Graine de violence, Richard Brooks (1955)

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Richard Dadier, ancien marines, professeur d’anglais (littérature) trouve un emploi dans un lycée technique. Il remarque dès son entretien d’embauche qu’il y a un sérieux problème de discipline dans l’établissement. Après quelques cours, et après avoir empêché le viol d’une professeure, il identifie deux leaders : Gregory Miller (Sidney Poitier, dans un de ses tous premiers rôles) et Artie West (Vic Morrow, le père de l’actrice Jennifer Jason Leigh qui trouva la mort dans l’un des plus étranges accidents de l’histoire du cinéma américain). La situation dégénère encore plus quand Dadier et un de ses collègues sont violemment agressés après les cours.

Graine de violence est le huitième long-métrage de Richard Brooks. On y retrouve tout (ou presque) ce qui fait la particularité de ce réalisateur : son indéniable avance sur son temps, son féminisme malin, son antiracisme militant. La première chose qui saute aux yeux, c’est que le titre anglais Blackboard jungle est bien meilleur que le titre français et raconte une toute autre histoire. Glenn Ford est excellent en professeur idéaliste confronté à un problème qui le dépasse, mais à dire vrai je ne l’ai jamais vu mauvais. L’histoire est poignante et terriblement violente pour l’époque. D’une certaine façon, Graine de violence est un film séminal qui annonce le mauvais, mais totalement réjouissant Class 84 de Mark L. Lester et Esprits rebelles de John N. Smith où le personnage principal interprété par Michelle Pfeiffer vient aussi du corps des marines..

Il y a une morale, évidemment, dans Graine de violence, mais elle passe derrière la rencontre Miller/Dadier qui l’éclipse (il n’est pas interdit de penser à Gran Torino de Clint Eastwood). Sans aucun angélisme, Brooks célèbre la tolérance, l’ouverture d’esprit, le dialogue et la transmission. Il livre un film fort, universel et presque intemporel.

Mysterious Skin, Gregg Araki (2004)


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J’ai acheté le DVD de Mysterious Skin début 2008, il y a donc treize ans. Et durant toute cette période, je n’ai pas ressenti le besoin de le regarder. Je savais ce qu’il contenait et ça m’effrayait sans doute un peu. Depuis cet achat, j’ai vu deux des trois films qu’Araki a tourné durant cette période : Kaboom et White Bird, deux films qui, comme souvent chez ce réalisateur, parlent de bisexualité et/ou d’homosexualité refoulée. Aucun des deux n’a la force de Mysterious Skin. Apparté : Araki dit que la façon dont il communique sur sa sexualité dépend de son interlocuteur ; pour quelqu’un de droite ou partageant les convictions conservatrices de Sarah Palin, il se dira « gay » (en hommage à toute les victoires que les activistes gays ont remporté durant l’histoire récente), mais pour quelqu’un capable d’assimiler la chose et d’en discuter avec lui, il se dira plutôt bisexuel ayant en majorité des partenaires masculins.

Araki said that « [I] don’t really identify as anything », adding « [I] probably identify as gay at this point, but [I] have been with women ».

Mais revenons au film, Mysterious Skin.

Quand il avait huit ans, Neil McCormick (le meilleur joueur de l’équipe) a eu une histoire d’amour passionnée avec son entraîneur de baseball. Huit ans ? Oui, il n’y a pas de faute de frappe. A la même époque, Brian Lackey, le pire joueur de la même équipe de baseball, a perdu cinq heures de sa vie. Les années passant, il s’est persuadé qu’il avait été enlevé par des extraterrestres. Une certitude que sa rencontre avec Avalyn Friesen, qui se dit régulièrement enlevée par des extraterrestres depuis l’enfance, va fragiliser. Car la jeune femme lui donne un bon conseil : enquêter sur le garçon que Brian voit dans ses rêves… Ce garçon c’est Neil, évidemment.

