Le Sicilien, Michael Cimino (1987)

Affiche

Nous sommes en Sicile en 1943.

Salvatore Giuliano (Christophe Lambert, total à côté de la plaque) et Aspanu Pisciotta (John Turturro, formidable de bout en bout) volent du grain pour le donner aux pauvres de leur village de Montelepre. Ils sont contrôlés par les carabiniers, une fusillade éclate et un policier est tué, Giuliano est blessé au ventre. Tel Highlander il devrait mourir, mais il ne meurt pas. Soudain pris de délire christique, il se réfugie dans les montagnes, réunit une bande armée et décide de voler les riches siciliens dont le prince Borsa (Terence Stamp) pour donner l’argent aux pauvres afin qu’il s’achètent des terres laissées en friche.

Le Sicilien, adapté d’un roman de Mario Puzo qui se rattache à sa saga du Parrain autour de la famille Corleone n’est pas le film qu’il aurait pu être (déjà les Corleone ont été purement et simplement évacués du scénario). Le casting international est une catastrophe : Christophe Lambert est un plan sur deux à côté de la plaque ; Terence Stamp est beaucoup trop anglais pour jouer un prince sicilien ; Joss Ackland n’a rien d’un parrain de la mafia sicilienne mais ferait un très bon méchant chez James Bond. Seul John Turturro est admirable. Dans les petits rôles on remarquera un Michael Wincott plutôt convaincant en carabinier acquis à la cause de Giuliano. Michael Cimino ne sait pas ce qu’il filme : un mélodrame avec violons ou une grande fresque politique sur la montée du communisme en Italie. Il alterne scène d’ultra-violence (dont une exécution épouvantable) et scènes de bal ou de marivaudage. Sans oublier quelques scènes bien sirupeuses qui semblent tout droit sorti d’un roman Harlequin abandonné sur une plage. Il y a toutefois des moments extrêmement réussis comme la scène où Giuliano – qui a kidnappé le prince Borsa – parle politique avec lui. Pour les amateurs, à un moment Barbara Sukowa, pas désagréable à regarder, sort nue (full frontal) de son bain. C’est un peu gratuit, mais on va pas se plaindre pour si peu.

Plus embêtant, Cimino s’arrange bien de la vérité historique pour faire de Giuliano une espèce de bandit romantique et non l’immonde crapule qu’il a sans doute été, impliqué dans plusieurs assassinats, exécutions publiques et un massacre de militants communistes le premier mai 1947, le massacre de Portella di Genestra, encore aujourd’hui source de querelles entre historiens. Car Giuliano qui devait kidnapper Girolamo li Causi, tête de proue des communistes siciliens, a été accusé d’être responsable du massacre, mais aussi la mafia et les propriétaires terriens. Quatorze morts, dont un enfant.

Reste un sujet, la vie et la mort de Salvatore Giuliano, qui pourrait donner un grand film, tant le cœur de cette histoire est une préoccupation d’actualité : la lutte contre les inégalités. Martin Scorsese pourrait sans doute faire un chef d’œuvre d’une telle histoire. Ça ne doit pas être beaucoup plus difficile à tourner que Silence ou The Irishman.

(Film vu en DVD dans son montage européen de 2h20 ; le montage américain ne fait 1h55.)

Brainstorm, Douglas Trumbull (1983)

Christopher Walken, cobaye de sa propre expérience.

Les docteurs Michael Brace (Christopher Walken) et Lillian Reynolds (Louise Fletcher) ont mis au point un procédé révolutionnaire qui permet de partager, mais aussi d’enregistrer absolument toutes les sensations, vision, odorat, ouïe, goût, toucher, même l’essoufflement et l’accélération cardiaque sont vécus comme si on y était. Ensuite on peut revivre tout ça, autant de fois qu’on le veut, en visionnant l’enregistrement. Comme il se doit, leur découverte va être dévoyée, d’abord par un employé chaud-lapin qui décide d’enregistrer ses exploits sexuels, puis arrivent les militaires qui ont en partie financé le projet et s’apprêtent à le militariser.

