The Offence, Sidney Lumet (1973)

Dans une banlieue londonienne grisâtre, qui semble en perpétuelle construction, de très jeunes filles sont violées.

L’inspecteur Johnson est un des nombreux policiers qui mènent l’enquête.

Un soir, un suspect en état d’ébriété, couvert de boue et de sang, est amené au poste.

Johnson en est certain : cet homme est le coupable.

Toutes les pièces sont en place pour que l’interrogatoire tourne mal.

The Offence de Sidney Lumet est un film d’une rare noirceur. On y retrouve d’ailleurs des points communs avec Serpico, tourné par le même réalisateur la même année. Même si les deux films parlent de policiers, ils sont profondément différents. The Offence est aride, parfois proche de l’abstraction et en même temps quasi-documentaire. Serpico est plus romanesque, avec une grammaire cinématographique plus hollywoodienne (tout en étant très réaliste dans le vocabulaire des uns et des autres, policiers, criminels et prostitués, si réaliste que le film fit scandale).

The Offence met en scène un flic au bout du rouleau, Sean Connery, à contre-emploi, formidable, qui ose interpréter un être à la limite de l’abject, indéfendable à bien des niveaux. Mais Lumet ne se contente pas de filmer un policier coupable d’une bavure, il montre tous les rouages du drame et, surtout, ses racines profondes. Il va au-delà des simples apparences. Ce qu’il cherche, ce sont les circonstances (atténuantes ou pas).

Le plus glaçant, sans doute, c’est de se rendre que de son point de vue, l’inspecteur Johnson fait son métier de la seule façon envisageable : avec détermination. Broyé par les crimes auxquels il a été confronté, il ne trouve que dans la colère, l’amertume et l’alcool le moyen d’avancer.

Méconnue, The Offence est une œuvre séminale ; on voit planer son ombre sur de nombreux films postérieurs, Garde à vue de Claude Miller, bien évidemment, mais aussi Heat de Michael Mann, je pense à la fameuse scène de ménage où Diane Venora demande à son époux, interprété par Al Pacino, de partager avec elle son métier de policier.


Outland, Peter Hyams (1981)

Le 31 octobre 2020, l’acteur écossais Sean Connery nous quittait. Il a occupé une place importante dans mon enfance, avec les premiers James Bond, puis à l’adolescence avec des films comme Highlander (« Tu ne m’avais pas préparé à ça, vieux coq espagnol »), Le Nom de la rose, Indiana Jones et la dernière croisade, Les Incorruptibles, Pas de printemps pour Marnie. Adulte, je l’ai découvert émerveillé dans ce qui est peut-être son plus beau film : L’Homme qui voulut être roi de John Huston. Et plus tard dans ce qui est à mon sens son meilleur rôle dramatique, celui du detective sergeant Johnson dans The Offence de Sidney Lumet.

Outland, je l’avais vu très tôt (sans doute un soir à la télévision), et j’avais été marqué par les scènes où les corps soumis à une décompression violente explosent dans leur scaphandre. Maintenant on sait que ça ne marche pas comme ça : dans le vide spatial la mort vous frappe en 15 secondes, mais pas de cette manière.

Outland raconte l’histoire du marshall (traduit prévôt en VF) O’Neill qui accepte un poste de direction de la sécurité sur la station minière de Io. There is a new sheriff in town. L’administrateur Mark B. Sheppard (Peter Boyle, excellent) lui demande de ne pas faire de vagues. Il y a de la violence à Io, des bagarres. Il y a des putes, aussi, pour que les ouvriers ne deviennent pas dingues, et de l’alcool bien évidemment. Et de la drogue, forcément. Sans doute vexé d’être considéré comme un policier médiocre qui ne mérité pas davantage que ce poste pourri, O’Neill refuse de se la couler douce et commence une enquête sur une série de morts suspectes. Ce ne sont pas des meurtres, plutôt des suicides incompréhensibles.

