoir cloper et papoter. Dans The Irishman, les mots tuent plus que les coups de revolver. Le mot est un art subtil, le revolver juste un outil vulgaire. L’acier bleui, Scorsese ne s’y attarde pas, il s’en débarrasse dans une rivière où les armes s’accumulent. Il se concentre sur le portrait d’un homme qui semble avoir tout réussi et a tout raté, notamment sa vie de famille. Un homme très entouré et pourtant très seul. Le film entretient un dialogue inévitable avec Heat mais aussi avec ce qui est sans doute le plus grand film de l’histoire du cinéma : Il était une fois en Amérique de Sergio Leone, dans lequel jouaient déjà Robert de Niro et Joe Pesci.

The Irishman dans sa volonté réaliste, naturaliste ai-je presque envie d’écrire, est une grande fresque de la médiocrité et de l’échec, une sorte de tragédie morale russe, greffée sur le territoire américain. Joe Pesci y est formidable de bout en bout, un oscar ne serait pas volé. Le procédé de rajeunissement des visages a parfois tendance à figer les expressions, surtout chez Al Pacino, trouvé-je. C’est un procédé bluffant, la plupart du temps, mais qui dans certaines scènes est un peu trop voyant. Robert De Niro semble rejouer un rôle qu’il a déjà interprété plusieurs fois, notamment dans Casino. Il a échoué à m’impressionner ; ça fait longtemps que je me dis que cet acteur n’est plus le monstre qu’il a été. The Irishman est un lent requiem, un film sur la mort, la trahison. C’est aussi le film d’un vieil homme (Martin Scorsese a 78 ans). Ce n’est pas un mauvais film, loin de là, mais il a peiné à me surprendre et son faux-rythme m’a semblé au final assez fatigant.

Je suis déçu, mais je comprends qu’on puisse trouver ça génial.

 

Replicas, Jeffrey Nachmanoff (2018)

Replicas

//

[Attention critique avec spoilers.]

 

William Foster (Keanu Reeves) travaille dans un immense laboratoire d’Arecibo, à Puerto Rico, où il essaye de télécharger la mémoire de soldats morts dans un robot humanoïde. L’expérience ne donne pas les résultats escomptés ; si Johnny Mnemonic William maîtrise bien la première partie du processus (charger la mémoire humaine d’un mort sur un support informatique – bravo quand on sait à quelle vitesse se dégrade de façon irréversible la matière cérébrale immédiatement après le décès), il n’arrive pas à downloader cette mémoire dans le robot. Il y a toujours une forme de rejet. Là (quand le film commence) c’est le robot qui entreprend de s’arracher le visage dans un accès de désespoir. William est très proche de réussir, il le sent au fond de son petit cœur mouillé de larmes de frustration, mais bon pour le moment, ça veut pas.

Un soir alors qu’il part en famille (avec sa femme et leurs trois enfants) faire du bateau, leur voiture sort de route et, grosse catastrophe, il est le seul survivant. Que croyez-vous qu’il fait : au lieu d’appeler la police, les secours ou à la rigueur Superman (pour faire tourner la Terre dans l’autre sens), il appelle son collègue de bureau, Ed (Thomas Middleditch), et ensemble ils commencent à sauvegarder la mémoire de chacun des décédés. Puis, comme il y a urgence à faire quelque chose d’intelligent, ils volent trois cuves pour développer des clones (dont on nous dit que chacune d’elles coûte 1,7 million de dollars), puis ils décident logiquement de développer trois clones : la maman et deux des trois enfants. Il faudra tirer au sort et pas de bol c’est la benjamine, Zoé, qui perd. (Quitte à ne pas ressusciter un des enfants, j’aurais choisi un des deux adolescents, mais c’est sans doute mon expérience qui parle).

Bon, à ce moment-là (quand ils volent plusieurs millions de dollars de matériel médical et l’installent dans le sous-sol du pavillon de location) le spectateur décroche (je pense que si je partais avec un des immense photocopieurs du bureau, quelqu’un finirait par s’en apercevoir) et pourtant ce n’est que le tout début du film. Le meilleur reste à venir.

Une fois les cuves installées, et qu’on nous explique que ce processus-là de clonage humain n’a jamais marché auparavant (mais eux ils sont trop balèzes, ils vont y arriver), Ed demande à William s’il a un groupe électrogène, histoire d’avoir une source de courant en cas de coupure supérieure à 7 secondes et, là, William qui est garagiste à Cincinatti en plus de père de famille, neurochirurgien et informaticien de génie à Puerto Rico entreprend de voler les batteries de voiture de tout le quartier. Le film qui était mongoloïdocyberpunk devient 12voltspunk, un nouveau genre.

