Dans la chaleur de la nuit, Norman Jewison (1967)


Sparta, Mississippi. Dans les annรฉes 60.

Dans la chaleur de la nuit un entrepreneur venu investir dans cette petite ville est brutalement assassinรฉ. Peu de temps aprรจs, l’adjoint du shรฉriff (Warren Oates) qui ne brille pas par un quotient intellectuel hors du commun arrรชte un homme noir (Sidney Poitier) qui attendait le premier train du matin. Cet homme se rรฉvรจle รชtre un policier de Philadelphie, expert en homicide, qui venait rendre visite ร  sa mรจre dans le Mississippi. A la demande du maire de Sparta, le shรฉriff local (Rod Steiger) est bien obligรฉ de s’associer avec l’officier de police noir pour trouver l’assassin.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu ce film et il est toujours aussi bon. L’enquรชte policiรจre n’est qu’un prรฉtexte pour montrer un sud raciste qui n’est pas prรชt ร  voir arriver des noirs habillรฉs comme les blancs (c-ร -d en costume รฉlรฉgant). Sidney Poitier et Rod Steiger forment un duo รฉpatant. Leur opposition quiโ€‚se transforme peu ร  peu en respect, voire peut-รชtre en amitiรฉ sur la toute fin du film est superbement mise en scรจne. Norman Jewison ne raconte pas le racisme, il le montre, par petites touches qui en s’accumulant peignent un tableau tout ร  fait effrayant de rรฉalisme. Tous les racismes sont prรฉsents, le frontal, le plus facile ร  identifier, comme le paternaliste, plus insidieux. Le face ร  face entre Sidney Poitier et Endicott (le plus gros propriรฉtaire terrien de Sparta) est pour le moins intense et dit tellement sur les deux hommes en tellement peu de temps que รงa relรจve du tour de force.

Au-delร  du film, qui est trรจs bon, il faut sans doute aussi se souvenir du contexte de son tournage. En 1964, Sidney Poitier et le chanteur Harry Belafonte avaient รฉtรฉ poursuivis dans le Mississippi par des membres armรฉs du Ku Klux Klan bien dรฉcidรฉs ร  les lyncher alors qu’ils livraient de l’argent ร  un mouvement de dรฉfense du droit de vote. Par consรฉquent, le film n’a pas รฉtรฉ tournรฉ dans le Mississippi, mais ร  Sparta dans l’Illinois et au Kentucky pour la scรจne de la plantation de coton. Pendant toute la durรฉe du tournage dans le Kentucky, Sidney Poitier (menacรฉ de mort par des suprรฉmaciste blancs du coin) a dormi avec une arme sous son oreiller. Et le tournage sur place a dรป รชtre finalement รฉcourtรฉ tant la situation s’รฉtait envenimรฉe. Tout cela semble un peu surrรฉaliste depuis notre salon en 2024. Sidney Poitier a eu une immense influence sur la sociรฉtรฉ amรฉricaine ; sans le succรจs populaire de Sidney Poitier, je ne pense pas que Barack Obama aurait pu devenir prรฉsident.

J’ai tendance ร  considรฉrer que Dans la chaleur de la nuit fait partie d’une trilogie thรฉmatique « sociale » qui compte deux autres films de 1967 avec Sidney Poitier dans le rรดle principal : Les Anges aux poings serrรฉs et Devine qui vient dรฎner ? Dans chacun de ces films un homme noir occupe un poste oรน « on ne l’attend pas », policier spรฉcialiste des homicides, ingรฉnieur ร  Londres et docteur californien ร  l’excellente rรฉputation professionnelle.

Mare of Easttown – sรฉrie TV


Mare (Kate Winslet) est flic dans une petite ville oรน tout le monde se connaรฎt. Une jeune fille a disparu un an plus tรดt et l’enquรชte ne donne rien, ce que la mรจre de la victime (malade du cancer de surcroit) reproche ร  Mare. Mare est grand-mรจre d’un petit garรงon qui vit chez elle. Elle est mรจre aussi d’une jeune รฉtudiante / musicienne lesbienne plutรดt bien dans ses pompes malgrรฉ le suicide rรฉcent de son frรจre. Mare est une femme divorcรฉe dont le mari vit en face de chez elle et s’apprรชte ร  se remarier. Quand une jeune mรจre cรฉlibataire est assassinรฉe dans un parc, puis son cadavre jetรฉ dans une riviรจre, la vie de Mare devient encore plus compliquรฉe, d’autant plus qu’on lui impose un nouveau coรฉquipier, un crack de police criminelle (Evan Peters).