Outland a mal vieilli, même si on peut lui reconnaître un travail considérable sur les décors d’intérieur ; les effets spéciaux (souvent ratés) ne rivalisent pas avec ceux de La Guerre des étoiles ou d’Alien pourtant sortis quelques années plus tôt. C’est un western dans une station minière en banlieue de Jupiter, et c’est sans doute sa principale faiblesse : être un remake (non crédité) du Train sifflera trois fois de Fred Zinnemann (1952). Il lui emprunte d’ailleurs sa plus célèbre réplique (vers la fin, je ne la spolierai donc pas). D’un point de science-fictif, le film ne contient aucune idée, ne propose aucun concept. La réalisation est médiocre, le rythme global d’un autre âge (mais pas forcément désagréable). Reste donc un western spatial, plaisant, dominé de la tête et des épaules par un Sean Connery très juste, bien encadré par quelques seconds rôles convaincants, notamment le docteur Lazarus, incarné par Frances Sternhagen.


The Room, Christian Volckman (2019)

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Nord (rural) de l’état de New York. Un couple (lui dessinateur, elle traductrice) s’installe dans une étrange et immense maison dans laquelle se trouve une pièce fermée par un étrange verrou. Une fois ouverte, la pièce exauce tout leurs vœux. Ils se roulent dans les billets de banque, se baignent dans le champagne, se douchent aux diamants, se bourrent la gueule du matin au soir avec les meilleurs bouteilles (ils oublient la drogue, mais comment leur en vouloir ?) jusqu’à ce que – sans doute prise d’ennui – la femme demande un bébé, ce bébé qu’à deux reprises ils n’ont pas réussi à avoir. Sans le savoir, elle vient de mettre la main dans le plus vicieux des engrenages.

Bon, comment dire, ça aurait pu être formidable (avec la même idée de départ, un meilleur scénario et de meilleurs acteurs – je laisse le bénéfice du doute au réalisateur). On a du mal dès le début avec cette Amérique bidon (The Room est un film français, ou plutôt franco-belgio-luxembourgeois) tourné en anglais. New York Upper State ressemble à un coin perdu des Ardennes belges où pourrait sans mal être tourné un remake de Delivrance. Ensuite le scénario est dur à avaler, dès le début ; moi si ma maison me crache des billets de banque par le conduit de la hotte, je vais 1/ vérifier si les numéros de série sont identiques 2/ m’empresser de faire le plein de la voiture, d’aller dans une dizaines de magasins différents pour me prendre 2 ou 300 BDs, quarante coffrets blu-ray… Eux, non. Je veux bien qu’ils aient super envie de baiser (le popotin d’Olga Curry & Co, très bien mis en valeur par le réalisateur, est un argument de poids), mais à un moment faut quand même s’aérer un peu, faire profiter le commerce local, tout ces petits trucs que nous ramènent au monde flottant du confinement 2.0. Puis aux deux tiers, patatras, le film part en sucette, ou en dérapage un tantinet mal contrôlé.

Ça aurait pu être super, c’est juste pas mal et décevant. Il y a de très bonnes idées dont la machinerie secrète de la maison n’est pas des moindres. Après Renaissance (que je n’avais pas aimé, mais que j’avais trouvé quand même intéressant, notamment sur le plan technique), Christian Volckman s’entête à prouver son attachement aux mauvais genres ; s’il continue comme ça il va finir à Hollywood pour y tourner une adaptation de jeu vidéo à cent millions de dollars.

Yummy, Lars Damoiseaux (2019)

[Facebook au temps du coronavirus.]

Alors que je cherchais un film d’Halloween pour animer le facebook d’Albin Michel Imaginaire, je me suis dit que j’allais jeter mon dévolu sur Ça d’Andy Muschietti que j’avais acheté il y a un moment en coffret blu ray et que je n’avais encore jamais regardé.

Bon, après trois soirées pénibles, j’en suis venu à bout, mais j’ai plus ou moins détesté le diptyque. A mes yeux, les producteurs, les scénaristes et le réalisateur n’ont rien compris au roman de Stephen King. Ça n’est pas un roman sur un clown tueur d’enfants, mais plutôt une exploration via la métaphore fantastique de cette Amérique qui n’a pas sur devenir « la promesse » qu’elle portait en elle dans les années 60. King y reviendra à de nombreuses reprises, notamment dans Cœurs perdus en Atlantide et 11/22/63.