Il n’y a pas de suspense dans Mysterious skin. Ce que Brian va découvrir, le spectateur le sait depuis longtemps. Il n »y a donc pas de véritable enquête, mais il y a une quête (de vérité) et le portrait de deux victimes : d’un côté, Neil qui se prostitue (Joseph Gordon-Levitt, bouleversant), de l’autre, Brian (incapable de nouer une relation amoureuse) qui voudrait retrouver les cinq heures qu’on lui a volées.

Mysterious Skin est le film le plus sérieux d’Araki, mais aussi le plus éprouvant. Certaines scènes sont à la limite du supportable (et se révéleront sans doute insupportables pour certains spectateurs). Il marque durablement.

(Trigger warning : il contient une scène de viol extrêmement brutale.)

Dark Waters, Todd Haynes (2019)

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Rob Bilott (Mark Ruffalo, égal à lui-même) travaille comme avocat-associé dans un cabinet de Cincinnati, spécialisé dans la défense des entreprises de la chimie. Un jour, alors qu’il assiste à une importante réunion, deux fermiers de Virginie Occidentale débarquent avec une tonne de cassettes vidéos. Ils disent qu’on empoisonne leurs terres, qu’on tue leurs vaches. Ils connaissent la grand-mère de Rob Bilott et c’est comme ça qu’ils ont eu son nom et celui du cabinet. Gentiment foutus dehors par la sécurité, ils laissent derrière eux leur carton de cassettes vidéos. Intrigué, Rob prend la route pour la Virginie occidentale et va rencontrer sa grand-mère, puis il se rend à la ferme des Tennant (l’homme qui a fait irruption quelques jours plus tôt dans son cabinet). Ce qu’il observe là-bas dépasse l’entendement : cent quatre vingt vaches enterrées dans un cimetière à vaches, des animaux survivants mais fous, les pierres d’une rivière décapées, blanches comme de la craie. Le congélateur des Tennant contient des organes cancéreux, des mâchoires de vache aux dents noirs. Une forme d’horreur (impossible de ne pas penser à la nouvelle de Lovecraft « La Couleur tombée du ciel« ). L’endroit semble frappé par une malédiction, devenu invivable.

Rob contacte le service juridique de l’industrie installée à côté de la ferme : Dupont de Nemours, l’inventeur du Teflon, entre autres. Au début, la collaboration se passe bien, il a toutes les réponses à ses questions, puis quand il découvre dans des documents une substance non répertoriée (donc non contrôlée par l’état), le C8, la situation s’envenime et ne pourra que mener à une action en justice.

C’est l’histoire de David contre Goliath. Un avocat, moyennement soutenu par le cabinet dans lequel il travaille, attaque Dupont de Nemours, une firme qui fait des milliards de dollars de bénéfice par an, et tente de prouver qu’ils ont empoisonné une région entière et fait des dizaines de milliers de victimes : cancers, malformations congénitales, etc. Pas par accident, mais en connaissance de cause et depuis les années 50. Ils sont inattaquables, ou se pensent comme tel : ils emploient la plupart des gens de cette région, créent des dizaines de milliers d’emplois indirects, et inondent le coin d’infrastructures qu’ils payent rubis sur l’ongle. L’histoire se déroule sur des dizaines d’années et c’est peut-être la plus grande réussite du film, nous montrer le temps qui passe, les procédures qui s’enlisent, les acteurs de l’affaire qui vieillissent, qui meurent, qui changent d’avis ou d’allégeance.

Le casting est impeccable (d’ailleurs Anne Hathaway est presque supportable, c’est dire), à part peut-être Bill Pullman qui fait un truc bizarre avec sa voix, qui semble forcé, assez peu naturel (mais c’est un détail). La construction scénaristique (que j’ai trouvé très inspirée de celle de Zodiac de David Fincher) fonctionne à la perfection. La réalisation est sobre, sans doute un poil trop sage, trop académique. Le réalisateur ne surprend jamais vraiment sur ce plan-là. Il livre un film sérieux, boulonné à mort, en béton armé qui n’évite pas certains clichés de ce type d’épopées judiciaires, comme les photos des vrais intervenants en fin de film.