Sรฉrie policiรจre d’une rare รขpretรฉ, portrait de femme d’une impressionnante complexitรฉ, Mare of Easttown permet ร  Kate Winslet de faire une fois de plus la preuve de tout son talent, et quelle preuve ! Mare est touchante, parfois indรฉfendable, compรฉtente, parfois incompรฉtente, elle est sexe et attire les hommes, malgrรฉ ses annรฉes et ses formes. Toute la partie portrait de femme de cette sรฉrie HBO est complรจtement convaincante. Ce n’est pas tous les jours qu’une sรฉrie tรฉlรฉ met en vedette une femme divorcรฉe, grand-mรจre trรจs jeune (circa 44 ans) et rongรฉe par la culpabilitรฉ.

Je serai plus rรฉservรฉ sur la partie policiรจre, notamment sur le dernier รฉpisode oรน se dรฉnoue l’affaire de meurtre d’Erin (il y a vraiment un truc factuel qui ร  mon sens ne fonctionne pas, mais je ne spoile pas). Mais bon, ร  ce bรฉmol prรจs, Mare of Easttown vaut dรฉfinitivement le coup.

Killers of the flower moon, Martin Scorsese (2023)


Dans les annรฉes 20, un soldat, Ernest Burkhart (Leonard Di Caprio, sans doute un peu trop รขgรฉ pour le rรดle qu’il joue au dรฉbut du film) rejoint son oncle William Hale ร  Fairfax, Oklahoma. L’argent y coule ร  flots, car le pรฉtrole y coule ร  flots. Ce pรฉtrole appartient aux Indiens Osages qui, comble de l’ironie, ont รฉtรฉ dรฉplacรฉs lร  par le gouvernement au cours du XIXe siรจcle. Les Indiens sont riches et les Blancs qui travaillent pour eux les jalousent, voire les dรฉtestent. C’est ร  รฉpoque-lร  que des meurtres d’Indiens commencent ร  avoir lieu, et qu’un immense systรจme de spoliation organisรฉ commence ร  รฉmerger des boues noires de l’Oklahoma. Ernest y contribue ร  tous les niveaux, ce qui en fait sans doute l’idiot le plus dรฉtestable de la planรจte.

Ce film m’a tuรฉ.

[Critique avec spoilers]

Mais revenons en arriรจre…. Killers of the flower moon est l’adaptation du rรฉcit de non-fiction La Note amรฉricaine de David Grann (disponible chez Pocket). C’est un long film-fleuve de 3h26. Je l’ai vu sans jamais m’ennuyer, trouver le temps long ou mรชme regarder ma montre. C’est une fresque historique qui m’a mis dans un sentiment de mal รชtre quasi-permanent, tellement elle est รฉprouvante sur le plan psychologique (pour une fois, Scorsese s’assagit sur la violence physique, on est loin des scรจnes de meurtre de Casino, par exemple). Pour rรฉsumer ce spectacle, disons que Scorsese y montre l’assassinat d’une femme sur une pรฉriode de temps trรจs longue. Cette femme a ร  la fois la conscience qu’elle va รชtre assassinรฉe (comme ses sล“urs) et semble quasi accepter son sort, aprรจs il est vrai un rรฉel moment de rรฉbellion oรน elle prend son destin en mains et provoque une enquรชte du gouvernement. Cette femme, Mollie, รฉpouse d’Ernest et mรจre de ses enfants est incarnรฉe ร  l’รฉcran par Lily Gladstone, qui est juste incroyable du dรฉbut ร  la fin (je ne sais pas si elle aura l’oscar, mais elle le mรฉrite dix fois). Comme le prรฉcรฉdent film du rรฉalisateur, The Irishman, Killers of the Flower Moon est donc l’histoire d’un meurtre (mรชme s’il y en a d’autres), un meurtre qu’on nous montre sous toutes ses coutures. Un meurtre dont le rรฉalisateur explore les racines, la tige, les pรฉtales, le pistil et les รฉtamines.

