Incident au Loch Ness, Zak Penn (2003)

Incident_au_Loch_Ness

//

Werner Herzog, le légendaire réalisateur d’Aguirre, la colère de dieu, Fitzcarraldo et tant d’autres chefs d’œuvre du 7e art, s’apprête à tourner son nouveau film en Écosse : un documentaire sur le monstre du Loch Ness. Il ne cherche pas tant le monstre, mais plutôt à filmer son impact sur la population locale, les touristes, les cryptozoologistes obsessionnels & co (ce qui donne lieu à de vraies réflexions philosophiques sur l’importance et le rôle des mythes / créatures mythiques). Herzog, qui produit d’habitude ses films, s’est pour l’occasion associé au producteur & scénariste Zak Penn, connu à Hollywood pour ses scénarios de films d’action ou de super-héros (Last action hero, X-Men 2, Ready Player One, etc). Un super preneur de son et un super-top directeur de la photographie sont engagés et embarquent pour Inverness. Dans le même temps, Werner Herzog est suivi par une équipe de documentaire qui prépare un film sur sa carrière. Il y a donc un documentaire en tournage sur le tournage du documentaire. Donc des gens en train de filmer la réalité de gens en train de filmer les impacts concrets d’un mythe.

Tout le monde suit ?

Évidemment, rien ne va se passer comme prévu.

Ce documentaire qui résout de façon définitive le mystère du Loch Ness est excellent de bout en bout. C’est grosso modo le vrai et cruel film documentaire d’un documentaire trafiqué par un producteur dont la culture générale semble s’arrêter au A de Avengers et ignore les vingt-cinq autres lettres de l’alphabet. La scène où la spécialiste sonar, Kitana Baker, plonge dans le Loch Ness glacé en micro-bikini Stars&stripes est presque le moment le plus normale du film. Il faut dire qu’elle a des flotteurs naturels 95D tout à fait indiqués pour l’exercice (et d’autres, à bien y réfléchir). On voit bien que la sécurité a primé sur le reste au moment de son embauche. C’est rassurant.

Franchement tout est délectable dans ce spectacle : la sidération d’Herzog, les problèmes techniques, les réflexions philosophiques, la présence de Jeff Goldblum au casting (dans son propre rôle, comme tout le monde), mais il est vrai que Jeff est un spécialiste mondial en matière de dinosaures. Quant au dernier tiers du film, il est d’anthologie.

Ce documentaire, qui peut se voir comme une intelligente comédie est aussi une réflexion très réussie sur le mensonge et la réalité, sur ce qui différencie une fiction d’un documentaire. Parfois, la réalité est plus belle que la fiction. Parfois non…

Même si vous ne connaissez pas bien l’œuvre incandescente de Werner Herzog, n’hésitez pas.

bikinigirl

(Faut quand même être sûre de son épilation…)

 

(Très) cher cinéma français, Eric Neuhoff (Albin Michel)

chercinéma

//

(Disclaimer : je n’ai pas reçu ce livre en service de presse, je ne l’ai pas acheté non plus, travaillant chez Albin Michel, je suis allé au magasin et j’en ai demandé un exemplaire).

°

Ma passion pour le cinéma français étant à peu près équivalente à celle pour le gratin de chou-fleur, saloperie de légume auquel je suis violemment allergique, et dont l’odeur seule me pousse à la nausée, je n’ai pas résisté longtemps et je me suis jeté sur ce petit pamphlet (ça se lit en une heure, deux si vous savourez certains passages).

L’entame est brillante :

« HS. Kaputt. Finito. Arrêtons les frais. Le cinéma français agonise sous nos yeux. Il est à peine l’ombre de lui-même. Bientôt, on punira les enfants qui n’ont pas fini leurs devoirs en les obligeant à regarder les nouveautés. C’est ainsi, le plaisir est devenu une corvée. Si tu n’es pas sage, tu iras voir le dernier Ozon. »

Neuhoff a deux têtes de turc (choisies bien sûr au hasard) : François Ozon et Isabelle Huppert. Le passage sur Huppert est un festival pyrotechnique. Neuhoff dit des choses tellement vraies sur le cinéma américain des années soixante-dix où un chef d’œuvre sortait par semaine, sur le sens des œuvres, le rôle de la critique, sur l’ambition artistique, etc.

