In the shadow of the moon, Jim Mickle (2019)

(Je pense que je serais passé complètement à côté de ce film s’il n’y avait pas eu Boyd Holbrook, que j’aime beaucoup, au générique.)

Philadelphia 1988.

Le policier Thomas Lockhart est appelé sur un accident de bus. La conductrice s’est vidée de son sang. Au même moment dans la ville deux autres personnes sont mortes de la même manière, des piqûres visibles sur la nuque. Toutes les victimes ont été empoisonnées avec un produit inconnu que personne n’arrive à analyser. Après une agression dans une boîte de nuit, une suspecte, une jeune femme afro-américaine, est repérée. Lockhart et son partenaire se lancent à sa poursuite, une poursuite qui va connaître une issue fatale. Avant de mourir, la suspecte félicite Lockhart pour sa petite fille et lui dit qu’ils vont se revoir bientôt. A l’hôpital, un peu plus tard, l’épouse de Thomas accouche d’une petite-fille. L’accouchement part en sucette et la mère meurt. Lockhart en sera d’une certaine façon brisé à jamais.

Neuf années passent, et le jour de l’anniversaire de sa fille, un nouveau meurtre a lieu.

In the shadow of the moon ne manque pas de qualités, il ne manque pas de défauts. Impossible de parler des défauts sans spolier, donc vous voilà prévenus, si vous ne voulez pas savoir, arrêtez votre lecture ici et regardez le film s’il vous fait envie, il vous fera sans doute passer un bon moment, guère davantage.

In the shadow of the moon est un film de science-fiction (premier spoiler) ou il est question de voyage dans le temps (deuxième spoiler) et d’une catastrophe à éviter. D’ailleurs, le film s’ouvre sur une vision de cette catastrophe qui touche Philadelphie en 2024. Les raisons de cette catastrophe sont assez claires, c’est une conséquence de la politique séparatiste (ah ah ah) de Donald Trump, ou quelque chose du même genre. C’est un Helter Skelter, tel que Charles Manson l’avait théorisé. Tout comme la série Watchmen, le film s’accroche très fortement aux mouvements Black Lives Matters et consorts. Là où ça grippe à mon sens, c’est la méthode pour empêcher la catastrophe (donc la justification de l’intrigue) : tuer quelques racistes d’extrême-droite dont le pouvoir d’influence serait extrêmement fort (au rang des victimes on trouve une strip-teaseuse, une conductrice de bus, un grilleur de steak hachés, etc). Donc dans les faits, plutôt des racistes ordinaires et médiocres. A Philadelphie seulement ? Bizarre. Le modus operandi est extrêmement spectaculaire (un isotope à effet retard injecté dans la nuque), c-à-d une signature. OK, mais pourquoi ? Tout ces détails soulèvent beaucoup de questions et le film n’y répond pas, ou quand il y répond c’est de manière maladroite, au mieux. A mon sens, tout ça ne tient pas la route et ne sert donc qu’à étayer de guingois un scénario de thriller qui mélange serial killer et voyages temporels (on est d’ailleurs là plus dans l’ésotérique façon New Orleans que la hard-science, certains vont couiner ou pleurer des larmes de sang). Justifier le meurtre ciblé de quelques individus pour empêcher un désastre est un peu acrobatique sur le plan moral. On a l’impression, qu’à aucun moment aucune autre possibilité (offerte par le voyage dans le temps) n’a été envisagée. On pourrait ici citer l’écrivain de science-fiction : Isaac Asimov : « La violence est le dernier refuge de l’incompétence. » Bon, à dire vrai, j’ai toujours trouvé cette citation bien naïve, mais parfois elle prend un peu de sens. Là, c’est le cas.

In the shadow of the moon n’est pas mauvais, mais il ne propose pas le challenge moral qu’il devrait, il ne pousse pas vraiment à la réflexion. C’est un film de deux heures qui va trop vite, contient trop de thèmes, dont certaines sont sacrifiés au profit du rythme. Comme souvent, je n’ai pas pu m’empêcher de faire la réflexion que c’est un projet de mini-série mal compris, qui n’aurait jamais dû devenir un film. D’autant plus qu’il couvre presque 40 ans de la vie du principal protagoniste.


