Graine de violence, Richard Brooks (1955)

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Richard Dadier, ancien marines, professeur d’anglais (littérature) trouve un emploi dans un lycée technique. Il remarque dès son entretien d’embauche qu’il y a un sérieux problème de discipline dans l’établissement. Après quelques cours, et après avoir empêché le viol d’une professeure, il identifie deux leaders : Gregory Miller (Sidney Poitier, dans un de ses tous premiers rôles) et Artie West (Vic Morrow, le père de l’actrice Jennifer Jason Leigh qui trouva la mort dans l’un des plus étranges accidents de l’histoire du cinéma américain). La situation dégénère encore plus quand Dadier et un de ses collègues sont violemment agressés après les cours.

Graine de violence est le huitième long-métrage de Richard Brooks. On y retrouve tout (ou presque) ce qui fait la particularité de ce réalisateur : son indéniable avance sur son temps, son féminisme malin, son antiracisme militant. La première chose qui saute aux yeux, c’est que le titre anglais Blackboard jungle est bien meilleur que le titre français et raconte une toute autre histoire. Glenn Ford est excellent en professeur idéaliste confronté à un problème qui le dépasse, mais à dire vrai je ne l’ai jamais vu mauvais. L’histoire est poignante et terriblement violente pour l’époque. D’une certaine façon, Graine de violence est un film séminal qui annonce le mauvais, mais totalement réjouissant Class 84 de Mark L. Lester et Esprits rebelles de John N. Smith où le personnage principal interprété par Michelle Pfeiffer vient aussi du corps des marines..

Il y a une morale, évidemment, dans Graine de violence, mais elle passe derrière la rencontre Miller/Dadier qui l’éclipse (il n’est pas interdit de penser à Gran Torino de Clint Eastwood). Sans aucun angélisme, Brooks célèbre la tolérance, l’ouverture d’esprit, le dialogue et la transmission. Il livre un film fort, universel et presque intemporel.

Mysterious Skin, Gregg Araki (2004)


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J’ai acheté le DVD de Mysterious Skin début 2008, il y a donc treize ans. Et durant toute cette période, je n’ai pas ressenti le besoin de le regarder. Je savais ce qu’il contenait et ça m’effrayait sans doute un peu. Depuis cet achat, j’ai vu deux des trois films qu’Araki a tourné durant cette période : Kaboom et White Bird, deux films qui, comme souvent chez ce réalisateur, parlent de bisexualité et/ou d’homosexualité refoulée. Aucun des deux n’a la force de Mysterious Skin. Apparté : Araki dit que la façon dont il communique sur sa sexualité dépend de son interlocuteur ; pour quelqu’un de droite ou partageant les convictions conservatrices de Sarah Palin, il se dira « gay » (en hommage à toute les victoires que les activistes gays ont remporté durant l’histoire récente), mais pour quelqu’un capable d’assimiler la chose et d’en discuter avec lui, il se dira plutôt bisexuel ayant en majorité des partenaires masculins.

Araki said that « [I] don’t really identify as anything », adding « [I] probably identify as gay at this point, but [I] have been with women ».

Mais revenons au film, Mysterious Skin.

Quand il avait huit ans, Neil McCormick (le meilleur joueur de l’équipe) a eu une histoire d’amour passionnée avec son entraîneur de baseball. Huit ans ? Oui, il n’y a pas de faute de frappe. A la même époque, Brian Lackey, le pire joueur de la même équipe de baseball, a perdu cinq heures de sa vie. Les années passant, il s’est persuadé qu’il avait été enlevé par des extraterrestres. Une certitude que sa rencontre avec Avalyn Friesen, qui se dit régulièrement enlevée par des extraterrestres depuis l’enfance, va fragiliser. Car la jeune femme lui donne un bon conseil : enquêter sur le garçon que Brian voit dans ses rêves… Ce garçon c’est Neil, évidemment.

Il n’y a pas de suspense dans Mysterious skin. Ce que Brian va découvrir, le spectateur le sait depuis longtemps. Il n »y a donc pas de véritable enquête, mais il y a une quête (de vérité) et le portrait de deux victimes : d’un côté, Neil qui se prostitue (Joseph Gordon-Levitt, bouleversant), de l’autre, Brian (incapable de nouer une relation amoureuse) qui voudrait retrouver les cinq heures qu’on lui a volées.

