
Entre l’รขge de quinze et vingt ans (grosso modo) j’ai lu au moins une douzaine de biographies de tueurs en sรฉrie (beaucoup รฉtaient de mรฉdiocre qualitรฉ, รฉcrites par des auteurs franรงais qui ne faisaient que mouliner les infos disponibles dans les sources amรฉricaine), mais j’ai aussi lu certains livres รฉcrits par les fondateurs du VICAP et autres agents du FBI qui ont traquรฉs les ยซย psychopathesย ยป comme Robert K. Ressler. รtrangement, de toute cette brochette de monstres livrรฉe au public avide, c’est plutรดt Ed Kemper qui m’est restรฉ le plus en mรฉmoire (sans doute ร cause de son physique hors-normes) et si je connaissais le nom d’Ed Gein, je n’avais qu’une idรฉe floue des crimes qu’il avait rรฉellement commis et des conditions dans lesquelles il les avait commis. Aprรจs cette pรฉriode de fascination assez intense, je me suis dรฉsintรฉressรฉ des livres sur les tueurs en sรฉrie, me contentant de piocher dans les bons films comme Le Sixiรจme sens de Michael Mann, Le Silence des agneaux de Jonathan Demme, Seven de David Fincher, puis beaucoup plus tard Zodiac du mรชme rรฉalisateur.
Il y a bien longtemps que les tueurs en sรฉrie ont fini de me fasciner, en tout cas leurs crimes ne m’intรฉressent plus et lire un รฉniรจme roman oรน des femmes, plus ou moins jeunes, se font couper en morceaux ne m’attire pas du tout, au contraireย : รงa aurait plutรดt tendance ร me faire fuir ร toutes jambes. Mais le film Monster de Patty Jenkins et la BD Mon ami Dahmer m’ont assez rรฉcemment permis de changer de perspective, en m’invitant ร me pencher sur ce moment oรน l’esprit humain commence ร se briser. Cette plage d’รฉvรฉnements qui s’รฉternise, qui descend de l’esprit vers l’enfer, comme un miroir cassรฉ au ralentiย : morceau par morceau. Fragment par fragment.
J’รฉtais sceptique quand la bande-dessinรฉe d’Eric Powell (dessin et scรฉnario) et Harold Schechter (scรฉnario) a paru. En tout cas, je suis passรฉ ร cรดtรฉ en librairie, ร plusieurs reprises, pendant des semaines, sans la feuilleter ou mรชme la prendre pour en consulter la 4e de couverture. Et puis, le temps passant, lisant des critiques รงa et lร , j’ai eu de plus en plus envie de voir comment ils avaient traitรฉ le cas Ed Gein, ce tueur qui avait inspirรฉ les personnages de Leatherface (Massacre ร la tronรงonneuse) et de Norman Bates (Psychose), entre autres, et dont au final je ne savais pas grand chose.
Ed Gein, autopsie d’un tueur en sรฉrie m’a impressionnรฉ, c’est ร la fois extrรชmement frontal (et/ou perturbant) et en mรชme temps terriblement subtil et adroit. Les auteurs ont trouvรฉ un รฉquilibre impossible โ suspendu entre horreur et raison โ qui force l’admiration. On sent aussi, dans le rรฉcit, une vrai respect pour les victimes, pour une communautรฉ meurtrie en profondeur. Il est รฉvident que cette bรฉdรฉ n’est pas ร mettre en toutes les mains, mais au-delร de sa narration implacable, de son incroyable puissance elle a quelque chose d’รฉdifiant, elle apporte au lecteur, peut-รชtre juste une รฉtincelle de comprรฉhension, mais une รฉtincelle aussi fragile que prรฉcieuse.
Dรฉcidรฉment, c’รฉtait un projet bien risquรฉ et le rรฉsultat se rรฉvรจle plus que convaincant.