Le Diable tout le temps, Antonio Campos (2020)

En 2012 (me semble-t-il), alors que je trainais à la librairie Millepages de Vincennes pour me trouver un chouette truc à lire et que je regardais les petits mots que les libraires mettent sur les livres (y compris de SF, ce qui est assez rare dans une librairie de ce genre), mon vieil ami Pascal Thuot me mit dans les mains un livre grand format publié par Francis Geffard chez Albin Michel en me disant un truc du genre « si tu n’en prends qu’un, prend celui-là ». Le Diable tout le temps, donc, de Donald Ray Pollock (quelques mois plus tard, j’allais me retrouver à signer des livres au festival America pas très loin justement de ce Donald Ray Pollock). A mes yeux c’est le meilleur roman que je lus cette année-là.

De quoi ça parle ?

D’un tourbillon de meurtres et de vice qui naît dans la ville de Knockemstiff (Ohio) pour mieux y revenir une dizaine d’années plus tard. Ça parle surtout de religion, de foi, d’un garçon qui ne voulait pas se laisser faire, d’une fille naïve et trop gentille, d’un père traumatisé par la guerre du Pacifique et d’un couple qui prend des photos disons « contre-nature ».

J’étais ravi d’apprendre qu’il y allait y avoir un film avec un chouette casting, qui plus est : Tom Holland, Bill Skarsgård, Jason Clarke, Mia Wasikowska, Robert Pattinson, etc.

Las, le film (qui dure 2h20) m’a déçu. Il est complètement envahi par la voix off de Donald Ray Pollock qui nous explique ce qu’on voit à l’écran et qui, de fait, casse la magie de ce qui fait le cinéma… où chacun interprète différemment ce qu’il voit et le comprend différemment, via son propre prisme. Pire, parfois il nous annonce ce qu’on va voir à la scène suivante…

Le Diable tout le temps n’est sans doute pas un mauvais film (il est bien interprété, l’image est belle), mais la grammaire cinématographique choisie par Antonio Campos ne m’a pas du tout convenu. Il y avait sans doute des choix à faire pour élaguer toute la matière du roman de Pollock, mais ces choix n’ont pas été faits. Par conséquent, ce qui aurait sans doute fait une superbe mini-série en quatre épisodes est à la place un long film qui, paradoxalement, va trop vite et élude certaines des idées les plus fortes du roman, notamment le lien qui unit Sandy (Riley Keough) à Carl (Jason Clarke, qui n’a jamais été aussi répugnant, trouvé-je – on peut d’ailleurs aussi dire la même chose de Robert Pattinson).

Une déception, donc, mais peut-être que si vous n’avez pas lu le roman vous aimerez le film. Mon conseil : lisez le roman.

Velvet Buzzsaw, Dan Gilroy (2019)

Josephina (Zawe Ashton, sur la photo ci-dessus) travaille pour Rhodora Haze, ultrapuissante galiériste qui a des galeries dans le monde entier (dans un temps ancien, Rhodora fut musicienne dans un groupe punk, le bien nommé Velvet Buzzsaw qui entretient forcément un lien avec un certain Velvet Underground, mais ça c’était avant, avant le succès, avant l’argent). Un soir alors qu’elle rentre dans son appartement, Josephina trouve une canne par terre et aperçoit deux étages plus haut la silhouette d’un homme étendu contre la rambarde d’escalier. L’homme est mort et son appartement contient des centaines de toiles et de dessins qu’il avait commencé à détruire et dont il avait expressément demandé la destruction au cas où il mourrait avant d’avoir achevé cette tache. Évidemment, comme l’artiste est d’une authenticité brûlante, Josephina récupère tout et essaye de faire du bizness avec ce trésor. Seul problème, le contrat qui la lie à Rhodora lui empêche toute vente directe et la voilà donc obligée à pactiser, si n’est avec le diable du moins avec sa machiavélique patronne. L’artiste mort s’appelle Dease (on peut le considérer comme un mashup de Henry Darger et Francis Bacon). Pour pouvoir écrire un livre sur lui, le critique d’art Morf Vandewalt (Jake Gyllenhaal) va commencer son enquête sur le passé de Dease, une enquête dangereuse… un domaine (le danger) dans lequel Morf n’a absolument aucune compétence.