Mysterious Skin est le film le plus sérieux d’Araki, mais aussi le plus éprouvant. Certaines scènes sont à la limite du supportable (et se révéleront sans doute insupportables pour certains spectateurs). Il marque durablement.

(Trigger warning : il contient une scène de viol extrêmement brutale.)

Dark Waters, Todd Haynes (2019)

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Rob Bilott (Mark Ruffalo, égal à lui-même) travaille comme avocat-associé dans un cabinet de Cincinnati, spécialisé dans la défense des entreprises de la chimie. Un jour, alors qu’il assiste à une importante réunion, deux fermiers de Virginie Occidentale débarquent avec une tonne de cassettes vidéos. Ils disent qu’on empoisonne leurs terres, qu’on tue leurs vaches. Ils connaissent la grand-mère de Rob Bilott et c’est comme ça qu’ils ont eu son nom et celui du cabinet. Gentiment foutus dehors par la sécurité, ils laissent derrière eux leur carton de cassettes vidéos. Intrigué, Rob prend la route pour la Virginie occidentale et va rencontrer sa grand-mère, puis il se rend à la ferme des Tennant (l’homme qui a fait irruption quelques jours plus tôt dans son cabinet). Ce qu’il observe là-bas dépasse l’entendement : cent quatre vingt vaches enterrées dans un cimetière à vaches, des animaux survivants mais fous, les pierres d’une rivière décapées, blanches comme de la craie. Le congélateur des Tennant contient des organes cancéreux, des mâchoires de vache aux dents noirs. Une forme d’horreur (impossible de ne pas penser à la nouvelle de Lovecraft « La Couleur tombée du ciel« ). L’endroit semble frappé par une malédiction, devenu invivable.

Rob contacte le service juridique de l’industrie installée à côté de la ferme : Dupont de Nemours, l’inventeur du Teflon, entre autres. Au début, la collaboration se passe bien, il a toutes les réponses à ses questions, puis quand il découvre dans des documents une substance non répertoriée (donc non contrôlée par l’état), le C8, la situation s’envenime et ne pourra que mener à une action en justice.

C’est l’histoire de David contre Goliath. Un avocat, moyennement soutenu par le cabinet dans lequel il travaille, attaque Dupont de Nemours, une firme qui fait des milliards de dollars de bénéfice par an, et tente de prouver qu’ils ont empoisonné une région entière et fait des dizaines de milliers de victimes : cancers, malformations congénitales, etc. Pas par accident, mais en connaissance de cause et depuis les années 50. Ils sont inattaquables, ou se pensent comme tel : ils emploient la plupart des gens de cette région, créent des dizaines de milliers d’emplois indirects, et inondent le coin d’infrastructures qu’ils payent rubis sur l’ongle. L’histoire se déroule sur des dizaines d’années et c’est peut-être la plus grande réussite du film, nous montrer le temps qui passe, les procédures qui s’enlisent, les acteurs de l’affaire qui vieillissent, qui meurent, qui changent d’avis ou d’allégeance.

Le casting est impeccable (d’ailleurs Anne Hathaway est presque supportable, c’est dire), à part peut-être Bill Pullman qui fait un truc bizarre avec sa voix, qui semble forcé, assez peu naturel (mais c’est un détail). La construction scénaristique (que j’ai trouvé très inspirée de celle de Zodiac de David Fincher) fonctionne à la perfection. La réalisation est sobre, sans doute un poil trop sage, trop académique. Le réalisateur ne surprend jamais vraiment sur ce plan-là. Il livre un film sérieux, boulonné à mort, en béton armé qui n’évite pas certains clichés de ce type d’épopées judiciaires, comme les photos des vrais intervenants en fin de film.

Dark Waters est un film engagé, cette assertion peut paraître anecdotique, mais en fait le film politiquement engagé est une espèce en voie de disparition aux USA. Dans ses intentions, sa rigueur, il rappelle l’excellent Spotlight de Tom McCarthy.

Bref, ce n’est sans doute pas parfait, ça ne convaincra que les convaincus, mais c’est suffisamment puissant et réussi pour laisser une empreinte durable. Vous ne regarderez plus jamais votre poêle de la même façon.