Douglas Trumbull est mort le 7 février 2022. Spécialiste des effets spéciaux, il a collaboré à 2001, l’Odyssée de l’espace, Blade Runner, Star Trek, Le Mystère Andromède et The Tree of Life. En tant que réalisateur on lui doit deux films qui ont marqué à jamais la science-fiction, Silent Running et Brainstorm. Soyons clair : les deux ont mal vieilli. Brainstorm reste quand même terriblement attachant. C’est un film d’une autre époque, l’intrigue n’apparaît vraiment qu’au bout d’une heure, entre temps on nous a présenté les personnages, leur histoire commune, leurs projets, leurs désillusions, leur sentiment de trahison parfois. Le casting est impressionnant, Walken est éblouissant, Natalie Wood est « présente » et Louise Fletcher est tragique, elle porte la tragédie qui sera la sienne dès le premier plan où elle apparaît.

Brainstorm est un film maudit. Il a bien failli ne jamais voir le jour, car dans la nuit du 28 au 29 novembre 1981, Natalie Wood se noie au large de l’île de Catalina dans des circonstances douteuses. D’abord l’enquête de police conclue à un accident, malgré les bleus sur le corps de l’actrice et une griffure au visage. Mais suite à de nouveaux témoignages l’enquête est rouverte en 2011 et son mari Robert Wagner qui la soupçonnait d’avoir une liaison avec Christopher Walken (présent sur le bateau des époux au moment du drame) est de nouveau désigné comme suspect, mais de façon plus formelle. Il faut dire que beaucoup d’éléments l’accablent, l’actrice a disparu à 1h30 après une très forte dispute dont est témoin le capitaine, Wagner ne donne l’alerte presque quatre heures plus tard après avoir dit au capitaine « ça lui fera une bonne leçon ». Peu après ce décès, alors considéré comme accidentel, les producteurs veulent mettre fin au tournage et récupérer l’assurance de l’actrice. Trumbull se rebelle, finit le film dans des conditions épouvantables avec l’aide de Lana Wood, la jeune sœur de Natalie Wood qui la double dans certains plans. Ce qui implique quelques faux raccords dans le film, surtout à la fin.

Brainstorm marque aussi par son côté séminal, impossible de ne pas penser à Strange Days de Kathryn Bigelow. C’est un film attachant, plein de trouvailles, mais imparfait. Certains ne supporteront pas la fin qui peut être aisément considérée comme « chrétienne ».

Reste une curiosité que tout fan de science-fiction se doit d’avoir vu au moins une fois dans sa vie.

(Bon courage pour le trouver en Blu Ray ou en DVD, toutes les éditions sont épuisées. Et il atteint des sommets en occasion.)

Prisoners of the Ghostland, Sion Sono (2021)

(Quelle affiche !)

°

Hero (Nicolas Cage) et son acolyte Psycho (Nick Cassavetes) braquent la banque de Bleufleur dans une espèce de farwest japonisant ou plutôt de japon peckinpahisé. Ça tourne au carnage, comme il se doit ; un enfant est tué. Tout le monde à la case prison, sans prendre les vingt millions de yens. Bien plus tard, Hero est relâché pour retrouver Bernice (Sofia Boutella), la « petite-fille » du Gouverneur (Bill Moseley). Bernice est prisonnière du Ghostland, un territoire maudit dont on ne revient pas, et le Gouverneur pense que seul Hero peut la ramener de cet enfer. Histoire de le motiver, il a placé des bombes dans sa combinaison, aux testicules, au cou et aux coudes.

Très honnêtement, je ne sais pas trop ce que j’ai vu. Les références sont tellement lourdes que parfois ça ressemble au remake japonais de la collision-compression de trois films bien connus : New York 1997 (pour la trame globale), Mad Max Fury Road (pour certains décors et le rapport du Gouverneur à ses « petites-filles »), La Horde sauvage (pour la scène de Gatling). L’ensemble est complètement what the fuck, à côté Mandy c’est une enquête de l’inspecteur Derrick. Donc nous voilà confrontés à une sorte de western chambara post-apocalyptique plombé par un scénario absolument sans intérêt, mais a contrario épicé par toute une esthétique samouraï & post-apocalyptique à la fois bien connue, hyper-balisée et totalement novatrice. Le film est très coloré, avec des rouges des jaunes et des bleus qui pètent, on peut aussi y voir un hommage à certains films de Seijun Suzuki comme La Barrière de chair ou La Jeunesse de la bête. On s’étonnera de voir certains acteurs complètement en roue libre, alors que d’autres sont bien dans le ton (Tak Sagaguchi, par exemple.) La plus perdue dans le lot semble être Sofia Boutella qui n’avait pas dû lire le scénario avant de signer, pourtant il doit tenir sur douze pages. La prestation de Bill Moseley est totalement anecdotique au point de fragiliser un film qui dès le départ partait en morceaux.

