Le Diable tout le temps, Antonio Campos (2020)

En 2012 (me semble-t-il), alors que je trainais à la librairie Millepages de Vincennes pour me trouver un chouette truc à lire et que je regardais les petits mots que les libraires mettent sur les livres (y compris de SF, ce qui est assez rare dans une librairie de ce genre), mon vieil ami Pascal Thuot me mit dans les mains un livre grand format publié par Francis Geffard chez Albin Michel en me disant un truc du genre « si tu n’en prends qu’un, prend celui-là ». Le Diable tout le temps, donc, de Donald Ray Pollock (quelques mois plus tard, j’allais me retrouver à signer des livres au festival America pas très loin justement de ce Donald Ray Pollock). A mes yeux c’est le meilleur roman que je lus cette année-là.

De quoi ça parle ?

D’un tourbillon de meurtres et de vice qui naît dans la ville de Knockemstiff (Ohio) pour mieux y revenir une dizaine d’années plus tard. Ça parle surtout de religion, de foi, d’un garçon qui ne voulait pas se laisser faire, d’une fille naïve et trop gentille, d’un père traumatisé par la guerre du Pacifique et d’un couple qui prend des photos disons « contre-nature ».

J’étais ravi d’apprendre qu’il y allait y avoir un film avec un chouette casting, qui plus est : Tom Holland, Bill Skarsgård, Jason Clarke, Mia Wasikowska, Robert Pattinson, etc.

Las, le film (qui dure 2h20) m’a déçu. Il est complètement envahi par la voix off de Donald Ray Pollock qui nous explique ce qu’on voit à l’écran et qui, de fait, casse la magie de ce qui fait le cinéma… où chacun interprète différemment ce qu’il voit et le comprend différemment, via son propre prisme. Pire, parfois il nous annonce ce qu’on va voir à la scène suivante…

Le Diable tout le temps n’est sans doute pas un mauvais film (il est bien interprété, l’image est belle), mais la grammaire cinématographique choisie par Antonio Campos ne m’a pas du tout convenu. Il y avait sans doute des choix à faire pour élaguer toute la matière du roman de Pollock, mais ces choix n’ont pas été faits. Par conséquent, ce qui aurait sans doute fait une superbe mini-série en quatre épisodes est à la place un long film qui, paradoxalement, va trop vite et élude certaines des idées les plus fortes du roman, notamment le lien qui unit Sandy (Riley Keough) à Carl (Jason Clarke, qui n’a jamais été aussi répugnant, trouvé-je – on peut d’ailleurs aussi dire la même chose de Robert Pattinson).

Une déception, donc, mais peut-être que si vous n’avez pas lu le roman vous aimerez le film. Mon conseil : lisez le roman.

Velvet Buzzsaw, Dan Gilroy (2019)

Josephina (Zawe Ashton, sur la photo ci-dessus) travaille pour Rhodora Haze, ultrapuissante galiériste qui a des galeries dans le monde entier (dans un temps ancien, Rhodora fut musicienne dans un groupe punk, le bien nommé Velvet Buzzsaw qui entretient forcément un lien avec un certain Velvet Underground, mais ça c’était avant, avant le succès, avant l’argent). Un soir alors qu’elle rentre dans son appartement, Josephina trouve une canne par terre et aperçoit deux étages plus haut la silhouette d’un homme étendu contre la rambarde d’escalier. L’homme est mort et son appartement contient des centaines de toiles et de dessins qu’il avait commencé à détruire et dont il avait expressément demandé la destruction au cas où il mourrait avant d’avoir achevé cette tache. Évidemment, comme l’artiste est d’une authenticité brûlante, Josephina récupère tout et essaye de faire du bizness avec ce trésor. Seul problème, le contrat qui la lie à Rhodora lui empêche toute vente directe et la voilà donc obligée à pactiser, si n’est avec le diable du moins avec sa machiavélique patronne. L’artiste mort s’appelle Dease (on peut le considérer comme un mashup de Henry Darger et Francis Bacon). Pour pouvoir écrire un livre sur lui, le critique d’art Morf Vandewalt (Jake Gyllenhaal) va commencer son enquête sur le passé de Dease, une enquête dangereuse… un domaine (le danger) dans lequel Morf n’a absolument aucune compétence.

Velvet Buzzsaw est le second film où Dan Gilroy rassemble Jake Gyllenhaal et Rene Russo (son épouse à la ville), après le très bon et glaçant Night Call. Velvet Buzzsaw est une comédie (qui doit beaucoup à Robert Altman), un vrai film fantastique (qui doit beaucoup à Dario Argento, à mon avis), un film d’horreur et une critique assez frontale du milieu de l’art contemporain. Tout ça ne fonctionne pas forcément très bien ensemble et la filiation avec Prêt-à-porter de Robert Altman m’a semblé un peu lourdingue (évidente pendant tout le film, elle devient dominante au moment de la dernière scène, par ailleurs formidable de sens). Mais en fait, peu importe les calques d’hommages qu’il contient, c’est un film intelligent, plein de choses intéressantes (voire passionnantes) sur l’art (évidemment), la sexualité, le désir féminin, le melting pot, les classes (sociales). C’est un film plein de scènes réussies, d’acteurs qui jouent (voire surjouent) ; que ce soit Russo, Gyllenhaal, John Malkovich, Toni Colette, tout ce petit monde semble s’amuser comme un fou. On peut s’en agacer, évidemment. Et en même temps, voir Malkovich complètement écrasé au milieu de ce feu d’artifice d’hystéries donne extrêmement de poids à sa panne d’inspiration.

Certains diront que c’est un film raté, sans doute (j’ai l’impression qu’il est passé totalement inaperçu), mais c’est aussi un film que j’ai eu plaisir à voir, qui ressemble à une boîte de gâteaux Quality Street, on aime pas forcément ceux à la noix de coco, mais les langues de chat enrobées de chocolat sont à mourir. Les fans d’Henry Darger seront sans doute ravis de recoller les morceaux.