The Spy Gone North, Yoon Jong-Bin (2018)

Ancien agent du renseignement militaire, Park Seok-young est recruté par les services secrets de Corée du sud pour espionner le nord à partir de leurs activités commerciales à Pékin. L’enjeu c’est de mesurer à quel point leur connaissance en nucléaire militaire est avérée. Au lieu de se fabriquer une fausse identité, ce qui l’exposerait à une mort certaine en cas de fuite, Park se noie dans l’alcool, contracte des dettes et se reconvertit en hommes d’affaires aux abois. Il joue un rôle, interprète un homme d’affaires plutôt sympathique, mais à l’intelligence limitée. Non sans difficulté, une fois installé à Pékin, il s’approche d’un diplomate nord-coréen et lui propose le deal du siècle : développer le tourisme (notamment de retrouvailles familiales) en Corée du nord, avec des capitaux de Corée du sud. En commençant par faire de la publicité, des photos. Son idée, géniale, c’est de mettre en valeur les joyaux du pays le plus fermé de la planète.

Ce que Park va découvrir, en s’approchant de plus en plus près de Kim Jong-il, n’est pas anodin. Pire, c’est rien de moins que l’avenir de la Corée du sud qui va se retrouver entre ses mains. A la première erreur, il sera exécuté, cela ne fait aucun doute. Où va aller son allégeance, à ceux qui l’ont recruté, ou à ceux qui osent rêver d’une réunification des deux Corée ? Que vaut sa vie comparée au bien commun ?

The Spy Gone North est un film d’espionnage sud-coréen de 2h17, un thriller qui ne joue sur aucun des artifices habituels du cinéma coréen contemporain. Ici pas de course-poursuite endiablée, pas de fusillade démente, pas de meurtre à l’arme blanche d’une violence paroxystique. Tout se joue dans des rencontres, des dialogues, des accords. Comme pour une partie d’échecs, à tour de rôle chacun avance une pièce. Ce qui n’empêche pas la tension d’être palpable, voire carrément étouffante dans une ou deux scènes.

Jusque dans le titre (hommage à L’Espion qui venait du froid ?) on peut voir l’ombre de John Le Carré recouvrir ce film racé, subtil et tendu. Si ce n’est pas un chef d’œuvre, on n’en est pas loin. Et le réalisateur réussit la gageure de rendre palpitante, pour nous lointains occidentaux, la longue et tortueuse guerre froide qui oppose les deux Corée depuis leur séparation.

Brillant.

Le Gang Kelly, Justin Kurzel (2019)

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Edward Kelly (1854 ou 1855 – 1880) est un hors-la-loi australien, issue d’une famille d’immigrés irlandais pauvres, dont le statut réel, 140 ans plus tard, est loin d’être totalement tranché, car cette fripouille, voleur de chevaux et tueur de flics, avait aussi du Robin des bois en lui et s’est dressé contre les abus manifestes d’une police australienne aux mains d’une aristocratie locale, de descendance anglaise, qui considérait volontiers les non-Anglais comme la lie de l’humanité (son destin rappelle un peu celui du Sicilien, Salvatore Giulano). Son histoire est sur certains aspects tellement incongrue (il a livré sa dernière bataille en portant un heaume et une armure de 44 kilos) qu’elle a donné lieu à plusieurs films et téléfilms. Dont un avec Mick Jagger en 1970 (dont le tournage impliqua l’absence des Rolling Stones à Woodstock) et un autre avec Heath Ledger en 2003.

S’inspirant du roman de Peter Carey True History of the Kelly Gang (Véritable histoire du gang Kelly en VF), Justin Kurzel relève le gant et décide de raconter cette histoire une nouvelle fois. Son parti-pris est cru. Le film s’ouvre quasiment sur une scène de gorge profonde : dans leur misérable maison en tôle ondulée (anachronisme qui semble assumé, puisque c’est loin d’être le seul dans le film), Ellen Kelly s’étouffe à moitié sur le sexe d’un policier (interprété par Charlie Hunman), pendant que Ned regarde par un trou dans le mur et que son père, dehors, à quelques pas de là, s’occupe de la petite dernière.

Ambiance. La misère à son paroxysme. Tout est là dans une seule scène. L’abus de pouvoir qui étouffe, qui humilie, qui rabaisse, qui allume la mèche qui brûlera jusqu’au drame. Mais aussi une certaine complicité / ambiguité, que la résignation ne peut pas totalement expliquer.