Le plus surprenant, c’est que l’ensemble est construit sur de vrais sujets de société : le risque nucléaire civil, la marchandisation des corps, l’américanisation du tissu urbain où on retrouve à peu près partout sur la planète les mêmes enseignes Starbuck’s, McDonald et magasins de chaussures Nike.

Pas indispensable, touchant d’une certaine façon et totalement incongru dans la production actuelle si formatée. Après, réflexion faite, un film de Sion Sono c’est toujours intéressant, même quand c’est raté.

L’Impasse, Brian de Palma (1993)

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Après plusieurs années passées en prison, Carlito Brigante (Al Pacino, au sommet de son art) est relâché. Son avocat, Kleinfeld (Sean Penn), a trouvé un vice de procédure qui annule le jugement. Carlito veut changer, il veut s’associer avec un ancien taulard qui vient de s’installer aux Bahamas pour y créer une entreprise de location de voitures. Carlito doit trouver 75 000 dollars pour quitter le Bronx. Il va vite s’apercevoir que le quartier de son enfance a bien changé. De nouveaux gangsters ont mis la main sur le trafic de drogues, des chiens fous comme Benny Blanco (John Leguizamo) qui ne respectent aucune règle, aucune personne. Carlito aimerait emmener Gail (Penelope Ann Miller, bouleversante) avec lui, une danseuse douée, mais qui n’arrive à gagner sa vie qu’en faisant du go-go dancing.

En 1993, dix ans après Scarface, Brian de palma retrouve Al Pacino et lui offre à nouveau un rôle d’anthologie. Mais il ne tourne pas un conte de fée, mais bien la chronique d’une mort annoncée, une tragédie grecque où tout est écrit à l’avance, où la fin est connue dès le début. Pacino, magnifique, avance vers sa mort, trahi de toutes parts, menacé par ceux qui se disent ses amis et même ceux qui furent vraiment ses amis. C’est Shakespeare dans le Bronx. Quatre ans après Outrages, Brian de Palma retrouve Sean Penn pour lui offrir un rôle absolument incroyable. Le cheveu frisé, aussi amical qu’un vendeur de voitures d’occasion, Sean Penn incarne le plus pourri des avocats new-yorkais, défoncé à la coke H24 et prêt à jeter son seul ami, Carlito, aux enfers, pour tenter d’échapper à la maffia italienne.

Le film contient de nombreux morceaux de bravoure : la partie de billard, l’évasion du vieux Taglialucci, la fusillade du métro (qui rappelle dans sa maestria celle des Incorruptibles). On ne voit pas passer ses 2h24.

Carlito a tué, à plusieurs reprises. Il est doué pour ça. Il s’est construit dans la violence, il s’est enrichi grâce à elle, et il n’échappera pas au retour de manivelle.

Sa rédemption vouée à l’échec dessine une fresque urbaine passionnante de bout en bout. Et on se surprend même à souhaiter qu’il arrive à concrétiser son rêve.

Charlie’s country, Rolf de Heer (2013)

🦘

Charlie (David Gulpilil) est un vieil Aborigène (de la région de Darwin) qui ne comprend pas ce que les Blancs font sur ses terres. Il touche l’aide sociale, il essaye de chasser un peu, il fume de la ganja et a des rapports conflictuels avec la police locale. Après un épisode de chasse au buffle rocambolesque, Charlie voit son fusil lui être confisqué par les flics. Alors, pas content du tout, il décide de retourner vivre comme un « Noir », dans le Bush.

Charlie’s country de Rolf de Heer est un film drôle et triste à la fois. Une comédie dramatique, sans doute. C’est un très beau film qui montre le statut particulièrement délicat des Aborigènes en Australie. Rolf de Heer montre leur beauté, mais aussi leur faiblesse (penchant pour l’alcool, incapacité à travailler dans un cadre « occidental », etc). On est bluffé par la prestation de David Gulpilil (mort récemment). Décidément cet acteur a joué dans de nombreux films que j’adore : Walkabout de Nicolas Roeg, La Dernière vague de Peter Weir, The Proposition de John Hillcoat, 10 canoes, 150 lances et 3 épouses.