En regardant ce film, j’ai eu l’impression que Scorsese voulait laisser dans sa filmographie quelque chose d’aussi important/incontournable que La Porte du Paradis dans celle de Michael Cimino. Mais le film est moins rรฉussi. En se concentrant (trop ?) sur le destin individuel de Lily, il perd un peu de hauteur. La mise en scรจne est assez inventive au dรฉbut, puis le film retombe dans un classicisme qui lui va bien, sans plus. La veulerie d’Ernest est รฉprouvante ; j’ai longtemps pensรฉ qu’il allait changer. Mais non, c’est l’autre sujet du film. Comment un homme intelligent (William Hale / Robert De Niro) arrive ร  faire commettre les pires horreurs aux idiots ร  sa botte.

Killers of the flower moon n’est pas le chef dโ€™ล“uvre de Scorsese, mais c’est un film puissant et mรฉmorable qui met en scรจne deux des plus belles ordures de l’histoire du cinรฉma amรฉricain. C’est aussi un film d’une cruautรฉ et d’une tristesse inouรฏes.

Chimichanga, Eric Powell (T1), Stephanie Buscema (T2)


Je continue mon exploration de lโ€™ล“uvre d’Eric Powell avec le diptyque Chimichanga. L’histoire d’une fillette ร  barbe, en lรฉger surpoids, au rรฉgime alimentaire douteux, qui hรฉrite d’un gros monstre poilu et le ramรจne dans le cirque de son grand-pรจre (oรน il va รฉvidemment foutre le bazar, sinon y’a pas d’histoire). Parallรจlement, on suit une sorciรจre flatulente (Pรฉtowomane ?) qui essaye de vendre sa derniรจre potion ร  une industrie pharmaceutique fonciรจrement humaniste. L’ensemble pรฉtillant รฉvoque Freaks de Tod Browning remakรฉ par un Tim Burton sous gaz hilarant. Avec une jolie brochette de morales ร  la clรฉ (ร  molette ?) : la mรฉchancetรฉ contre les gens diffรฉrents c’est pas bien, la grossophobie รงa craint, la beautรฉ c’est trรจs surfait et tout รงa. Racontรฉ comme รงa, le machin ร  poil peut faire peur, mais en fait c’est lรฉger, rigolo et plein de trouvailles visuelles, c’est de la barbe-ร -papa verte, la meilleure, en BD. Le tout, rรฉsolument charmant, fout plutรดt la patate. Eric Powell en profite pour rendre un sincรจre hommage ร  tout ce qui avait terrifiรฉ le jeune Ray Bradbury et lui avait inspirรฉ un de ses chefs dโ€™ล“uvres : La Foire des tรฉnรจbres.

Le tome 2 – La Tristesse du pire visage du monde – toujours scรฉnarisรฉ par Powell, mais dessinรฉ par Stephanie Buscema est dans la droite lignรฉe du prรฉcรฉdent. Les couleurs de Dave Stewart participent ร  cette continuitรฉ. On ne peut pas s’empรชcher de regretter le trait de Powell, plus prรฉcis, mais Buscema compense avec un trรจs grand respect du fond et s’approprie la forme sans singer bรชtement le maรฎtre.

Ed Gein, autopsie d’un tueur en sรฉrie, Eric Powell (scรฉnario et dessin) & Harold Schechter (scรฉnario)