Plus tard, après la mort du père (qui aimait porter des robes), la mère vend son fils Ned à Harry Powell (Russell Crowe) un voleur de chevaux. Elle l’échange contre 15 livres, mais pas bégueule ajoute une partie de jambes en l’air en bonus. Harry apprendra beaucoup de choses à Ned : à tuer, à voler, à ne pas plier. Et même d’une certain façon, à mourir comme un hors-la-loi. Cette première partie du film (qui en comporte en tout trois : Boy, Man, Monitor) est de loin la plus réussie. Elle met en miroir une nature époustouflante de beauté (une bonne partie du film montre l’Australie sous la neige) et une misère des plus crasses. Vol, meurtre, prostitution, inceste, soumission de classe, quasiment rien n’est épargné au spectateur qui manque un peu de souffle face à ce cortège d’horreurs. Décidément cette première partie est vraiment très forte.

Puis, patatras, le soufflet retombe et le film déçoit dès le début de la seconde partie, s’enlisant dans des considérations sexuelles (travestisme du frère de Ned, relation quasi incestueuse entre Ned et sa mère, homosexualité refoulée) qui lassent à force de revenir à la charge sans cesse, sans trop qu’on comprenne où le réalisateur veut en venir. George MacKay qui incarne Ned Kelly adulte, manque de présence, il n’a pas la folie d’un Christopher Walken jeune, il n’a pas l’intensité hallucinante d’un Klaus Kinski au sommet de son art. Et opposé à Nicholas Hoult, il se fait dévorer vivant. Dans les seconde et troisième parties la dimension sociale du début s’effiloche, recule, alors qu’au contraire il y avait tant à dire sur les motivations de Ned Kelly et, surtout, la mécanique qui l’a amené jusqu’à la potence. L’objet filmique devient alors une sorte de fantasy queer ultraviolente, anachronique par bien des aspects. Et pour tout dire un peu vaine.

Malgré les fusillades et les péripéties de la fin, on finit par s’ennuyer.

Freaks, Adam Stein & Zach Lipovsky (2018)

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Chloé a 7 ans. Elle vit dans avec son père dans une maison complètement calfeutrée, elle n’a pas le droit de sortir, de parler avec les voisins et elle répète son rôle, elle s’appelle Eleanore Reed, elle a sept ans et son sport préféré est le baseball. Quand son père (Emile Hirsch) un brin tyrannique s’endort, des événements ont lieu autour de la maison, notamment le passage d’un vieux marchand de glaces (Bruce Dern). Un jour, Chloé commet l’irréparable, elle accepte une glace au chocolat de la part de sa voisine et, pour ce, elle ouvre la porte. Le voile est en train de se lever, la vérité apparaît peu à peu : Chloé appartient à une branche divergente de l’Humanité, les Freaks (traduits anormaux en politically correct à destination des médias) que les normaux traquent et exécutent sans hésiter.

Freaks est une série B à petit budget (les réalisateurs estiment que les effets spéciaux, 250 plans, ont coûté au final moins de 2000 dollars) qui trouve sa source dans le roman Charlie de Stephen King (je ne noterai pas les points communs, ce serait fastidieux) et les X-men originels, ceux nés des traumatismes de la Seconde guerre mondiale qui provoquent la peur et le refus de l’autre, car il sont différents, mais surtout plus puissants.

C’est un petit film, avec somme toute de petites ambitions et qui essaye de traiter la thématique des mutants sous un angle différent, peut-être plus familial, plus intimiste. Paradoxalement, c’est à mon sens, pas ce qu’il y a de plus réussi dans le film. A contrario, les réalisateurs esquissent le portrait ambiguë d’une implacable tueuse de monstres (Grace Park) que j’ai trouvé très réussi.

Je le conseille, parce que c’est bien de retrouver le goût pour ces films à petits budgets, inventifs, sincères, filmés avec amour et une vraie envie de casser la plupart des codes hollywoodiens actuels. Je le rangerai un peu dans la même boîte que Chronicle et Brightburn, mais si c’est à mon sens beaucoup moins abouti (ce qui n’explique pas entièrement le budget très serré).