C’est pour ça qu’à mon sens changer les baby-boomers du roman en membres de la génération Y est un contresens [inacceptable]. Le clown tueur n’est juste qu’un moteur narratif qui permet à l’auteur de lui opposer le même groupe d’individus à 27 ans d’écart ; en lui-même le clown n’a guère d’intérêt, voire aucun.

J’ajouterai à cela une réalisation horripilante, des scènes d’action illisibles et trop sombres, des acteurs souvent à côté de la plaque ou honteusement sous-employés, une version du personnage de Beverly qui cède à la pression « politically correct » hollywoodienne qui est en train de devenir une sorte de norme déplorable, j’en passe et des meilleurs. Ça aussi c’est une forme d’infantilisation, passons…

Exit Ça.

Après, je me suis penché sur Prémonitions que je devais avoir depuis trois ans en stock, quelque chose comme ça. Bon, c’est intéressant, mais pas très Halloween, malgré une scène d’autopsie d’un enfant (voilà, vous êtes prévenus).

Donc, dernière cartouche : Yummy.

[\Facebook au temps du coronavirus.]

Une jeune femme qui subit un harcèlement de rue permanent à cause de la générosité de sa poitrine, décide de se rendre dans un pays de l’est pour une réduction mammaire bon marché. Sa mère qui a prévu tout un tas d’interventions chirurgicales inutiles (sur le plan esthétique son cas est désespéré, sauf à vouloir absolument ressembler à une vieille prostituée vitriolée) l’accompagne, ainsi que son petit copain qui a fait sa première année de médecine (et qui visiblement trouvait ses seins très biens).

Bon à moment, peu après leur arrivée à la clinique de la forêt noire un truc part en couille et des zombies débarquent.

Yummy c’est donc des gros seins, des zombies, quelques centaines d’éviscérations et un homme qui prend feu par là où il a pêché (après une augmentation pénienne, cela va de soi), franchement il vous faut quoi de plus ?

Prémonitions, Afonso Poyart (2015)

L’agent du FBI Joe Merriwether (Jeffrey Dean Morgan, excellent) est confronté à une affaire inexplicable, trois personnes sans lien entre elles ont été tuées d’un coup de poinçon dans la nuque, une méthode instantanée et indolore qui ne plaide pas pour un tueur en série classique. Un enfant fait partie des victimes, ce qui rend l’affaire très sensible. Bloqué dans son enquête, et contre l’avis de sa partenaire Katherine Cowles (agente du FBI et docteur en psychologie), Joe contact le docteur John Clancy (Anthony Hopkins, plus sobre qu’à l’habitude) qui, dans le passé, a aidé le FBI dans plusieurs affaires épineuses. Cet homme, médium de fait, ne croit pas au paranormal, il croit en la science et donc essaye de comprendre comment fonctionne son sixième sens (la version « grand luxe » de ce qu’on appelle l’intuition, selon ses dires), il veut une réponse logique et comme elle n’existe pas il refuse d’aider une nouvelle fois le FBI. Mais pour comprendre ses démons, il n’aura pas d’autre choix que de les affronter face à face.

Si Prémonitions n’est pas un grand film et accumule bien des défauts, c’est un film qui a une énorme qualité : il pousse à la réflexion, sur ce qu’il dit et comment il le raconte. D’abord, on notera que le titre français, banal, est beaucoup moins évocateur que le titre anglais Solace. Consolation. Réconfort. Au niveau des défauts, on pointera du doigt quelques choix malheureux : David Fincher avait évité de mettre le nom de Kevin Spacey au générique de Seven, les producteurs de Solace n’ont pas pu s’empêcher de spolier le face à face Anthony Hopkins / Colin Farrell. Dommage. Ensuite, il y a plein de détails qui ne fonctionnent pas, l’enquête du FBI ressemble plus à une enquête de police, les pouvoirs de John Clancy sont beaucoup trop étendus. Quand il explique à l’agent Cowles avec qui elle a perdu son pucelage, dans quelles circonstances etc. c’est nettement moins intéressant que si tout ce qu’il voyait pouvait prêter lieu à interprétation, comme c’est souvent le cas par ailleurs dans le film où certaines visions changent sont instables.