Velvet Buzzsaw est le second film où Dan Gilroy rassemble Jake Gyllenhaal et Rene Russo (son épouse à la ville), après le très bon et glaçant Night Call. Velvet Buzzsaw est une comédie (qui doit beaucoup à Robert Altman), un vrai film fantastique (qui doit beaucoup à Dario Argento, à mon avis), un film d’horreur et une critique assez frontale du milieu de l’art contemporain. Tout ça ne fonctionne pas forcément très bien ensemble et la filiation avec Prêt-à-porter de Robert Altman m’a semblé un peu lourdingue (évidente pendant tout le film, elle devient dominante au moment de la dernière scène, par ailleurs formidable de sens). Mais en fait, peu importe les calques d’hommages qu’il contient, c’est un film intelligent, plein de choses intéressantes (voire passionnantes) sur l’art (évidemment), la sexualité, le désir féminin, le melting pot, les classes (sociales). C’est un film plein de scènes réussies, d’acteurs qui jouent (voire surjouent) ; que ce soit Russo, Gyllenhaal, John Malkovich, Toni Colette, tout ce petit monde semble s’amuser comme un fou. On peut s’en agacer, évidemment. Et en même temps, voir Malkovich complètement écrasé au milieu de ce feu d’artifice d’hystéries donne extrêmement de poids à sa panne d’inspiration.

Certains diront que c’est un film raté, sans doute (j’ai l’impression qu’il est passé totalement inaperçu), mais c’est aussi un film que j’ai eu plaisir à voir, qui ressemble à une boîte de gâteaux Quality Street, on aime pas forcément ceux à la noix de coco, mais les langues de chat enrobées de chocolat sont à mourir. Les fans d’Henry Darger seront sans doute ravis de recoller les morceaux.

The Hunt, Craig Zobel (2020)

Quelques individus échangent sur un chat. Ils parlent du Manoir et de la chasse à l’homme (aux déplorables, plutôt) qu’ils s’apprêtent à s’offrir. On dit que le Manoir se trouve dans le Vermont, qu’il appartient à Athena, cette même Athena qui vient de s’offrir aux enchères trois bouteilles de champagne Heidseick à 250 000 dollars pièce.

Quelques mois plus tard, douze citoyens américains sont enlevées et drogués, embarqués de force dans un jet privé. Celui qui a le malheur de se réveiller trop tôt connaît un funeste sort. La chasse n’a pas encore commencé, mais cela ne saurait tarder. Et elle n’aura pas lieu dans le Vermont, peut-être dans l’Arkansas, peut-être ailleurs, dans un pays où on ne parle même pas américain (imaginez l’angoisse)…

La première chose à écrire au sujet de The Hunt de Craig Zobel c’est que le film n’est pas ce qu’il semble être (ce n’est pas un remake des Chasses du comte Zaroff, même si l’habituel inversion des rôles chasseurs / proies a bien lieu). En fait moins on en sait, mieux à mon sens on est susceptible de l’apprécier. Avant de le regarder, je me souvenais juste que ça avait fait scandale aux USA, que la sortie avait été repoussée (menacée d’être annulée, je crois), que le sujet du film avait ulcéré certains hommes politiques, etc.

(Arrêtez votre lecture ici, si vous ne souhaitez pas être spoliés).

The Hunt est donc a priori une comédie trash avec des chasseurs friqués et des proies majoritairement white trash. Une boule puante comme Eli Roth en a filmées. On pense à Cabin Fever, Hostel et The Green Inferno avec ses écolos crétins (ça tombe bien, j’aime les trois), il y a au moins un clin d’œil appuyé au revival Grindhouse de Tarantino/Rodriguez et une des confrontations (la meilleure scène du film) en rappelle une autre, vue dans Kill Bill. Mais The Hunt est surtout (si on y réfléchit bien) un film politique, car en dessous de sa panoplie de comédie gore au mauvais-goût assumé, il y a une vraie réflexion politique sur ce qu’on pourrait appeler le tribunal médiatique. Le nombre de chassés, douze, renvoie bien évidemment au nombre de jurés d’un tribunal (12 hommes en colère). Et le film met le doigt là où ça fait particulièrement mal de nos jours : cette capacité que s’octroient certaines personnes à condamner alors que la justice n’est pas passée, ni même parfois saisie. Condamnations parfois likées, partagées et viralisées. On oublie (trop) vite qu’une mise en examen n’est pas une condamnation, qu’une condamnation n’est pas définitive tant que tous les recours légaux de l’accusé(e) n’ont pas été menés à leur terme, que le délit de dénonciation calomnieuse peut être « puni de cinq ans d’emprisonnement et de 45.000 € d’amende ». Etc. Tout ceci renvoie à certaines dérives du mouvement Me Too (dérives certes compréhensibles car fort majoritairement cathartiques, mais aussi condamnables sur le plan judiciaire) et à l’ouvrage d’Emmanuel Pierrat Nouvelles morales, nouvelles censures (Gallimard). Ceci renvoie aussi aux lenteurs de la justice qui évidemment amplifient l’écho du tribunal médiatique qui lui est « dans l’instant ». Un monde qui va trop vite court à sa perte, un monde qui va trop lentement se fait déborder. L’équilibre est un art difficile.