Lords of Chaos, Jonas Åkerlund (2018)

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Lord of Chaos raconte l’amitié, puis la rivalité entre Euronymous (le leader du groupe norvégien Mayhem) et le Suédois Kristian « Varg » Vikernes, éphémère chanteur et bassiste de Mayhem après le suicide du précédent chanteur, Dead (oui, c’est son pseudo). Parallèlement Varg fondera le groupe Burzum. L’action se déroule principalement à Oslo, entre 1984 et 1993. Et ceux qui connaissent l’histoire savent qu’elle a très mal fini (vraiment !) et qu’elle s’est accompagnée d’un grand nombre d’attentats contre des églises, parfois des monuments en bois, extrêmement chargés d’un point de vue historique. C’est donc l’histoire de jeunes incultes (ah ah ah) qui confondent satanisme, paganisme et nazisme, qui brûlent des églises à la gloire d’Odin tout en disant vouer un culte au Diable (et pour certains d’entre eux à Hitler). Ce sont globalement des petits cons déboussolés qui n’arrivent pas à quitter l’adolescence, à laisser derrière eux les prises de risque et autres expérimentations hasardeuses qui accompagnent cet âge difficile.

Même si je ne suis pas un grand fan de Black Metal (De Mysteriis Dom Sathanas, c’est quand même à la limite de l’inécoutable, même bourré), je connaissais un peu cette histoire car on m’avait proposé, alors que je travaillais chez Denoël sur la collection X-Trême, un essai sur le rock sataniste. Pour une fois, Jonas Åkerlund semble avoir trouvé le sujet qui lui convenait ; il n’abandonne pas ses habituelles provocations, mais ici elles s’intègrent plutôt bien au projet, sans le faire capoter. Il filme un suicide en full frontal qui restera dans l’histoire du cinéma comme un des pires suicides jamais filmés (âmes sensibles s’abstenir) et comme d’habitude, il filme quelques fellations et autres parties de jambes en l’air. La routine akerlundienne, rien de plus.

Le film est dur (la scène du suicide est vraiment éprouvante), mais il sait aussi être terriblement drôle, comme dans la scène d’anthologie où des journalistes viennent interviewer Varg qui croit qu’en cachant la moitié de son visage derrière une mèche de cheveux il ne pourra pas être reconnu. Fou-rire assuré.

Les acteurs sont globalement très bons, avec une mention particulière pour Rory Culkin qui interprète Euronymous, Emory Cohen dans le rôle de Varg et Jack Kilmer (fils de…) dans le rôle de Dead, le chanteur tueur de chats. On pourra regretter certains petits détails, comme une production un peu fauchée dans la recréation de l’époque, et des personnages féminins très en retrait, même Ann-Marit (Sky Ferreira), l’ancienne groupie devenue compagne d’Euronymous, peut-être la seule qui arrive à discerner l’humanité (la fragilité) qu’il cache derrière son maquillage macabre, ses poses et son satanisme de pacotille.

Au final, je le conseille, surtout si le sujet vous intéresse.

(J’ai eu beaucoup de mal à trouver le blu-ray à un prix abordable.)

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Possessor (uncut), Brandon Cronenberg (2020)

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Tasya Vos (Andrea Riseborough) gagne sa vie en tuant des gens.

En fait, c’est un petit peu plus compliqué que ça : allongée dans un fauteuil connectée (qui recueille forcément ses urines et ses fèces, même si ce n’est pas montré), nourrie via un tuyau inséré dans la narine, Tasya Vos prend possession du corps de quelqu’un (via une puce insérée au sommet du crâne de l’hôte) pendant deux ou trois jours, le temps de planifier et réaliser un meurtre. L’expérience est complexe (il faut agir comme la personne qu’on possède afin de s’approcher au plus près de la cible), il faut un « narratif » (un scénario, donc, qui aidera l’enquête à se boucler au plus vite). Cette forme de possession est aussi dangereuse : on peut après un certains laps de temps ramener avec soi des sentiments, des souvenirs qui étaient ceux de ses hôtes.

L’expérience doit obligatoirement finir par le suicide de l’hôte, et pour la première fois, Tasya échoue sur ce point précis, elle n’arrive pas à se tirer une balle dans la bouche et laisse donc la police faire le boulot à sa place.

Et alors qu’elle voudrait faire une pause (on la comprend), Girder (Jennifer Jason Leigh) lui propose une nouvelle mission : tuer un patron du Big Data : John Parse (Sean Bean).