On ne peut pas s’empêcher de dresser un parallèle entre ces « Noirs » australiens et les Indiens d’Amérique. Dans les deux cas, tout ce qui est en lien avec l’alcool – interdiction, restrictions – semble relever de la copie carbone.

Charlie’s country est certes un film triste, mais il vaut vraiment le coup (et il y a des moments vraiment très drôles).

PS : Comme d’habitude, c’est vraiment une tannée pour trouver les films de ce réalisateur en DVD ou en Blu Ray (Rolf de Heer a signé une adaptation du Vieux qui lisait des romans d’amour avec Richard Dreyfuss introuvable).

Octobre, série télé d’après le roman de Soren Sveistrup

(Disclaimer : Le roman Octobre de Soren Sveistrup est publié par Albin Michel, maison dont je suis salarié.)

Une femme est retrouvée morte dans un parc public, sa main a été sciée. A côté de son cadavre on a trouvé un bonhomme de marrons. Problème, l’objet porte l’empreinte de Kristine Hartung, la fille disparue de Rosa Hartung, ministre des affaires sociales du gouvernement en place. Un assassin a été arrêté et jugé pour cette disparition, il a avoué le meurtre, une machette pleine de sang a été retrouvée dans son véhicule. Il dit avoir enterré les morceaux du cadavre de Kristine dans les bois, vers le nord, mais ne se souvient plus d’où. Sa pathologie, schizophrénie paranoïde, ne lui permet pas de distinguer ses fantasmes de la réalité. Les enquêteurs chargés de l’affaire aimeraient beaucoup interroger à nouveau les Hartung, mais leur hiérarchie s’y oppose. Néanmoins, ils passent outre…

Bon, si vous voulez une série policière qui vous scotche à votre canapé pour six épisodes d’une heure environ, Octobre est un très bon candidat. Je n’ai pas lu le roman (assez épais, dans mon souvenir) et donc j’ignore si l’adaptation est fidèle, mais c’est très réussi avec des personnages très fouillés. Ça ne pourrait être qu’une banale histoire de psychopathe qui tue et démembre des femmes pour son plaisir, mais un sujet central émerge très vite : la maltraitance sur les enfants. C’est une série très noire, très humaine, mais pas inutilement gore. Certains détails scénaristiques m’ont fait tiquer (dès le second épisode, il y a un indice très fort qui est totalement passé sous silence par les Hartung alors que c’est en fait très important pour eux ; et vers la fin, il y a une scène d’action un peu capillotractée). Mais bon, ce ne sont que des détails, c’est vraiment prenant sans être follement original (même si, fait remarquable, on évite le portrait du flic veuf noyé dans l’alcool). Il y a du Millénium là-dedans, sans être une copie carbone.

Je conseille.

Titane, Julia Ducournau (2021)

Quand elle était enfant, Alexia a eu un terrible accident de voiture (un peu petit bras dans la façon d’être filmé) dont elle était en partie responsable. On lui a vissé une plaque de titane sur la boîte crânienne. Devenue adulte, Alexia tue les hommes (et les femmes) qui tentent de coucher avec elle ou qu’elle séduit mais finit par massacrer quand même. Après une énième tuerie, elle se fait passer pour Adrien, le fils disparu d’un commandant de sapeurs pompiers (Vincent Lindon) qui a de graves problèmes de stéroïdes.

Par où commencer ?

Titane est une expérience.

Si Julia Ducournau a un style bien à elle, et un imaginaire féminin horrifique à base de seins qui pendent, grossesses, chairs torturées, cicatrices, plaies ouvertes, chirurgie non-esthétique, règles douloureuses, avortement artisanal et j’en passe, Titane semble avoir quand même été accouché sous le double parrainage de David Cronenberg (Chromosome 3, Crash) et David Lynch (Sailor et Lula) ; Nicolas Winding Refn n’était pas très loin non plus. Sur le plan technique, le film souffre de plusieurs défauts, si les choix musicaux sont impeccables, les dialogues sont pauvres pour ne pas dire pire et en plus mal mixés, certaines répliques étant difficilement compréhensibles. Certaines scènes font vraiment fauchées comme l’accident de voiture qui ouvre le film. Titane est éprouvant : plaies, cicatrices, coups et blessures, agressions sexuelles incessantes, automutilation, situations embarrassantes. Il est surtout pauvre sur le plan intellectuel. Tout ça reste très superficiel, sans avoir l’humour noir de Grave, même si certaines scènes sont assez drôles. Le plus réussi dans le film ne relève pas des films de genre. Julia Ducournau s’intéresse à la façon dont les hommes se sentent, se montrent virils et c’est plutôt bien vu.