Dark Waters est un film engagé, cette assertion peut paraître anecdotique, mais en fait le film politiquement engagé est une espèce en voie de disparition aux USA. Dans ses intentions, sa rigueur, il rappelle l’excellent Spotlight de Tom McCarthy.

Bref, ce n’est sans doute pas parfait, ça ne convaincra que les convaincus, mais c’est suffisamment puissant et réussi pour laisser une empreinte durable. Vous ne regarderez plus jamais votre poêle de la même façon.


The Night Manager, David Farr (2016)

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Jonathan Pine (Tom Hiddleston), ancien soldat anglais ayant servi deux fois en Irak, s’est reconverti comme directeur de nuit d’un hôtel cinq étoiles au Caire. Au moment où survient le printemps arabe, il fait tout pour protéger une cliente, Sophie Alekan, qui n’est autre que la maîtresse de Freddie Hamid, un playboy au bras long impliqué dans divers trafics. Cette jeune femme a en sa possession des papiers qui mettent en cause Richard « Dick » Roper (Hugh Laurie) un homme d’affaires spécialisé dans le matériel agricole et très impliqué dans l’humanitaire au proche-Orient. Jonathan passe les documents à l’ambassade anglaise et ceux-ci migrent jusqu’à Angela Burr (Olivia Colman), une directrice d’agence de lutte contre le trafic d’armes, qui s’est jurée de faire tomber Roper. L’histoire finir mal : Sophie est assassinée et Jonathan change de vie. Il devient directeur de nuit dans un hôtel de luxe suisse. Quand sa route croise à nouveau celle de Richard Roper, il se promet de faire tomber cet homme et accepte le pacte (de sang) que lui propose Angela Burr.

Tiré d’un roman de John Le Carré (que je n’ai pas lu), The Night Manager est une excellente mini-série anglaise (6 épisodes d’une heure). Tout est réussi : le casting, les décors, le suspense distillé avec parcimonie et tact. Étrangement, l’asperge Elizabeth Debicki (1m90) joue exactement le même rôle que dans Tenet, à une différence près que je ne spolierai pas ici (d’ailleurs je n’ai pas aimé Tenet, je suis devenu allergique au cinéma plein d’esbroufe à la con de Christopher Nolan). On pourrait peut-être reprocher l’aspect irrésistible de Jonathan Pine à qui aucune femme résiste et mieux encore ce sont elles qui viennent, langue pendante, le chercher pour le meilleur et souvent le pire. Hugh Laurie, homme d’affaires, trafiquant, père et amant, est impressionnant (il y a quelque chose de félin dans sa vilénie) ; pour une fois qu’un « méchant » n’en fait pas des tonnes. Derrière sa façade de série d’espionnage, The Night Manager creuse avec subtilité d’autres sujets : la fidélité (en amour, en affaires), le sens de la vie, la solitude, etc.

J’ai beaucoup apprécié le soin apporté aux seconds rôles. La palme revenant sans doute à Tom Hollander qui joue Lance Corkoran, le tueur professionnel (homosexuel) à la solde de Richard Roper, que lentement mais sûrement Jonathan Pine va évincer.

Très bon.

Je conseille.

The Spy Gone North, Yoon Jong-Bin (2018)

Ancien agent du renseignement militaire, Park Seok-young est recruté par les services secrets de Corée du sud pour espionner le nord à partir de leurs activités commerciales à Pékin. L’enjeu c’est de mesurer à quel point leur connaissance en nucléaire militaire est avérée. Au lieu de se fabriquer une fausse identité, ce qui l’exposerait à une mort certaine en cas de fuite, Park se noie dans l’alcool, contracte des dettes et se reconvertit en hommes d’affaires aux abois. Il joue un rôle, interprète un homme d’affaires plutôt sympathique, mais à l’intelligence limitée. Non sans difficulté, une fois installé à Pékin, il s’approche d’un diplomate nord-coréen et lui propose le deal du siècle : développer le tourisme (notamment de retrouvailles familiales) en Corée du nord, avec des capitaux de Corée du sud. En commençant par faire de la publicité, des photos. Son idée, géniale, c’est de mettre en valeur les joyaux du pays le plus fermé de la planète.