Si le fonds (c’était mieux avant) semble assez inattaquable, le réquisitoire prend des détours nostalgiques parfois un peu étranges, un peu contre-productifs, mais bon Neuhoff a choisi d’enfoncer le doigt dans une cervelle pourrie et ce n’est pas chose facile.

Le livre a aussi des vertus inattendues, on a soudain envie de le défendre ce putain de cinéma français. Tel un Indiana Jones fatigué et poussiéreux on fouille dans sa mémoire, à la recherche de films français récents qu’on a aimés, ou qui vous ont transportés : j’en ai trouvés quelques uns, pas toujours (très) récents.

  • La Sentinelle d’Arnaud Desplechin (1992)
  • Trouble every day de Claire Denis (2001)
  • L’adversaire de Nicole Garcia (2002)
  • Le Bossu de Philippe de Broca (1997)
  • Vinyan de Fabrice du Welz (2008)
  • L’ennemi public n°1 / L’Instinct de mort de Jean-François Richet (2008)
  • Grave de Julia Ducournau (2016)

Évidemment, c’est beaucoup plus facile si on remonte aux Valseuses, à Melville, etc. Comme on pouvait le craindre, Neuhoff a raison.

Et je me suis aussi aperçu que j’étais infoutu de me souvenir… quel est le dernier film français que j’ai vu en salles. Sans doute Valerian de Luc Besson, que j’ai proprement détesté. Était-ce un film français ? Je crois qu’on s’en fout, c’était surtout un film raté.

 

 

Hostile, Mathieu Turi (2017)

Hostile

//

Avant la fin du monde… une femme (dealer & végétarienne) rencontre un homme (galeriste riche). Il expose du Francis Bacon (la classe). Elle est entrée dans la galerie pour échapper à la pluie. Il tombe amoureux. Elle résiste un peu.

Après la fin du monde… cette même femme (qui n’a pas vieilli, qui a traversé la fin du monde sans une ride et une lèvre fendue) a un accident de 4X4 alors qu’elle cherchait de la nourriture pour la communauté à laquelle elle appartient. Elle se casse la jambe (fracture ouverte) et se retrouve piégée dans son véhicule retourné, menacée par une créature nue, totalement asexuée.

J’ai un truc malsain avec le post-apocalyptique 😉 j’ai du mal à résister. J’ai ravagé la Terre tellement de fois dans mes textes (les nouvelles de Sympathies for the devil, la novella Lumière noire, dans Sept secondes pour devenir un aigle), il faut croire que ça me plaît. Pareil pour les bouquins et BDs, j’en lis beaucoup… Il y a quelque chose de fascinant dans ces déserts ponctués de constructions en ruine et de carcasses automobiles incendiées ou rouillés. Je crois que c’est J.G. Ballard qui a utilisé le premier l’expression « esthétique de la catastrophe ».

On n’a pas trop envie d’accabler Mathieu Turi, Hostile était son premier long-métrage, il l’a réalisé avec environ un million de dollars, ce qui est un budget incroyablement raisonnable au vu du résultat final. Sur le plan technique, le film est assez convaincant. Le problème majeur d’Hostile est ailleurs, dans son écriture : la collision par friction parallèle (c’est beau, on dirait du Dantec)  du film de couple genre Un homme et une femme (cha ba da ba da cha ba da ba da) et de Mad Max ne marche pas. Jamais (et est assez douloureuse, il faut bien le dire). Comme on ne croit jamais au couple que forment Britanny Ashworth et Grégory Fitoussi. Comme on ne croit jamais au déroulé des événements dans le monde « futur » (pourquoi aller vivre dans un désert quand le continent nord-américain regorge de forêts (nourriture) et de lacs (eau) ? Sans oublier qu’on lit et on regarde de la science-fiction justement pour échapper au (cha ba da ba da cha ba da ba da).