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J’ai vu Possessor deux fois, à quelques jours d’intervalle. La première chose qui vient à l’esprit c’est le côté complètement excessif du film : meurtre au couteau filmé en gros plan, impacts de balle filmé de même, hémorragie artérielle, dents brisées à coups de tisonnier, énucléation, sexe masculin en érection (deux fois), femme nue filmée cuisses écartées full frontal juste avant la pénétration… Ce point pourrait être agaçant (il en agacera beaucoup, tant il peut sembler gratuit à première vue), mais disons que c’est plutôt une clé et donc j’y reviendrai plus loin.

La seconde chose qui vient à l’esprit, c’est le « syndrome Looper ». Dans Looper la mafia utilisait le voyage dans le temps pour se débarrasser de ses cadavres, alors qu’une baignoire d’acide marche à peu près aussi bien. Dans Possessor, on kidnappe quelqu’un, on lui introduit une puce dans le cerveau en perçant le cuir chevelu et la boîte crânienne, puis on le contrôle à distance pendant deux ou trois jours pour commettre un meurtre. Que c’est compliqué… alors qu’il est sans doute plus facile, moins couteux de « fabriquer » un accident.

Donc on en revient au premier point, ce n’est pas cette méthode de meurtre le sujet du film, mais bien ce qu’on montre et ce qu’on ne montre pas (dans le sens : « réfléchissez à ce que vous postez sur les réseaux sociaux »). Et donc par voie de conséquence ce qu’on observe et ce qu’on observe pas. Ce qui est exploitable et ce qui ne l’est pas. John Parse gagne sa vie en espionnant les gens : comment ils décorent leurs maisons, comment ils font l’amour, avec qui, avec quoi (sextoys), etc. Le réalisateur / scénariste aurait pu choisir un magnat de l’industrie pharmaceutique, non il a choisi quelqu’un qui gagne sa vie en espionnant les gens. Ce n’est pas gratuit, c’est le cœur du film. Possessor est un film qui parle de cette intimité qu’on choisit d’abandonner et de celle qu’on nous vole sciemment. Il y est évidemment question de progrès technologique et du recul de la sphère privée, de surveillance anonyme et de surveillance ciblée facilitée, de prise de contrôle à distance de la caméra de vos ordinateurs portables. Et c’est bien pour ça que Brandon Cronenberg filme un couple en train de faire l’amour, mais un couple de quidams et non des acteurs de X, les corps sont un brin lâches, un brin fatigué, monsieur ne va pas à la salle de sport autant qu’il faudrait, madame ne sait pas résister à une viennoiserie avec son café.

Vous et moi, observés. Rabaissés au rôle de source de donnés. Dépossédés d’une grande partie de notre intimité et sans doute de nos plus beaux secrets.

Il y a quelque chose d’assez marrant à remarquer dans ce film, ce sont tous les liens qu’il entretient avec certains films de David Cronenberg, le père du réalisateur pour ceux qui l’ignoreraient, notamment ses films de début de carrière : Scanners, Videodrome, mais aussi eXistenZ dans lequel jouait déjà Jennifer Jason Leigh. Disons que c’est une couche de plaisir en plus, la cerise sur le gâteau, et comme le voyeurisme / la complaisance, ce n’est pas gratuit, car ça apporte bien quelque chose au film.

Brandon Cronenberg fait du Cronenberg. Il a eu beaucoup de mal à financer et tourner Possessor. C’est une fois de plus regrettable, il y a plus d’idées, plus de force, plus de méchanceté et de questions légitimes dans Possessor que dans les dix derniers blockbuster à deux cents millions de dollars filmés par Hollywood. Évidemment le film n’est pas parfait, mais il confirme les promesses d’Antiviral. A mon sens, Brandon Cronenberg a tout pour devenir le meilleur réalisateur de films d’horreur de sa génération.