Mais revenons à The Hunt. Du moins pour conclure.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas autant ri.

Par conséquent, je vous conseille le sanglant spectacle, avec la réserve habituelle : « personnes sensibles s’abstenir ».

Wendigo, Larry Fessenden (2001)

Un couple et leur fils bravent la neige pour passer quelque jours dans la nature sauvage. En route, ils renversent un cerf poursuivi par des chasseurs qui mettent à mort l’animal. La situation s’envenime et le père de famille embourbe sa voiture. Plutôt que de demander l’aide des chasseurs, il appelle une dépanneuse et met le doigt dans un engrenage qui risque bien d’amener sa famille vers le drame.

Wendigo est un film d’horreur très étrange, au scénario étonnant car il ne joue pas tellement sur la figure du monstre, du dieu, du Wendigo, mais plutôt sur l’opposition entre une famille new-yorkaise de la classe moyenne supérieure et les « gens du coin ». Il est très décevant en cela, le wendigo, sa légende, tout ça est relégué en arrière-fond et n’a au final pas tellement d’importance, même si cela donne lieu à une des scènes les plus réussies du film.

La réalisation est calamiteuse et les acteurs, pleins de volonté, ont bien du mal à donner corps à leurs personnages.

On peut aisément s’abstenir.

Un peu dans le même genre, Aucun homme ni dieu est terriblement plus convaincant.

Mise à mort du cerf sacré – Yorgos Lanthimos (2017)

Un chirurgien qui n’a pas bu une goutte d’alcool depuis trois ans (Colin Farrell, impressionnant) présente un jeune homme, Martin (Barry Keoghan, glaçant) à sa famille. Au début on ne comprend pas le lien qui les unit et ce qu’on imagine de prime abord est très éloigné de la vérité. Puis, peu à peu, les mensonges se diluent et tout s’éclaire. Le père du jeune homme est mort sur la table d’opération du chirurgien. Et justice n’a pas été rendue. Alors Martin va exiger l’impensable et va montrer qu’il a le pouvoir (surnaturel) d’arriver à ses fins.

Mise à mort du cerf sacré est un film impressionnant. Techniquement d’abord. La prise de vue, le cadrage, la façon de filmer Cincinnati, les décors ; sur le plan esthétique tout est très réussi. Il y a un sens du décalage très fort, notamment dans les dialogues très bons (« un chirurgien ne tue jamais un patient, c’est toujours de la faute de l’anesthésiste » ; « un anesthésiste ne tue jamais un patient, c’est toujours de la faute du chirurgien »). Les acteurs et actrices sont souvent à contre-emploi et ma foi il y a de quoi rester sur le cul.

Néanmoins le film souffre à mon sens de deux tares : aussi décalé soit-il (ou justement à cause de ce décalage qui ferait office d’anti-camouflage), il en rappelle beaucoup d’autres comme La Grande menace de Jack Gold (le titre VO est tellement meilleur : The Medusa touch), Funny games de Michael Haneke, We need to talk about Kevin de Lynne Ramsay et Théorème de Pier Paolo Pasolini. Il y a quelque chose de très hitchockien dans la structure qui m’a fait parfois penser à un hommage trop forcé. Mais surtout, c’est très long. Deux heures pour raconter une histoire, simplissime, qui tenait sans problème en une heure et vingt minutes, ça devient très vite lancinant et pénible. Ce manque de rythme allié à toute cette démonstration technique « regardez comme je filme bien, comme j’ai le sens du cadrage et des dialogues décalés » transforme l’objet en exercice de style un peu vain, il lui retire un côté réaliste qui pouvait augmenter son impact émotionnel. Mise à mort du cerf sacré est perturbant, évidemment, on n’en attendait pas moins de Lanthimos, mais il est éprouvant aussi, par manque de rythme, dans sa dilution volontaire de l’information. Pour Sergio Leone, le cinéma allait trop vite et il fallait le ralentir ; Lanthimos a tiré trop fort sur le frein.

Mise à mort du cerf sacré est un film d’horreur très cérébral qui joue sur une notion particulièrement douloureuse : l’inéluctabilité (le mot préféré des dyslexiques). Il aurait pu être nettement plus percutant.