Entre l’รขge de quinze et vingt ans (grosso modo) j’ai lu au moins une douzaine de biographies de tueurs en sรฉrie (beaucoup รฉtaient de mรฉdiocre qualitรฉ, รฉcrites par des auteurs franรงais qui ne faisaient que mouliner les infos disponibles dans les sources amรฉricaine), mais j’ai aussi lu certains livres รฉcrits par les fondateurs du VICAP et autres agents du FBI qui ont traquรฉs les ยซย psychopathesย ยป comme Robert K. Ressler. ร‰trangement, de toute cette brochette de monstres livrรฉe au public avide, c’est plutรดt Ed Kemper qui m’est restรฉ le plus en mรฉmoire (sans doute ร  cause de son physique hors-normes) et si je connaissais le nom d’Ed Gein, je n’avais qu’une idรฉe floue des crimes qu’il avait rรฉellement commis et des conditions dans lesquelles il les avait commis. Aprรจs cette pรฉriode de fascination assez intense, je me suis dรฉsintรฉressรฉ des livres sur les tueurs en sรฉrie, me contentant de piocher dans les bons films comme Le Sixiรจme sens de Michael Mann, Le Silence des agneaux de Jonathan Demme, Seven de David Fincher, puis beaucoup plus tard Zodiac du mรชme rรฉalisateur.

Il y a bien longtemps que les tueurs en sรฉrie ont fini de me fasciner, en tout cas leurs crimes ne m’intรฉressent plus et lire un รฉniรจme roman oรน des femmes, plus ou moins jeunes, se font couper en morceaux ne m’attire pas du tout, au contraireย : รงa aurait plutรดt tendance ร  me faire fuir ร  toutes jambes. Mais le film Monster de Patty Jenkins et la BD Mon ami Dahmer m’ont assez rรฉcemment permis de changer de perspective, en m’invitant ร  me pencher sur ce moment oรน l’esprit humain commence ร  se briser. Cette plage d’รฉvรฉnements qui s’รฉternise, qui descend de l’esprit vers l’enfer, comme un miroir cassรฉ au ralentiย : morceau par morceau. Fragment par fragment.

J’รฉtais sceptique quand la bande-dessinรฉe d’Eric Powell (dessin et scรฉnario) et Harold Schechter (scรฉnario) a paru. En tout cas, je suis passรฉ ร  cรดtรฉ en librairie, ร  plusieurs reprises, pendant des semaines, sans la feuilleter ou mรชme la prendre pour en consulter la 4e de couverture. Et puis, le temps passant, lisant des critiques รงa et lร , j’ai eu de plus en plus envie de voir comment ils avaient traitรฉ le cas Ed Gein, ce tueur qui avait inspirรฉ les personnages de Leatherface (Massacre ร  la tronรงonneuse) et de Norman Bates (Psychose), entre autres, et dont au final je ne savais pas grand chose.

Ed Gein, autopsie d’un tueur en sรฉrie m’a impressionnรฉ, c’est ร  la fois extrรชmement frontal (et/ou perturbant) et en mรชme temps terriblement subtil et adroit. Les auteurs ont trouvรฉ un รฉquilibre impossible โ€“ suspendu entre horreur et raison โ€“ qui force l’admiration. On sent aussi, dans le rรฉcit, une vrai respect pour les victimes, pour une communautรฉ meurtrie en profondeur. Il est รฉvident que cette bรฉdรฉ n’est pas ร  mettre en toutes les mains, mais au-delร  de sa narration implacable, de son incroyable puissance elle a quelque chose d’รฉdifiant, elle apporte au lecteur, peut-รชtre juste une รฉtincelle de comprรฉhension, mais une รฉtincelle aussi fragile que prรฉcieuse.

Dรฉcidรฉment, c’รฉtait un projet bien risquรฉ et le rรฉsultat se rรฉvรจle plus que convaincant.

Gunpowder Milkshake, Navot Papushado (2021)


Sam est tueuse ร  gages, elle travaille pour la Firme comme sa mรจre avant elle. Un jour, une mission part en sucette et la mission suivante, conรงue pour rรฉparer le dรฉrapage de la prรฉcรฉdente, foire encore plus fort, plus mal. Alors, Sam n’a pas d’autre choix : pour sauver sa peau et celle d’une gamine de huit ans qu’elle a transformรฉe en orpheline, il lui faut retourner ร  la Bibliothรจque.

(Parmi les nombreuses perversions sexuelles dont je souffre (ou jouis, c’est selon) je ne peux pas rรฉsister ร  un film avec Angela Bassett.)