Prémonitions n’est donc pas un film parfait, loin de là, le scénario flotte un peu (surtout si on le compare à la mécanique narrative millimétrée du Zodiac de David Fincher, par exemple), la réalisation est un peu terne, mais il comporte de bons moments, une ou deux scènes bluffantes et une vraie réflexion sur ce que c’est d’être en dehors de l’Humanité d’une façon (la maladie) ou d’une autre (les pouvoirs paranormaux) ou encore une autre (la mort). Tous les acteurs sont assez sobres.

Tout comme on peut s’en passer, on peut aussi le regarder.

In the shadow of the moon, Jim Mickle (2019)

(Je pense que je serais passé complètement à côté de ce film s’il n’y avait pas eu Boyd Holbrook, que j’aime beaucoup, au générique.)

Philadelphia 1988.

Le policier Thomas Lockhart est appelé sur un accident de bus. La conductrice s’est vidée de son sang. Au même moment dans la ville deux autres personnes sont mortes de la même manière, des piqûres visibles sur la nuque. Toutes les victimes ont été empoisonnées avec un produit inconnu que personne n’arrive à analyser. Après une agression dans une boîte de nuit, une suspecte, une jeune femme afro-américaine, est repérée. Lockhart et son partenaire se lancent à sa poursuite, une poursuite qui va connaître une issue fatale. Avant de mourir, la suspecte félicite Lockhart pour sa petite fille et lui dit qu’ils vont se revoir bientôt. A l’hôpital, un peu plus tard, l’épouse de Thomas accouche d’une petite-fille. L’accouchement part en sucette et la mère meurt. Lockhart en sera d’une certaine façon brisé à jamais.

Neuf années passent, et le jour de l’anniversaire de sa fille, un nouveau meurtre a lieu.

In the shadow of the moon ne manque pas de qualités, il ne manque pas de défauts. Impossible de parler des défauts sans spolier, donc vous voilà prévenus, si vous ne voulez pas savoir, arrêtez votre lecture ici et regardez le film s’il vous fait envie, il vous fera sans doute passer un bon moment, guère davantage.

In the shadow of the moon est un film de science-fiction (premier spoiler) ou il est question de voyage dans le temps (deuxième spoiler) et d’une catastrophe à éviter. D’ailleurs, le film s’ouvre sur une vision de cette catastrophe qui touche Philadelphie en 2024. Les raisons de cette catastrophe sont assez claires, c’est une conséquence de la politique séparatiste (ah ah ah) de Donald Trump, ou quelque chose du même genre. C’est un Helter Skelter, tel que Charles Manson l’avait théorisé. Tout comme la série Watchmen, le film s’accroche très fortement aux mouvements Black Lives Matters et consorts. Là où ça grippe à mon sens, c’est la méthode pour empêcher la catastrophe (donc la justification de l’intrigue) : tuer quelques racistes d’extrême-droite dont le pouvoir d’influence serait extrêmement fort (au rang des victimes on trouve une strip-teaseuse, une conductrice de bus, un grilleur de steak hachés, etc). Donc dans les faits, plutôt des racistes ordinaires et médiocres. A Philadelphie seulement ? Bizarre. Le modus operandi est extrêmement spectaculaire (un isotope à effet retard injecté dans la nuque), c-à-d une signature. OK, mais pourquoi ? Tout ces détails soulèvent beaucoup de questions et le film n’y répond pas, ou quand il y répond c’est de manière maladroite, au mieux. A mon sens, tout ça ne tient pas la route et ne sert donc qu’à étayer de guingois un scénario de thriller qui mélange serial killer et voyages temporels (on est d’ailleurs là plus dans l’ésotérique façon New Orleans que la hard-science, certains vont couiner ou pleurer des larmes de sang). Justifier le meurtre ciblé de quelques individus pour empêcher un désastre est un peu acrobatique sur le plan moral. On a l’impression, qu’à aucun moment aucune autre possibilité (offerte par le voyage dans le temps) n’a été envisagée. On pourrait ici citer l’écrivain de science-fiction : Isaac Asimov : « La violence est le dernier refuge de l’incompétence. » Bon, à dire vrai, j’ai toujours trouvé cette citation bien naïve, mais parfois elle prend un peu de sens. Là, c’est le cas.