Ce que Park va découvrir, en s’approchant de plus en plus près de Kim Jong-il, n’est pas anodin. Pire, c’est rien de moins que l’avenir de la Corée du sud qui va se retrouver entre ses mains. A la première erreur, il sera exécuté, cela ne fait aucun doute. Où va aller son allégeance, à ceux qui l’ont recruté, ou à ceux qui osent rêver d’une réunification des deux Corée ? Que vaut sa vie comparée au bien commun ?

The Spy Gone North est un film d’espionnage sud-coréen de 2h17, un thriller qui ne joue sur aucun des artifices habituels du cinéma coréen contemporain. Ici pas de course-poursuite endiablée, pas de fusillade démente, pas de meurtre à l’arme blanche d’une violence paroxystique. Tout se joue dans des rencontres, des dialogues, des accords. Comme pour une partie d’échecs, à tour de rôle chacun avance une pièce. Ce qui n’empêche pas la tension d’être palpable, voire carrément étouffante dans une ou deux scènes.

Jusque dans le titre (hommage à L’Espion qui venait du froid ?) on peut voir l’ombre de John Le Carré recouvrir ce film racé, subtil et tendu. Si ce n’est pas un chef d’œuvre, on n’en est pas loin. Et le réalisateur réussit la gageure de rendre palpitante, pour nous lointains occidentaux, la longue et tortueuse guerre froide qui oppose les deux Corée depuis leur séparation.

Brillant.

Le Gang Kelly, Justin Kurzel (2019)

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Edward Kelly (1854 ou 1855 – 1880) est un hors-la-loi australien, issue d’une famille d’immigrés irlandais pauvres, dont le statut réel, 140 ans plus tard, est loin d’être totalement tranché, car cette fripouille, voleur de chevaux et tueur de flics, avait aussi du Robin des bois en lui et s’est dressé contre les abus manifestes d’une police australienne aux mains d’une aristocratie locale, de descendance anglaise, qui considérait volontiers les non-Anglais comme la lie de l’humanité (son destin rappelle un peu celui du Sicilien, Salvatore Giulano). Son histoire est sur certains aspects tellement incongrue (il a livré sa dernière bataille en portant un heaume et une armure de 44 kilos) qu’elle a donné lieu à plusieurs films et téléfilms. Dont un avec Mick Jagger en 1970 (dont le tournage impliqua l’absence des Rolling Stones à Woodstock) et un autre avec Heath Ledger en 2003.

S’inspirant du roman de Peter Carey True History of the Kelly Gang (Véritable histoire du gang Kelly en VF), Justin Kurzel relève le gant et décide de raconter cette histoire une nouvelle fois. Son parti-pris est cru. Le film s’ouvre quasiment sur une scène de gorge profonde : dans leur misérable maison en tôle ondulée (anachronisme qui semble assumé, puisque c’est loin d’être le seul dans le film), Ellen Kelly s’étouffe à moitié sur le sexe d’un policier (interprété par Charlie Hunman), pendant que Ned regarde par un trou dans le mur et que son père, dehors, à quelques pas de là, s’occupe de la petite dernière.

Ambiance. La misère à son paroxysme. Tout est là dans une seule scène. L’abus de pouvoir qui étouffe, qui humilie, qui rabaisse, qui allume la mèche qui brûlera jusqu’au drame. Mais aussi une certaine complicité / ambiguité, que la résignation ne peut pas totalement expliquer.