Titane est une expérience.

Je l’ai vu ; je ne le reverrai sans doute jamais.

(Que ce film ait eu la palme d’or à Cannes me laisse rêveur.)

The Stand – série TV d’après Stephen King

🦂

Un fléau a frappé la Terre, une grippe surnommée Captain Trips.

Certains ont survécu. Très peu.

Ils rêvent de Mère Abigaël (Whoopi Goldberg), une très vielle dame noire qui les attend dans une maison de retraite du Colorado.

Ou ils rêvent de l’homme noir, Randall Flagg (Alexander Skarsgård), le faux Messie qui festoie dans son royaume de Las Vegas transformé en Sodome et Gomorrhe.

Alors les survivants comme Stu (James Marsden), comme Frannie, prennent la route pour le sud-ouest des USA.

🦂

J’ai beaucoup aimé cette série. C’est une des meilleures adaptations que j’ai vues de Stephen King sur petit écran.

Au-delà de ce jugement, je vais spoiler et pas qu’un peu. Je vous invite donc à lire la suite du papier quand vous aurez vu la série (si vous avez envie de la voir), à moins que le spoil ne vous dérange pas ou que vous ayez lu le monumental roman Le Fléau.

Le Fléau est un roman chrétien, c’est même un roman biblique, dans lequel on retrouve, un peu triturées par Stephen King, les Révélations de Saint Jean et le livre de Job. Les hommes sont soumis par Dieu à une terrible épreuve, la mort, la maladie, la violence, les trahisons. Las Vegas est Sodome et Gomorrhe, Hemingford Home est une cité pacifique, en équilibre précaire, basée sur l’entraide et la compassion.

Ok, ça peut déplaire, ça peut même donner la nausée aux plus athées d’entre nous. Mais c’est le roman. Stephen King voulait écrire un hommage au Seigneur des anneaux de Tolkien (autre grand roman chrétien) et c’est exactement ce qu’il a fait. Abigail œuvre pour le bien. Randall Flagg œuvre pour le mal et se nourrit de nos peurs. Sans nos peurs, il n’est rien. Avec la foi, on est invincible. Quand Abigaël envoie les quatre (apôtres ?) à Vegas, dont un tombera en chemin, elle leur demande de partir sans armes. De partir avec leur seule foi, et non en elle, mais bien en Dieu. C’est la magie du Fléau, elle ne réside pas dans une boule de feu salvatrice ou des aigles géants descendants du ciel, elle réside dans la capacité de l’homme à prouver à Dieu qu’il mérite d’être épargné. D’ailleurs, l’hommage à Tolkien va loin (ce que semble bien avoir saisi les producteurs), ainsi le neuvième et dernier épisode rappelle rien de moins que le retour des Hobbits dans leur chère Comté.

Le bien, le mal. Le blanc, le noir. Certains sont déjà en train de verdir. Alors certes, ça semble complètement déconnecté de notre époque où toutes les frontières se brouillent, mais il reste du gris dans le paysage et c’est là que la série devient excellente, dans sa façon de nous montrer les personnages gris, les personnages qui s’élèvent comme Larry Underwood et les personnages qui basculent dans la trahison comme Harold Lauder. Même le destin de Nadine, promise à l’homme en noir, a quelque chose de tragique et de touchant.

Quand j’étais enfant, j’ai vu Charlton Heston ouvrir les flots de la mer rouge et j’en suis resté longtemps bouche bée. Adulte, j’ai apprécié le combat à mort d’une vieille dame noire très digne et d’un humain au cœur de scorpion et à l’âme de charbon. Les acteurs sont globalement excellent, mais Alexander Skarsgård est quand même nettement au-dessus du lot. Il incarne un Randall Flagg mémorable. La production (décors, effets spéciaux) est remarquable et rarement une cité décadente aura été aussi bien mise en images.