In the shadow of the moon n’est pas mauvais, mais il ne propose pas le challenge moral qu’il devrait, il ne pousse pas vraiment à la réflexion. C’est un film de deux heures qui va trop vite, contient trop de thèmes, dont certaines sont sacrifiés au profit du rythme. Comme souvent, je n’ai pas pu m’empêcher de faire la réflexion que c’est un projet de mini-série mal compris, qui n’aurait jamais dû devenir un film. D’autant plus qu’il couvre presque 40 ans de la vie du principal protagoniste.


Le Diable tout le temps, Antonio Campos (2020)

En 2012 (me semble-t-il), alors que je trainais à la librairie Millepages de Vincennes pour me trouver un chouette truc à lire et que je regardais les petits mots que les libraires mettent sur les livres (y compris de SF, ce qui est assez rare dans une librairie de ce genre), mon vieil ami Pascal Thuot me mit dans les mains un livre grand format publié par Francis Geffard chez Albin Michel en me disant un truc du genre « si tu n’en prends qu’un, prend celui-là ». Le Diable tout le temps, donc, de Donald Ray Pollock (quelques mois plus tard, j’allais me retrouver à signer des livres au festival America pas très loin justement de ce Donald Ray Pollock). A mes yeux c’est le meilleur roman que je lus cette année-là.

De quoi ça parle ?

D’un tourbillon de meurtres et de vice qui naît dans la ville de Knockemstiff (Ohio) pour mieux y revenir une dizaine d’années plus tard. Ça parle surtout de religion, de foi, d’un garçon qui ne voulait pas se laisser faire, d’une fille naïve et trop gentille, d’un père traumatisé par la guerre du Pacifique et d’un couple qui prend des photos disons « contre-nature ».

J’étais ravi d’apprendre qu’il y allait y avoir un film avec un chouette casting, qui plus est : Tom Holland, Bill Skarsgård, Jason Clarke, Mia Wasikowska, Robert Pattinson, etc.

Las, le film (qui dure 2h20) m’a déçu. Il est complètement envahi par la voix off de Donald Ray Pollock qui nous explique ce qu’on voit à l’écran et qui, de fait, casse la magie de ce qui fait le cinéma… où chacun interprète différemment ce qu’il voit et le comprend différemment, via son propre prisme. Pire, parfois il nous annonce ce qu’on va voir à la scène suivante…

Le Diable tout le temps n’est sans doute pas un mauvais film (il est bien interprété, l’image est belle), mais la grammaire cinématographique choisie par Antonio Campos ne m’a pas du tout convenu. Il y avait sans doute des choix à faire pour élaguer toute la matière du roman de Pollock, mais ces choix n’ont pas été faits. Par conséquent, ce qui aurait sans doute fait une superbe mini-série en quatre épisodes est à la place un long film qui, paradoxalement, va trop vite et élude certaines des idées les plus fortes du roman, notamment le lien qui unit Sandy (Riley Keough) à Carl (Jason Clarke, qui n’a jamais été aussi répugnant, trouvé-je – on peut d’ailleurs aussi dire la même chose de Robert Pattinson).

Une déception, donc, mais peut-être que si vous n’avez pas lu le roman vous aimerez le film. Mon conseil : lisez le roman.