Un homme nommé cheval, Elliot Silverstein (1970)

(Cheval face à Yellow Hand)

Etats-Unis.
1825.
Un riche héritier anglais, John Morgan (Richard Harris), chasse sur les terres sauvages à l’ouest de Saint-Louis. Pendant qu’il se lave dans une rivière, son campement est attaqué par des Sioux. Nu comme un ver, il est fait prisonnier par le chef Yellow Hand qui l’appelle Cheval tant il est laid à ses yeux. Peu à peu, John trouve sa place dans le village indien et finit par demander en mariage la sœur du chef, Running Dear.

La première fois que j’ai vu ce film (librement adapté d’une nouvelle de Dorothy M. Johnson), j’étais enfant. Il m’avait fait forte impression. Il y a évidemment les vingt première minutes où Richard Harris, entièrement nu, est roué de coups, traîné derrière un cheval, attaché à un poteau, surveillé par les chiens de garde du village indien et une vieille femme au caractère bien trempée (Judith Anderson !) En 1970, c’était révolutionnaire de montrer tel destin à l’écran : un homme blanc réduit en esclavage par des Indiens. Et puis, arrive la scène dont tout le monde a entendu parler au moins une fois dans sa vie : la Danse du soleil. Richard Harris est incisé au niveau de la poitrine avant d’être suspendu au centre de la tente des esprits. Cette scène a éclipsé la seconde partie du film, tragique, particulièrement cruelle, qui rappelle Soldat Bleu de Ralph Nelson, sorti la même année.

Le temps a passé et je m’aperçois qu’Un homme nommé cheval a aujourd’hui tendance à m’agacer : des acteurs étrangers (un acteur fidjien pour Yellow Hand, une actrice grecque pour Running Deer) jouent les Indiens ; certaines scènes sonnent faux, notamment quand il est question de pigments. La scène de suspension est un peu trop christique / hollywoodienne pour être honnête, etc. Cela dit, il faut avoir une certaine indulgence, et se souvenir qu’en 1970 faire un film de ce genre était une révolution, et que les producteurs avaient fait de vraies recherches sur les Sioux et La Danse du soleil, un effort assez rare. John Ford avait ouvert la voie en 1964 avec son chef d’œuvre : Les Cheyennes. Entretemps les connaissances anthropologiques ont progressé et on en sait plus aujourd’hui sur ces sujets qu’il y a cinquante ans. Les habitudes hollywoodiennes aussi ont changé.

Malgré une vraie volonté de filmer la nature, le passage des saisons, la migration des oies, volonté qui évoque parfois le cinéma de Terrence Malick, Elliot Silverstein échoue en partie à montrer la place qu’occupe l’homme dans cette nature sauvage, contrairement au Sydney Pollack de Jeremiah Johnson, un film nettement plus profond, proche parfois de l’abstraction, tourné à peine deux ans plus tard et qui marquera une autre révolution à Hollywood. Comparé à Jeremiah Johnson, Un homme nommé cheval reste très/trop démonstratif et souffre d’approximations techniques (les plans de coupe, sur les zoziaux et les cascades en dégel s’intègrent mal dans le flot du film).

Malgré toutes ces réserves, Un homme nommé cheval reste un film tout à fait regardable, surprenant de cruauté et de brutalité (il existe plusieurs montages, plus ou moins censurés).

Hardcore, Paul Schrader (1979)

Jake VanDorn, un entrepreneur de Grand Rapids, Michigan (George C. Scott), voit sa vie bouleversée quand sa fille disparaît lors d’un voyage « religieux » en Californie. C’est un homme pieu, un homme qui vote sans doute républicain, un homme qui a une solide idée de ce qui est bien et de ce qui est mal. Il engage un détective privé (Peter Boyle, fabuleux) et celui-ci, après des mois d’enquête vient lui montrer un court film 8mm. « Oh my god, that’s my daughter ». Un de ces nouveaux films X qui changent sans cesse de titre, qui autrefois se vendaient sous le manteau et maintenant se trouvent en bacs dans les sex-shops de Los Angeles. Pour retrouver sa fille, Jake va plonger dans le monde de la pornographie californienne, rencontrer un producteur qui lui explique avoir gagné des millions de dollars avec son dernier film, etc.

Quand la plupart des gens regardent 8mm, ils ne se doutent probablement pas que le film de Joel Schumacher doit beaucoup à celui de Paul Schrader. Grâce à son mélange de simplicité (un père cherche sa fille dans l’industrie pornographique de la fin des années 70) et de complexité (le bien, le mal, la tentation, la religion, les limites à ne pas franchir), Hardcore atteint très vite un statut de classique que 8mm (plus frontal, moins fin, en un mot plus pop) n’aura jamais.