Men and chicken

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A la mort de leur père, Elias (Mads Mikkelsen, comme vous ne l’avez jamais vu) et Gabriel (David Dencik, bluffant) découvrent que leur père défunt n’était pas leur père biologique et que celui-ci, Evelio Thanatos (ah ah ah), habite sur une île du sud du Danemark peuplée par 42 personnes. Ils s’y rendent et découvrent un sanatorium quasi à l’abandon, peuplé de poulets et autres animaux domestiques dont un taureau de compétition. Leurs trois demi-frères habitent là : Josef, Gregor et Franz, tous plus frappés les uns que les autres. La première rencontre ne se passe pas bien : Gabriel est roué de coups (peu après, il passera sous une voiture) et puis chacun commence à apprivoiser l’autre. Pendant que Gabriel (qui a très bien supporté de se faire rouler dessus, chapeau) enquête sur les secrets peu reluisants de son père biologique.

Je me suis fait avoir…

Hier le 30 janvier, c’était le dernier jour pour le regarder en replay sur Arte et je me suis dit banco, ça a l’air rigolo, décalé (j’avais vu Les Bouchers verts du même réalisateur). Et en fait c’est certes rigolo (si on aime l’humour à base de scatologie, masturbation, zoophilie, gérontophilie, troubles psychiques, blague sur les handicapés, maltraitance infantile…), mais c’est surtout terriblement dérangeant, glauque et pour tout dire un brin éprouvant. Car Men and chicken n’est pas (mais alors pas du tout) une comédie colorée à la Wes Anderson, comme pourrait le laisser croire sa jaquette de DVD, c’est un film de science-fiction (oui oui) ultra-sordide, une sorte de collision frontale entre Freaks et L’Île du docteur Moreau mis en scène par les frères Coen, période O’Brother ou les Monty Python, quand ils faisaient preuve de méchanceté gratuite. Il y a de nombreux morceaux de bravoure dans le film, dont une hallucinante visite à la maison de retraite où quatre des cinq frères sont à la recherche de « filles », une denrée rare sur l’île d’Ork.

Et vous n’oublierez jamais l’apparition de la cigogne.

A une époque où il convient de peser tous ces mots pour ne pas heurter telle ou telle catégorie de la population, Anders Tomas Jensen vous regarde droit dans les yeux et vous dit : « le Politically Correct, vous savez où vous pouvez vous le mettre ? Utilisez les deux mains, ça rentrera mieux. »

Je conseille, avec l’avertissement de circonstance : « personnes sensibles s’abstenir ».

La bande-annonce en VOSTFR :

https://www.youtube.com/watch?v=sNLp6V8tMoI

The Offence, Sidney Lumet (1973)

Dans une banlieue londonienne grisâtre, qui semble en perpétuelle construction, de très jeunes filles sont violées.

L’inspecteur Johnson est un des nombreux policiers qui mènent l’enquête.

Un soir, un suspect en état d’ébriété, couvert de boue et de sang, est amené au poste.

Johnson en est certain : cet homme est le coupable.

Toutes les pièces sont en place pour que l’interrogatoire tourne mal.

The Offence de Sidney Lumet est un film d’une rare noirceur. On y retrouve d’ailleurs des points communs avec Serpico, tourné par le même réalisateur la même année. Même si les deux films parlent de policiers, ils sont profondément différents. The Offence est aride, parfois proche de l’abstraction et en même temps quasi-documentaire. Serpico est plus romanesque, avec une grammaire cinématographique plus hollywoodienne (tout en étant très réaliste dans le vocabulaire des uns et des autres, policiers, criminels et prostitués, si réaliste que le film fit scandale).

The Offence met en scène un flic au bout du rouleau, Sean Connery, à contre-emploi, formidable, qui ose interpréter un être à la limite de l’abject, indéfendable à bien des niveaux. Mais Lumet ne se contente pas de filmer un policier coupable d’une bavure, il montre tous les rouages du drame et, surtout, ses racines profondes. Il va au-delà des simples apparences. Ce qu’il cherche, ce sont les circonstances (atténuantes ou pas).

Le plus glaçant, sans doute, c’est de se rendre que de son point de vue, l’inspecteur Johnson fait son métier de la seule façon envisageable : avec détermination. Broyé par les crimes auxquels il a été confronté, il ne trouve que dans la colère, l’amertume et l’alcool le moyen d’avancer.

Méconnue, The Offence est une œuvre séminale ; on voit planer son ombre sur de nombreux films postérieurs, Garde à vue de Claude Miller, bien évidemment, mais aussi Heat de Michael Mann, je pense à la fameuse scène de ménage où Diane Venora demande à son époux, interprété par Al Pacino, de partager avec elle son métier de policier.