Plus tard, après la mort du père (qui aimait porter des robes), la mère vend son fils Ned à Harry Powell (Russell Crowe) un voleur de chevaux. Elle l’échange contre 15 livres, mais pas bégueule ajoute une partie de jambes en l’air en bonus. Harry apprendra beaucoup de choses à Ned : à tuer, à voler, à ne pas plier. Et même d’une certain façon, à mourir comme un hors-la-loi. Cette première partie du film (qui en comporte en tout trois : Boy, Man, Monitor) est de loin la plus réussie. Elle met en miroir une nature époustouflante de beauté (une bonne partie du film montre l’Australie sous la neige) et une misère des plus crasses. Vol, meurtre, prostitution, inceste, soumission de classe, quasiment rien n’est épargné au spectateur qui manque un peu de souffle face à ce cortège d’horreurs. Décidément cette première partie est vraiment très forte.

Puis, patatras, le soufflet retombe et le film déçoit dès le début de la seconde partie, s’enlisant dans des considérations sexuelles (travestisme du frère de Ned, relation quasi incestueuse entre Ned et sa mère, homosexualité refoulée) qui lassent à force de revenir à la charge sans cesse, sans trop qu’on comprenne où le réalisateur veut en venir. George MacKay qui incarne Ned Kelly adulte, manque de présence, il n’a pas la folie d’un Christopher Walken jeune, il n’a pas l’intensité hallucinante d’un Klaus Kinski au sommet de son art. Et opposé à Nicholas Hoult, il se fait dévorer vivant. Dans les seconde et troisième parties la dimension sociale du début s’effiloche, recule, alors qu’au contraire il y avait tant à dire sur les motivations de Ned Kelly et, surtout, la mécanique qui l’a amené jusqu’à la potence. L’objet filmique devient alors une sorte de fantasy queer ultraviolente, anachronique par bien des aspects. Et pour tout dire un peu vaine.

Malgré les fusillades et les péripéties de la fin, on finit par s’ennuyer.

Lovecraft Country, une série TV de Misha Green

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Depuis la parution en français d’Un requin sous la lune (Sewer, Gas & Electric, 2001), je suis d’un peu trop loin, à mon goût, la carrière de l’écrivain américain Matt Ruff. Quand est sorti son roman Lovecraft country, je me suis trop tardivement renseigné pour l’avoir en lecture et éventuellement en acquérir les droits (Matt Ruff est représenté par un agent avec qui je n’ai jamais travaillé, ça n’aide pas) : il était déjà vendu aux Presses de la cité. Bon, ça ne m’a pas empêché de le lire et de l’apprécier, même si ce n’est pas un roman parfait, mais paraîtrait-il, il n’en existe pas.

Et voilà qu’un projet de série a débarqué ; j’avoue que j’étais curieux de voir ce qu’ils pouvaient faire du roman, ce qu’ils allaient en garder (Lovecraft Country c’est plein jusqu’à la gueule et ça déborde même un peu de partout), ce qu’ils allaient laisser de côté.

Mais reprenons par le début de l’histoire : Atticus « Tic » Freeman apprend la disparition de son père et se rend chez son oncle George pour en savoir plus. George et son épouse Hyppolita (non créditée, comme le veut l’époque) publient un guide de voyage à destination des gens de couleurs qui veulent se déplacer en Amérique en toute sécurité. Et donc après quelques péripéties, Tic, George et la jeune Leti partent à la recherche de Montrose Freeman, qui se trouverait dans un improbable patelin de Nouvelle Angleterre, Ardhan (et non Arkham, comme Atticus, grand lecteur de Lovecraft, l’a cru de prime abord). Là, ils vont se trouver en guerre contre une vieille famille de sorciers blancs à qui une servante (enceinte du maître des lieux) a volé le plus important des trésors : Le Livre des noms.