Sinon, Juliette (la bien nommée) fait des trucs de ouf alors qu’elle souffre d’une fracture ouverte de la jambe. La scène de réduction de ladite fracture est au mieux ridicule – surtout n’essayez pas ça chez vous (même en cas de saturation critique des urgences). En termes de science-fiction, on ne croit jamais au basculement monde d’avant / monde d’après que propose le réalisateur/scénariste qui cherchait plutôt à écrire une fable avec des éléments esthétiques forts (les déserts du monde post-apocalyptique, la peinture de Francis Bacon, un appartement trop classe, une très belle maison pour Maman, Papa et le bébé).

Et puis il y a une cerise sur le gâteau, la fin (c’est là qu’on tombe purement et simplement de l’armoire / dans la fable, le film devient « à message » qui clignote en gros et en rouge avec sirènes, pétards et vuvuzelas – sous-titres pour les cons et les mal comprenant). Méfiez-vous : la fin du film peut littéralement vous tuer.

 

Monster, Patty Jenkins (2003)

monsterimage_1050_591_81_s_c1

//

Monster raconte l’histoire de la serial killer Aileen Wuornos, née Susan Carol Pittman.

Le point de départ du film, puisqu’il en fallait un, c’est la rencontre entre Aileen (Charlize Theron, qui fut récompensée d’un oscar pour sa performance) et Selby (Christina Ricci, qui aurait aussi mérité l’oscar pour la justesse de son jeu). Les deux jeunes femmes tombent amoureuses. Aileen, prostituée, essaye de trouver un boulot régulier, mais échoue et, après un premier meurtre qui relève sans doute de la légitime défense, s’enfonce dans le crime pour entretenir son immature chérie.

Monster est un film dur. Charlize Theron est prodigieuse, d’autant plus prodigieuse quand on se souvient que l’actrice est sud-africaine. Vous n’oublierez jamais la scène où elle se lave après avoir tué un homme : elle est grasse, pleine de sang, son corps pourtant jeune est abimé, toute sa beauté passée est perdue et ne reviendra jamais. Monster est un film non pas à réhabiliter, il n’en a pas besoin, mais à remettre sur le devant de la scène, car a bien y réfléchir le calvaire d’Aileen Wuornos (calvaire : il n’y a pas d’autre mot) n’a rien à voir avec le parcours de prédateurs comme Jeffrey Dahmer, pour n’en citer qu’un. Aileen a dit avoir été violée dès l’âge de huit ans, puis elle a eu un enfant à quatorze ans, avant d’être chassée du domicile de ses grands-parents à quinze ans. Son père (qu’elle n’a jamais connu était un pédophile et violeur ; il a été assassiné par un co-détenu) Que se serait-il passé si cette gamine avait été aidée, aimée, protégée ?

A l’heure de mee too, de l’après-Wenstein, des records de féminicides, de l’après-Epstein, Monster rappelle une triste réalité et quelques vérités bien senties : oui une prostituée peut-être violée, oui certains clients de prostituées n’ont que cette vie sexuelle car ils sont handicapés (ou leur épouse est handicapée), ou ils sont dans l’incapacité réelle de nouer une relation sentimentale.

Patty Jenkins ne tire pas sur l’homme / les hommes à boulets rouges, ce qu’elle fait est nettement plus fort, plus fin, elle nous montre comment à force de heurter des murs, Aileen Wuornos s’est senti complètement prise au piège, mais aussi privée de son humanité. Comment de la légitime défense (sa première victime), elle a glissé peu à peu dans le meurtre prémédité. Elle nous montre qu’Aileen Wuornos n’était pas un monstre, ce serait trop facile, mais une enfant qui a beaucoup souffert, une femme à qui personne ou presque à tendu la main. Une enfant violée, une adolescente violée, une prostituée violée, agressée, frappée, harcelée par certains policiers.

Monster est un grand film, un film riche, un film éprouvant mais paradoxalement plein d’humanité.