Aguirre, la colère de Dieu, Werner Herzog (1972)

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Accompagnés de leurs esclaves nègres et incas, des conquistadors descendent des Andes péruviennes jusqu’à l’Amazone. Ils sont censés découvrir l’Eldorado et apporter la parole de Dieu aux indigènes. Mais le fleuve est furieux, les difficultés s’enchaînent, des hommes meurent… jusqu’à ce qu’une mutinerie éclate, menée par Don Lope de Aguirre (KLaus Kinski).

Souvent considéré comme un chef d’œuvre, ou un des cent films à voir dans sa vie, Aguirre, la colère de Dieu est un spectacle étrange où la réalité concrète du tournage se mêle bien souvent à l’histoire que nous raconte Werner Herzog. Sur le plan technique, le film déçoit, il est en 4/3, un format assez peu adapté à l’aventure amazonienne. Tourné en anglais, la bande-son (en mono) s’est révélée inutilisable et il a fallu plus tard tout doubler en allemand, avec cette particularité que Klaus Kinski a refusé de ré-enregistrer ses dialogues et qu’un acteur l’a donc imité à la place. Le tournage fut compliqué, chaotique, notamment à cause d’une inondation imprévue des décors naturels que le réalisateur a fini par inclure dans son scénario en plein tournage. Sans parler de l’absence insensée de cascadeurs lors des scènes de radeau ou de bataille et des moyens limités du réalisateur ; on voit bien, à plusieurs reprises, à la lumière de plusieurs ellipses, de quelques bricolages, que la production n’a pas été à la hauteur de l’ambition démesurée du réalisateur.

Aguirre est la première collaboration Herzog/Kinski ; leurs relations tumultueuses donneront lieu à un des meilleurs documentaires du réalisateur allemand : Ennemis intimes. Presque cinquante ans après son tournage, Aguirre reste un étrange objet filmique, une expérience entre le cinéma, le théâtre (le fameux monologue d’Aguirre aux accents macbethiens) et l’improvisation, certaines scènes sont « décalées », pas vraiment dans le ton historique. Herzog détruit la rationalité tout au long du récit, rien n’est normal dans cette histoire. Alors qu’ils crèvent de faim, les conquistadors perdus relâchent dans la nature un cheval dont la viande aurait pu les nourrir pendant des jours. Cette bizarrerie n’est pas la moindre, dans un récit rythmé par la folie. Et la cupidité, la fièvre de l’or. Herzog montre avec ironie des êtres « civilisés » qui sont en fait pires que des bêtes sauvages et se dédouanent de leur crime dans l’ombre de Dieu. Ce qui est bien pratique et nous ramène violemment à certaines situations présentes.

Le film surprend aussi par le malaise qu’il crée, notamment lors de cette scène où Aguirre (surnommé le Führer par ses partisans) dit qu’il va se marier avec sa fille pour donner naissance à une lignée absolument pure, dans ce pays nouveau « six fois plus grand que l’Espagne » et qui lui est destiné. On rappellera ici que Klaus Kinski fut accusé de viol par sa fille aînée Pola et sa fille Nastassja livra à la presse un certain nombres de souvenirs douloureux : « Il m’a toujours trop touchée, il m’attirait tellement contre lui que je pensais que je n’allais pas pouvoir me dégager. À l’époque, j’avais 4 ou 5 ans et nous vivions à Munich (…) mais j’ai réussi à me dégager de ses étreintes. » « Il a toujours terrorisé notre famille. On ne pouvait jamais prévoir quand il exploserait à nouveau de colère. Parfois, pour des raisons obscures, il jetait contre les murs tout ce qui lui passait entre les mains et criait si fort que j’étais à chaque fois terrorisée. » Dans son autobiographie, Klaus Kinski a ce commentaire désobligeant au sujet de l’actrice Cecilia Rivera qui joue sa fille : « Il n’y a pas une seule personne qui ne soit pas épuisée à mort ou malade ou les deux. Mais ma fille dans le film, une Péruvienne blonde de seize ans, a été baisée par presque tout le monde, je crois. » Commentaire qui ne fait que rajouter au malaise.

Voilà bien un film fou dont le tournage a dérapé à plusieurs reprises (un membre de l’équipe a eu le bout du doigt arraché par une balle perdue) et qui nous rappelle qu’à ses débuts Werner Herzog, à mon sens fasciné par le danger, a eu souvent une attitude douteuse quant aux règles de sécurité élémentaires, dans bien des cas par soucis d’économie des frais de production il est vrai.

Au final, Aguirre, la colère de Dieu est un film vraiment à part dans l’histoire du cinéma et dire qu’il vaut le coup d’œil est un euphémisme.

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