Arrivé à la fin du deuxième épisode, je me suis dit : « ça va pas le faire ». Ça va trop vite, le jeu littéraire autour de l’œuvre de Lovecraft et de son racisme est sacrifié à l’aune d’un rythme télévisuel un brin effréné et pour tout dire fatigant. On pourrait presque faire une saison de 8 épisodes avec tout ce que contiennent les deux premiers. Par la suite, ça ne s’arrange guère, ça n’empire pas non plus. Il y a des choses formidables sur le racisme systémique, la société américaine, l’hypersexualisation de la femme noire, ici incarnée par l’actrice nigériane Wunmi Mosaku, aux formes plus que généreuses, etc. Et puis des choses moins fortes, une violence parfois gratuite, des scènes de sexe assez répugnantes qui n’apportent pas grand chose à l’ensemble (cette marque de fabrique HBO est en train de devenir un tic risible). Il y a une ou deux divergences avec le roman qui m’ont fait hurler, car à mon sens elles trahissent le propos, malin, très malin, de Matt Ruff – auteur blanc qui ose écrire sur les Noirs, leur culture, leurs blessures et le fameux massacre de Tulsa (déjà mis en scène dans la série Watchmen).

C’est too much, parfois épileptique, parfois raté, parfois formidable ; ils ont voulu mettre tout ce qu’il y avait dans le roman et n’ont globalement pas su choisir. Certains critiques ont regretté que la série parlait trop de problèmes raciaux ; j’ai évidemment le sentiment inverse, elle n’en parle trop ni pas assez, elle en parle bien… c’est le dosage des éléments fantastiques, trop frontaux, trop brutaux dès le début qui, à mon sens, pose problème.

Dommage.


The Mandalorian (saison 1 & 2) – série TV

(Petit résumé pour les huit personnes qui reviennent d’un agréable séjour de quatre ans en Corée du nord 👇)

Orphelin élevé par les chasseurs de primes mandaloriens, le Mandalorien suit le Credo, la Voie : jamais il n’enlève son casque en présence d’autres êtres vivants (c’est un des ressorts de la série). Chasseur de prime hors du commun, il se fait payer quand c’est possible en Beskar, ce métal que même un sabre laser ne peut entamer et qui appartiendrait historiquement aux Mandaloriens. Un jour, on lui propose de ramener vivant une cible (il n’en connaît que l’âge : 50 ans). Le Client (Werner Herzog – excellent choix qui rappelle que l’Empire a toujours été une métaphore pataude du IIIe Reich) est prêt à lui payer une fortune en beskar. Mando (on ne connaîtra son vrai nom que dans l’épisode 8 de la première saison), accepte, participe à un carnage en règle et récupère un bébé qui partage une forte ressemblance avec un certain chevalier jedi philosophe qui professa (professera ?) un jour que jamais personne ne devient grand par la guerre.

Colis remis, payé, Mando se fait fondre une armure très jolie qui brille comme une Ferrari toute neuve. Et là, c’est le drame : d’un seul coup, il s’aperçoit que sous son indestructible et viril thorax cache un petit cœur capable de saigner et que cet organe maladroit est en train de l’aiguiller sur une autre voie, celle des remords et de l’acte juste. Bébé va se trouver un nouveau papa. This is the way !

Bon, honnêtement, depuis que c’était sorti, ça me tentait pas vraiment (une série Star Wars produite par les peine à jouir coincés du cul de Disney, beurk puissance 8 ; une des pires cultures d’entreprise de la planète, comme l’a récemment prouvé les nombreuses affaires de liberté d’expression et autre qui ont entourés leurs récents exploits). Bon, Disney c’est le vrai empire du mal, ça c’est dit, ça c’est fait, n’y revenons plus.