Le spectateur ayant déjà décroché, il ne lui reste plus qu’à glisser lentement dans le tunnel stroboscopique et plutôt coloscopique, d’ailleurs, de la quatrième dimension : il comprend avec joie plus qu’effarement que ce film relève non seulement du portnawak total, mais qu’en plus les scénaristes ne vont même pas produire l’effort de faire semblant. C’est un peu comme si un magicien coupait une femme en deux avec une scie et alors qu’elle hurle d’arrêter, que ça pisse le sang de partout, il s’arrête de scier pour se griller une cigarette et dire : « ne vous inquiétez pas, ça fait partie du show ».

Passé le coup des batteries, Replicas continue sur la même lancée (en mieux, ou en pire, ça dépend du point de vue) : les trois clones arrivent à maturation au bout de 17 jours (oui, c’est un peu plus long qu’une pizza au micro-ondes). Et quand je dis à maturation : la maman arrive donc à l’âge de quarante-cinq ans environ, la fille est une ado, le garçon est un ado un peu plus jeune que sa sœur, tout le monde a les cheveux à la bonne longueur, etc. (c’est là qu’on voit que nos deux scientifiques sont complètement à côté de la plaque, dans notre monde on gagnerait beaucoup plus d’argent avec un procédé qui permettrait d’avoir une chevelure parfaite en 17 jours qu’avec ces histoires sordides et hasardeuses de téléchargement de mémoire). Et là, voyant sa femme toute nue sortir de sa cuve, prête à l’emploi, bingo !, éclair de génie, papa William a un doute : comment il va expliquer à Maman la tragique disparition de Zoé. Comme il est le maître de la mémoire, William décide d’effacer la gamine, dans les souvenirs de ses trois cobayes avant réimplantation, puis dans la maison, où il retire le lit superposé, les dessins, les photos… Pendant ce temps-là, le monde extérieur ne s’inquiète guère de la disparition de la mère et de ses trois enfants. Un petit mail à l’école, un autre au boulot, et le problème est réglé. Une prof zélée passe cogner à la porte (le zèle professoral à ce point-là, c’est louche), mais une excuse bidon la renvoie à sa classe.

Bon c’est pas tout ça, comme William a récupéré les trois quarts de sa famille, il faut un élément de tension dramatique. Un méchant, quoi. C’est qui le méchant de l’histoire ? C’est un film de science-fiction, il y a forcément un méchant, non ? Donc l’ordure de service (minimum) c’est le patron de William, l’infâme Jones qui va finir par expliquer à William que si on essaye de télécharger la mémoire de soldats morts dans des robots c’est peut-être parce qu’on est financé par… des militaires. Et là, William tombe des nues, comment serait-ce possible, je ne travaille pas pour Toy’s r Us, Unilever ou le bien de l’humanité ?

Bon, sur la fin, ça manque un peu d’explosion et de fusillades, problèmes de budget, ils avaient tout foutu dans le salaire de Keanu Reeves, mais rassurez-vous toute cette histoire de fous finit plutôt bien.

Au final, Replicas ressemble à une nouvelle de Greg Egan adaptée par un des scénaristes des Simpsons un lendemain de cuite au guacamole fermenté.

Incontournable.

 

Le gangster, le flic et l’assassin – Lee Won-Tae (2019)

The Gangster, the Cop, the Devil, affiche

//

Jung est un flic incorruptible (ambitieux, aussi). Il sait que son supérieur a un accord avec la pègre locale, notamment celle des jeux d’argent illégaux. Il a un certain réseau en ligne de mire et compte bien leur en faire baver un max’. Dans sa ville, un tueur assassine des innocents, toujours de la même façon : il percute doucement leur voiture par l’arrière et au moment des constatations les cribles de coups de couteau. Un jour, l’assassin s’en prend à Jang, un gangster. Celui que Jung tient absolument à coffrer. Jang survit. Jang blesse son agresseur. Jang se promet de retrouver le tueur en série avant la police et de lui régler son compte une fois pour toutes. Jung, lui, promet de mettre cet assassin derrière les barreaux.

Plutôt fun, bien rythmé (on ne voit pas le temps passer) Le gangster, le flic et l’assassin ne restera pas dans les annales des grands polars coréens poisseux. On est très loin de l’ampleur scorsesienne de New World, de la tension quasi-insupportable de The chaser ou de la cruauté exacerbée du Flic aux hauts-talons. C’est un divertissement convaincant, avec des péripéties assez invraisemblables sur lesquelles, dans le feu de l’action, on jette un joli voile d’indulgence. Dans le rôle du gangster, Ma Dong-Seok est plus que convaincant ; pour tout dire : il déchire tout. Kim Moo-yul qui incarne le flic est une sorte de Mark Wahlberg sud-coréen (pas sûr que ce soit un compliment). Quant à l’assassin, il assassine, ce qui n’est pas forcément le rôle au spectre le plus large.

Plaisant.