Gunpowder Milshake c’est un film d’action sanglant pour de rire, un truc pop qui dรฉfrise et dรฉcoiffe. On retrouve parfois l’ambiance du premier John Wick avec cette Bibliothรจque qui joue un peu le mรชme rรดle scรฉnaristique que l’hรดtel Continental dans la bien dรฉcevante (au final) tรฉtralogie John Wick. Plus rรฉussi que le rรฉcent Bullet train, moins laborieux ร  mon avis, (mais totalement dans la mรชme veine), Gunpowder Milkshake prรฉsente son lot d’hรฉroรฏnes hypercools et sa horde de mรฉchants ridicules et/ou pathรฉtiques. Les scรจnes d’action envoient du bois (beaucoup de sapin, au final) et le scรฉnario un brin dรฉlirant รฉvoque une boisson pรฉtillante trรจs sucrรฉe mรฉlangรฉe avec un red bull rรฉduit au barbecue. Quant aux Bibliothรฉcaires (Angela Bassett, Michelle Yeoh et Carla Gugino), c’est un peu la revanche triomphante des cinquantenaires/soixantenaires sur Hollywood. On peut aussi apprรฉcier le sous-texte.

Moi j’adore.

Misanthrope, Damiรกn Szifron (2023)


Le soir du nouvel an, ร  Baltimore, un tireur abat 29 personnes avec un vieux fusil de sniper, sans rater un seul tir, puis fait exploser l’appartement oรน il se trouvait. Eleanore (Shailene Woodley), simple agent de police, se rue sur les lieux de l’explosion, commence ร  filmer les gens qui sortent de l’immeuble et ordonne ร  un autre policier de faire de mรชme. Puis, alors que les pompiers interviennent, elle monte sans masque les 17 รฉtages jusqu’ร  l’appartement d’oรน sont provenus les tirs. Arrivรฉe sur place, elle perd connaissance, avant d’รชtre prise en charge par les pompiers. Quand elle revient ร  elle, peu de temps aprรจs, toujours dans l’appartement dรฉvastรฉ, un agent du FBI est lร . D’un coup de tรชte, elle lui montre les toilettes et il comprend aussitรดt que le tueur les a peut-รชtre utilisรฉes. Quelque chose se passe alors entre le vieux agent du FBI au bord de la retraite (Ben Mendelsohn) et cette jeune femme, un peu chien fou, qui a beaucoup de choses ร  cacher ou du moins ร  oublier. Elle suppose tout naturellement qu’il veut la sauter, mais pour une fois elle est ร  cรดtรฉ de la plaque : il a vu en elle quelque chose qui va lui permettre d’attraper l’as du fusil ร  lunettes.

Pas exempt de dรฉfauts (il y a des failles scรฉnaristiques sur la fin, je ne spoile pas), Misanthrope (titre franรงais idiot de To catch a killer) propose par ailleurs quelque chose de vraiment convaincant : le portrait d’un tueur qui (contrairement ร  ce qu’on pourrait penser de prime abord) n’agit pas sans raisons. C’est la grande force du film, on remonte ร  contre-courant le parcours d’un homme jusqu’aux รฉvรฉnements qui, les uns aprรจs les autres, l’ont brisรฉ et forgรฉ. Une fois brisรฉ, rejetรฉ par tous ou presque, il n’a pas eu d’autre choix que de se mettre en marge de la sociรฉtรฉ. Le personnage d’Eleanore est quelque part son double policier : elle vit seule avec son chat, ne prend plus la peine de fermer la porte des toilettes quand elle y va, etc. Les mรฉcanismes du film rappellent Dragon rouge/Le Sixiรจme sens. D’ailleurs, davantage le film de Michael Mann que son remake de 2002. Tout comme Will Graham, Eleanore sait ร  quel point il est dangereux de rentrer dans la tรชte du tueur qu’on pourchasse. Il y a aussi un cรดtรฉ Les Dents de la mer, assumรฉ car citรฉ, le politique met des bรขtons dans les roues de l’enquรชte pour des raisons « politiques ».