En plus Star Wars c’est parmi les plus beaux souvenirs de mon enfance. Je suis né en 1971, donc j’avais l’âge parfait pour découvrir cet univers-là, à cette époque-là. Quel garçon de onze ans né fin des années 60 début des années 70 n’a pas rêvé d’affronter Dark Vador avec un sabre laser, de piloter un X-wing, le Faucon Millénium ou de faire sauter son collège l’Étoile de la Mort ? Donc oui, j’ai adoré les trois premiers Star Wars, je n’ai pas aimé les trois suivants et les trois derniers m’ont consterné/ennuyé, même si probablement tout n’est pas à jeter dedans. Il y a un truc pourri au royaume des Jedis, c’est que tout ça : IV, V, VI puis I, II et III et enfin VII, VIII et IX n’est pas cohérent, ne tient pas la route, ne s’articule pas bien, sur à peu près tous les plans (le scénario, l’esthétique, les relations entre les personnages, l’histoire de la République). Une des questions que je me posais en regardant The Mandalorian, c’est « à quel moment ça se passe ? » Notez bien que j’aurais pu regarder sur internet, mais 1/ j’avais la flemme et 2/ c’est pas écologique. La saison 2 y répond précisément et comme de juste, ça ne matche pas vraiment avec le reste, mais à dire vrai peu importe. Jon Favreau, le showrunner, a pour moi l’immense qualité d’avoir fait bouffer a Disney une série ambiguë, moralement douteuse, délicieusement répugnante (l’épisode des œufs, photo ci-dessous, là, franchement fallait oser, chapeau Jojo !). Ça flingue dans tous les sens, il y a de belles ordures, des idées assez fortes, des seconds rôles sympas comme Timothy Olyphant. Il y a même une meuf avec des gros bras et un gros cul (Gina Carano ; visiblement, elle a aussi un petit cerveau, on ne peut pas être doué dans tous les domaines). Et les frontières entre le bien et le mal sont loin d’être aussi marquées que dans les films des secondes et troisième trilogies (par ordre de tournage).

Donc j’avais pas trop envie de voir The Mandalorian, mais après un arrêt-maladie d’une semaine, la fatigue inhérente à toute intervention chirurgicale (même bénigne), j’avais tellement de travail, de dossiers à boucler, d’urgences à colmater que le soir, un ou deux épisodes de 30 à 40 minutes, c’était absolument parfait. Et j’ai donc tenté le coup, en me disant « au pire, j’arrête et j’attaque Lovecraft County » et, voilà… parfois, j’ai retrouvé le plaisir de l’enfant qui fait djouou djouou avec un bâton et qui s’imagine sabre à la main en train d’affronter des hordes de fonctionnaires de l’éducation nationale soldats impériaux.

The Mandalorian est loin d’être parfait, mais globalement ça fait passer un chouette moment, bien plus que les derniers films de la franchise…

Freaks, Adam Stein & Zach Lipovsky (2018)

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Chloé a 7 ans. Elle vit dans avec son père dans une maison complètement calfeutrée, elle n’a pas le droit de sortir, de parler avec les voisins et elle répète son rôle, elle s’appelle Eleanore Reed, elle a sept ans et son sport préféré est le baseball. Quand son père (Emile Hirsch) un brin tyrannique s’endort, des événements ont lieu autour de la maison, notamment le passage d’un vieux marchand de glaces (Bruce Dern). Un jour, Chloé commet l’irréparable, elle accepte une glace au chocolat de la part de sa voisine et, pour ce, elle ouvre la porte. Le voile est en train de se lever, la vérité apparaît peu à peu : Chloé appartient à une branche divergente de l’Humanité, les Freaks (traduits anormaux en politically correct à destination des médias) que les normaux traquent et exécutent sans hésiter.

Freaks est une série B à petit budget (les réalisateurs estiment que les effets spéciaux, 250 plans, ont coûté au final moins de 2000 dollars) qui trouve sa source dans le roman Charlie de Stephen King (je ne noterai pas les points communs, ce serait fastidieux) et les X-men originels, ceux nés des traumatismes de la Seconde guerre mondiale qui provoquent la peur et le refus de l’autre, car il sont différents, mais surtout plus puissants.

C’est un petit film, avec somme toute de petites ambitions et qui essaye de traiter la thématique des mutants sous un angle différent, peut-être plus familial, plus intimiste. Paradoxalement, c’est à mon sens, pas ce qu’il y a de plus réussi dans le film. A contrario, les réalisateurs esquissent le portrait ambiguë d’une implacable tueuse de monstres (Grace Park) que j’ai trouvé très réussi.