Hardcore est un film puissant, qui marque durablement. L’interprétation impeccable de George C. Scott y est pour beaucoup. Jake est probablement un « connard », un loser (largué par sa femme), mais c’est avant tout un père, et ça il ne peut pas se permettre de le perdre. Par petites touches, sans jamais forcer le trait, Hardcore dit beaucoup du calvaire de toutes ces jeunes femmes qui ont rêvé d’Hollywood et n’en verront que les trottoirs, les live nude shows et les hôtels borgnes.

(Film visionné en blu-ray. Edition Power House, toutes zones, avec sous-titres anglais pour sourds et malentendants. L’image, restaurée d’après le négatif original, est assez décevante, fourmille et manque de contraste. Le son est en mono d’origine. On est évidemment très loin des standards de production actuels. Mais bon c’est du cinéma, pas du spectacle 😉 )

Bless me ultima, Carl Franklin (2012)

1944. Nouveau-Mexique.

Une famille de fermiers accueille chez elle Ultima (Miriam Colon, vue en maman de Tony Montana dans le Scarface de De Palma). Ultima se dit guérisseuse. Certains villageois la traitent de sorcière et en ont peur, jusqu’à ce qu’ils aient besoin de son savoir. Elle vient dans ce foyer pour y mourir, une idée qui inquiète et fascine le plus jeune enfant de la famille, Antonio. Bientôt, entre la vieille guérisseuse et l’enfant une relation très forte se noue.

Une sorcière, un enfant et un hibou, tout de suite on pense à Harry Potter, difficile d’y échapper, mais rien à voir. Carl Franklin filme autre chose : les chicanos pendant la Seconde guerre mondiale, il filme la violence des superstitions, le pouvoir de l’Église, la magie toujours vive d’un monde ancien qui pourtant se meurt. Bless me, ultima n’est pas un film familial, il commence avec la mort violente d’un soldat démobilisé et se poursuit avec d’autres morts violentes. Revenus de la guerre, les frères d’Antonio dépensent leur argent au bordel et tout cela est tout à fait clair pour Antonio, enfant surdoué, curieux et philosophe à sa manière (son questionnement sur Dieu, la vie, la mort est permanent).

En adaptant le best-seller de Rudolfo Anaya, Carl Franklin propose un film à la fois très dur et très doux, beau mais déconcertant, car complètement déconnecté de ce que propose d’habitude Hollywood. D’une certaine façon, malgré ses paysages arides typiques, Bless me, Ultima est très « européen » et évoque Le Temps des gitans d’Emir Kusturica, c’est cependant moins fort car moins ambitieux. Le film navigue entre fantastique et réalisme magique, entre deux mondes : l’avant-Guerre et l’après-Guerre, entre religion et sorcellerie. Cet empilement de thèmes (sans doute présents dans le roman que je n’ai pas lu) lui nuit un peu, mais bon, ça reste quand même un film à voir, le dernier en date de Carl Franklin qui, depuis 2012, réalise des épisodes de série télé (Mindhunters, The Leftovers, Chance…)

Ce qu’on peut regretter, car c’est un réalisateur qui a fait de sacrés bons films : Le Diable en robe bleue et Un faux mouvement, par exemple.

Córki Dancingu, Agnieszka Smoczynska (2015)

Sur une plage de Varsovie, deux sirènes sortent de l’onde pour atterrir dans un cabaret « pour vieux » où elles entament un numéro de chant, tout en essayant de contenir leurs appétits monstrueux.

Córki Dancingu (The Lure en anglais) est un étrange film polonais qui mêle horreur, comédie musicale et érotisme. Il contient son lot de scènes perturbantes, amplifiées par la nudité « zéro poil » des deux très jeunes actrices qui évoquent, par conséquent, des enfants sexualisés à outrance. Les morceaux musicaux n’ont pas la puissance de ceux du Rocky Horror Picture Show, mais « passent ». La dimension perturbante du film qui mêle nudité full frontale, mutilations diverses et variées, déviances sexuelles et une certaine poésie est de loin ce qu’il y a de plus réussi. Nombre de scènes de ce film entrent en écho avec les débats actuels sur la société patriarcale, la domination masculine, etc.

Je me demande (sincèrement) quels auraient été les commentaires sur ce film s’il avait été réalisé par un homme.

Je conseille.