Velvet Buzzsaw, Dan Gilroy (2019)

Josephina (Zawe Ashton, sur la photo ci-dessus) travaille pour Rhodora Haze, ultrapuissante galiériste qui a des galeries dans le monde entier (dans un temps ancien, Rhodora fut musicienne dans un groupe punk, le bien nommé Velvet Buzzsaw qui entretient forcément un lien avec un certain Velvet Underground, mais ça c’était avant, avant le succès, avant l’argent). Un soir alors qu’elle rentre dans son appartement, Josephina trouve une canne par terre et aperçoit deux étages plus haut la silhouette d’un homme étendu contre la rambarde d’escalier. L’homme est mort et son appartement contient des centaines de toiles et de dessins qu’il avait commencé à détruire et dont il avait expressément demandé la destruction au cas où il mourrait avant d’avoir achevé cette tache. Évidemment, comme l’artiste est d’une authenticité brûlante, Josephina récupère tout et essaye de faire du bizness avec ce trésor. Seul problème, le contrat qui la lie à Rhodora lui empêche toute vente directe et la voilà donc obligée à pactiser, si n’est avec le diable du moins avec sa machiavélique patronne. L’artiste mort s’appelle Dease (on peut le considérer comme un mashup de Henry Darger et Francis Bacon). Pour pouvoir écrire un livre sur lui, le critique d’art Morf Vandewalt (Jake Gyllenhaal) va commencer son enquête sur le passé de Dease, une enquête dangereuse… un domaine (le danger) dans lequel Morf n’a absolument aucune compétence.

Velvet Buzzsaw est le second film où Dan Gilroy rassemble Jake Gyllenhaal et Rene Russo (son épouse à la ville), après le très bon et glaçant Night Call. Velvet Buzzsaw est une comédie (qui doit beaucoup à Robert Altman), un vrai film fantastique (qui doit beaucoup à Dario Argento, à mon avis), un film d’horreur et une critique assez frontale du milieu de l’art contemporain. Tout ça ne fonctionne pas forcément très bien ensemble et la filiation avec Prêt-à-porter de Robert Altman m’a semblé un peu lourdingue (évidente pendant tout le film, elle devient dominante au moment de la dernière scène, par ailleurs formidable de sens). Mais en fait, peu importe les calques d’hommages qu’il contient, c’est un film intelligent, plein de choses intéressantes (voire passionnantes) sur l’art (évidemment), la sexualité, le désir féminin, le melting pot, les classes (sociales). C’est un film plein de scènes réussies, d’acteurs qui jouent (voire surjouent) ; que ce soit Russo, Gyllenhaal, John Malkovich, Toni Colette, tout ce petit monde semble s’amuser comme un fou. On peut s’en agacer, évidemment. Et en même temps, voir Malkovich complètement écrasé au milieu de ce feu d’artifice d’hystéries donne extrêmement de poids à sa panne d’inspiration.

Certains diront que c’est un film raté, sans doute (j’ai l’impression qu’il est passé totalement inaperçu), mais c’est aussi un film que j’ai eu plaisir à voir, qui ressemble à une boîte de gâteaux Quality Street, on aime pas forcément ceux à la noix de coco, mais les langues de chat enrobées de chocolat sont à mourir. Les fans d’Henry Darger seront sans doute ravis de recoller les morceaux.

The Hunt, Craig Zobel (2020)

Quelques individus échangent sur un chat. Ils parlent du Manoir et de la chasse à l’homme (aux déplorables, plutôt) qu’ils s’apprêtent à s’offrir. On dit que le Manoir se trouve dans le Vermont, qu’il appartient à Athena, cette même Athena qui vient de s’offrir aux enchères trois bouteilles de champagne Heidseick à 250 000 dollars pièce.