Je le conseille, parce que c’est bien de retrouver le goût pour ces films à petits budgets, inventifs, sincères, filmés avec amour et une vraie envie de casser la plupart des codes hollywoodiens actuels. Je le rangerai un peu dans la même boîte que Chronicle et Brightburn, mais si c’est à mon sens beaucoup moins abouti (ce qui n’explique pas entièrement le budget très serré).

The Little Drummer Girl, Park Chan-Wook (2018)

The Little Drummer Girl – Charlie (FLORENCE PUGH) – (C) THe Little Drummer Girl Distribution Limited. – Photographer: Jonathan Olley.

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(La vie est étrange, publier Gnomon de Nick Harkaway, fils de l’écrivain John Le Carré, m’a donné très fortement envie de me replonger dans les adaptations audiovisuelles des romans de ce dernier.)

Repérée par le Mossad parce qu’elle a assisté à un rencontre d’étudiants avec un jeune Palestinien, Charlie (Florence Pugh, assez peu attachante et grassouillette, ce qui paradoxalement lui confère un certain charme) est une jeune actrice anglaise aux sympathies gauchistes assez évidentes, mais l’époque veut ça et le besoin de s’intégrer n’est peut-être pas à négliger. C’est aussi une formidable menteuse qui s’est construit une vie, une histoire de famille en totale rupture avec la réalité. Alors que sa troupe est invitée en Grèce par un mystérieux mécène pour participer à un gala, elle se lie avec un homme mystérieux qui va se révéler être un ancien soldat de Tsahal et ancien agent du Mossad : Gadi Becker (Alexander Skarsgård, impressionnant). Le patron de Gadi, Martin Kurtz (Michael Shannon, comme vous ne l’avez jamais vu) a prévu de recruter Charlie pour lui faire infiltrer la cellule terroriste de Salim, ce jeune Palestinien qu’elle a rencontré des années auparavant.

Les actrices et les acteurs jouent, c’est leur métier, ils répètent leur rôle, ils se fondent dans leur personnage jusqu’à ce que les limites qui séparent la fiction et la réalité se brouillent, voire disparaissent. Mais quand vous infiltrez une cellule terroriste, le jeu devient instantanément dangereux et la moindre erreur peut vous être fatale.

Charlie survivra-t-elle aux manipulations de Martin Kurtz et de son bras armé, Gadi Becker ?

J’ai beaucoup aimé cette mini-série de Park Chan-Wook. Je trouve qu’il réussit la gageure de faire à la fois du Park Chan-Wook (c’est fin, subtile, vertigineux et pervers à souhait) et à la fois du John Le Carré (oubliez tout manichéisme, il n’y a pas d’un côté les méchants terroristes palestiniens et de l’autre les gentils agents du Mossad, il n’y a pas d’un côté de méchants sionistes assoiffés de sang et de l’autre de romantiques soldats de la liberté palestiniens ; c’est une guerre, elle a beau se jouer dans l’ombre, sa première victime restera l’innocence des uns et des autres).

La petite fille au tambour avait déjà été adapté en film, une fois, par l’excellent George Roy Hill. Je suis sûr de l’avoir vu, mais je n’en ai aucun souvenir. En brisant le cadre d’une « simple » fiction de 2h00, Park Chan-Wook se permet de prendre son temps et de déployer ses personnages avec talent. Il livre une mini-série d’une grande intensité qui cumule sans doute dans l’épisode qui se déroule presque entièrement au Liban. Il joue aussi avec le format télévisuel, se permettant de remettre en cause certains de ses codes. Il n’y a qu’à voir son choix de cliffhangers, osé : souvent juste une rencontre et non une situation de danger ou une révélation qui balayerait tout.

Je conseille.

PS : (Et je viens de m’acheter le coffret The Night Manager et Un homme très recherché pour rester dans l’ambiance.)