La Nuit des juges, Peter Hyams (1984)

Le jeune juge Steven Hardin (Michael Douglas, parfait), du genre idéaliste, est confronté à un cas de conscience épouvantable. Un enfant a été torturé, violé et assassiné. Deux hommes ont été arrêtés, mais la chaussure de l’enfant, trouvée dans leur van, n’a pas été récupérée grâce à un mandat en bonne et due forme. Cette preuve est donc irrecevable et Hardin ne peut que prononcer le non-lieu. Il se rapproche alors de son mentor et ancien professeur, le juge Benjamin Caulfield (Hal Holbrook, très bien) qui lui dit qu’il existe peut-être une solution…

Dix ans après le fort réussi Magnum Force, dans lequel jouait déjà Hal Holbrook dans un rôle très proche, Peter Hyams se penche sur les grains de sable qui grippent la machine judiciaire américaine. Son constat est très intéressant et son film ne manque pas de faire fonctionner les méninges à plein régime. Il n’y a pas de réponse simple face à un problème complexe. Sans fusillades tonitruantes, Peter Hyams livre un thriller cérébral qui ne manque pas d’atouts, à commencer par un casting impeccable et un sens extraordinaire du rythme. Ça ne vaut sans doute pas le cinéma de Sidney Lumet sur la justice, la police et la corruption, mais ça reste toutefois d’un très bon niveau.

Peter Hyams a tout réalisé dans sa vie, du navet d’action avec Jean-Claude Van Damme au très bon film policier comme cette Nuit des juges.

Femme sauvage, Tom Tirabosco (Futuropolis)

Couverture (détail)

Le monde tel que nous l’avons connu a pris fin. La société nord-américaine s’est effondrée, victime du capitalisme.

« J’ai toujours pensé que les humains étaient une espèce toxique.
Des super prédateurs.
Les humains, à part tout bousiller et rendre ce monde plus laid, je ne sais pas à quoi ils servent…
Celui qui nous a inventés, il aurait pas dû, car au final, il faut bien reconnaître qu’on est juste des gros cons…
Les gros cons de la création. » 4e de couverture.

Une jeune femme (activiste d’Extinction Rébellion) prend la route vers le nord, vers le Yukon où elle veut rejoindre un groupe de rebels. Son odyssée va la mener à faire une autre rencontre.

[Attention critique avec spoilers]

Femme sauvage de Tom Tirabosco est une belle BD noir&blanc publiée en 2019 par Futuropolis. Sur le plan politique, elle ne convaincra que les convaincus de l’équation capitalisme+patriarcat=fin de l’humanité (c’est sa principale faiblesse, à mon humble avis). Le propos est naïf, même si le texte est farci de nombreuses citations de Henry David Thoreau, mort de la tuberculose à 44 ans, faut-il le rappeler. Mais bon cette naïveté, ce concentré d’idéaux est totalement raccord avec le projet, donc difficilement attaquable, tout ça a l’air produit par une saine colère et une formidable sincérité. Là où Tirabosco surprend d’avantage c’est dans son scénario qui au final mêle naturalisme et imaginaire. Il nous montre deux femmes sauvages : l’héroïne (autrefois urbaine) et l’amérindienne géante qu’elle va rencontrer dans les bois. La rebelle des villes et la chamane des bois. Cette autochtone avec ses gros seins qui pendent, son surpoids et sa force de colosse évoque à la fois la vénus de Willendorf et une déesse de la fertilité. La rencontre des deux femmes, ce qui les rassemble est assez émouvant, tout comme ce qui les sépare d’ailleurs. Leur destin final est plus symbolique, foudroiement technologique pour l’une et engloutissement naturel pour l’autre.

Car il y a beaucoup de symboles dans cet ouvrage, les événements ont presque tous un sens, ils mènent quelque part, ils servent le discours, il rappellent les idéaux, aiguillonnent la réflexion. Évidemment cela renforce l’aspect naïf de l’ensemble (on a presque envie de dire programmatique – alors qu’en fiction l’adjectif a quand même tout d’un gros mot).

Très honnêtement, car des ouvrages post-apocalyptiques j’en ai lus des dizaines dans ma vie, ce que j’ai le plus aimé ici, c’est le dessin, il est souvent très inspiré. Certaines visions sont magnifiques. Comme dans la vraie vie, le vulgaire et le sublime se côtoient.

« Nous sommes capables de faire des choses merveilleuses, nous sommes capables de faire des choses terribles », disait Sam J. Miller au sujet des personnages de son roman La Cité de l’orque.

C’est le nœud du problème, rien n’est tout noir, rien n’est tout blanc.

Femme sauvage est un album vraiment intéressant ; je ne regrette pas de l’avoir acheté et lu. Par contre, je regrette que le dessinateur ne se soit pas associé à un scénariste plus ambigu.