Quelques mois plus tard, douze citoyens américains sont enlevées et drogués, embarqués de force dans un jet privé. Celui qui a le malheur de se réveiller trop tôt connaît un funeste sort. La chasse n’a pas encore commencé, mais cela ne saurait tarder. Et elle n’aura pas lieu dans le Vermont, peut-être dans l’Arkansas, peut-être ailleurs, dans un pays où on ne parle même pas américain (imaginez l’angoisse)…

La première chose à écrire au sujet de The Hunt de Craig Zobel c’est que le film n’est pas ce qu’il semble être (ce n’est pas un remake des Chasses du comte Zaroff, même si l’habituel inversion des rôles chasseurs / proies a bien lieu). En fait moins on en sait, mieux à mon sens on est susceptible de l’apprécier. Avant de le regarder, je me souvenais juste que ça avait fait scandale aux USA, que la sortie avait été repoussée (menacée d’être annulée, je crois), que le sujet du film avait ulcéré certains hommes politiques, etc.

(Arrêtez votre lecture ici, si vous ne souhaitez pas être spoliés).

The Hunt est donc a priori une comédie trash avec des chasseurs friqués et des proies majoritairement white trash. Une boule puante comme Eli Roth en a filmées. On pense à Cabin Fever, Hostel et The Green Inferno avec ses écolos crétins (ça tombe bien, j’aime les trois), il y a au moins un clin d’œil appuyé au revival Grindhouse de Tarantino/Rodriguez et une des confrontations (la meilleure scène du film) en rappelle une autre, vue dans Kill Bill. Mais The Hunt est surtout (si on y réfléchit bien) un film politique, car en dessous de sa panoplie de comédie gore au mauvais-goût assumé, il y a une vraie réflexion politique sur ce qu’on pourrait appeler le tribunal médiatique. Le nombre de chassés, douze, renvoie bien évidemment au nombre de jurés d’un tribunal (12 hommes en colère). Et le film met le doigt là où ça fait particulièrement mal de nos jours : cette capacité que s’octroient certaines personnes à condamner alors que la justice n’est pas passée, ni même parfois saisie. Condamnations parfois likées, partagées et viralisées. On oublie (trop) vite qu’une mise en examen n’est pas une condamnation, qu’une condamnation n’est pas définitive tant que tous les recours légaux de l’accusé(e) n’ont pas été menés à leur terme, que le délit de dénonciation calomnieuse peut être « puni de cinq ans d’emprisonnement et de 45.000 € d’amende ». Etc. Tout ceci renvoie à certaines dérives du mouvement Me Too (dérives certes compréhensibles car fort majoritairement cathartiques, mais aussi condamnables sur le plan judiciaire) et à l’ouvrage d’Emmanuel Pierrat Nouvelles morales, nouvelles censures (Gallimard). Ceci renvoie aussi aux lenteurs de la justice qui évidemment amplifient l’écho du tribunal médiatique qui lui est « dans l’instant ». Un monde qui va trop vite court à sa perte, un monde qui va trop lentement se fait déborder. L’équilibre est un art difficile.

Mais revenons à The Hunt. Du moins pour conclure.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas autant ri.

Par conséquent, je vous conseille le sanglant spectacle, avec la réserve habituelle : « personnes sensibles s’abstenir ».

Wendigo, Larry Fessenden (2001)

Un couple et leur fils bravent la neige pour passer quelque jours dans la nature sauvage. En route, ils renversent un cerf poursuivi par des chasseurs qui mettent à mort l’animal. La situation s’envenime et le père de famille embourbe sa voiture. Plutôt que de demander l’aide des chasseurs, il appelle une dépanneuse et met le doigt dans un engrenage qui risque bien d’amener sa famille vers le drame.

Wendigo est un film d’horreur très étrange, au scénario étonnant car il ne joue pas tellement sur la figure du monstre, du dieu, du Wendigo, mais plutôt sur l’opposition entre une famille new-yorkaise de la classe moyenne supérieure et les « gens du coin ». Il est très décevant en cela, le wendigo, sa légende, tout ça est relégué en arrière-fond et n’a au final pas tellement d’importance, même si cela donne lieu à une des scènes les plus réussies du film.

La réalisation est calamiteuse et les acteurs, pleins de volonté, ont bien du mal à donner corps à leurs personnages.

On peut aisément s’abstenir.

Un peu dans le même genre, Aucun homme ni dieu est terriblement plus convaincant.