Au final, un trรจs bon film ร  thรจse qui surprend ร  plusieurs reprises et ne va pas du tout dans la direction que laisse entrevoir sa spectaculaire et trรจs hollywoodienne scรจne d’ouverture. Comme beaucoup de films ร  thรจse, le scรฉnario se plie un peu aux entournures pour que le fond reste bien en vue, bien lisible. La fin aurait pu รชtre plus forte. Plus dramatique et moins amรฉricaine. Il est probable que si ce film avait รฉtรฉ tournรฉ dans un pays scandinave, mis en scรจne par un rรฉalisateur du cru, il aurait gagnรฉ en puissance psychologique ce qu’il aurait sans doute perdu en muscle amรฉricain. Shaleine Woodley livre une performance honnรชte, qui ne m’a pas mis ร  genoux (on est loin de Jodie Foster dans le sous-estimรฉ, et largement incompris en ce qui me concerne, A vif de Neil Jordan). Ben Mendelsohn qui a le rรดle ingrat du vieil agent de l’รฉtat fรฉdรฉral รฉcrasรฉ par la charge qu’on lui a mises sur les รฉpaules est lui extrรชmement fort, ร  la fois odieux, touchant, fragile, capable de se fier ร  son instinct, pour le meilleur comme pour le pire. Dommage que les producteurs n’aient pas compris que la partie « humaniste » de ce film รฉtait plus intรฉressante que sa composante spectaculaire.

Je note le nom du rรฉalisateur.

Fresh, Mimi Cave (2022)


Noa (Daisy Edgar-Jones) est une jeune femme cรฉlibataire. Elle utilise des applications de rencontre, sans grand succรจs. Puis raconte ses dรฉsastres amoureux ร  sa meilleure amie Mollie (Jojo T. Gibbs). Un jour, au supermarchรฉ, elle tombe sur un homme plutรดt drรดle qui la drague ouvertement (Sebastian Stan). Il lui demande son numรฉro de tรฉlรฉphone et elle accepte. Plus tard, ils se retrouvent dans un bar, puis dans un lit. Ils dรฉcident ensuite de faire une virรฉe ร  la campagne… qui ne va pas du tout mais alors pas du tout se passer comme prรฉvu, pour Noa.

L’affiche du film spoliant frontalement son sujet, je vous le livre ici sans grand souci. Steve fait commerce de viande humaine (environ 30 000 dollars le repas). Il ne prรฉlรจve sa matiรจre premiรจre que sur des jeunes femmes (et il s’en expliquera ensuite). Loin d’รชtre un psychopathe bas du front, Steve est une sorte de chirurgien esthรจte qui, par bien des aspects, รฉvoque Mads Mikkelsen dans le rรดle d’Hannibal Lecter.

Fresh est un film perturbant, ร  tel point que je me suis dit que รงa faisait bien longtemps que je n’avais pas vu un film me mettre vraiment mal ร  l’aise. Le jeu de chat et de souris auxquels se livrent les deux protagonistes (trรจs bien interprรฉtรฉs, l’un comme l’autre) autour de l’anthropophagie m’a rappelรฉ Portier de nuit de Liliana Cavani (film รฉprouvant s’il en est) et Le Dernier Tango ร  Paris de Bernado Bertolucci, dont les conditions de tournage (on le sait maintenant) ne font honneur ni ร  son rรฉalisateur ni ร  son acteur principal, Marlon Brando.

Bon, il y a fort ร  parier que Fresh ne restera pas dans l’histoire du cinรฉma comme un film majeur, mais il n’est pas inintรฉressant, loin de lร . Mimi Cave, dont c’est le premier long-mรฉtrage sauf erreur de ma part, dรฉcrit en creux un monde viscรฉralement hideux oรน l’argent est plus fort que tout. Elle nous montre suffisamment de choses de ce monde occulte pour qu’il nous semble aussi possible que terrifiant… sans en faire trop, ce qui aurait fragilisรฉ l’ensemble. Il y a beaucoup de non-dits, de choses qui reste dans l’ombre dans Fresh et รงa fait du bien de voir une rรฉalisatrice tenter รงa de nos jours.

Une rรฉalisatrice ร  suivre.


Photo de la rรฉalisatrice trouvรฉe sur son site mimicave.com