Possessor (uncut), Brandon Cronenberg (2020)

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Tasya Vos (Andrea Riseborough) gagne sa vie en tuant des gens.

En fait, c’est un petit peu plus compliquĂ© que ça : allongĂ©e dans un fauteuil connectĂ©e (qui recueille forcĂ©ment ses urines et ses fĂšces, mĂȘme si ce n’est pas montrĂ©), nourrie via un tuyau insĂ©rĂ© dans la narine, Tasya Vos prend possession du corps de quelqu’un (via une puce insĂ©rĂ©e au sommet du crĂąne de l’hĂŽte) pendant deux ou trois jours, le temps de planifier et rĂ©aliser un meurtre. L’expĂ©rience est complexe (il faut agir comme la personne qu’on possĂšde afin de s’approcher au plus prĂšs de la cible), il faut un « narratif » (un scĂ©nario, donc, qui aidera l’enquĂȘte Ă  se boucler au plus vite). Cette forme de possession est aussi dangereuse : on peut aprĂšs un certains laps de temps ramener avec soi des sentiments, des souvenirs qui Ă©taient ceux de ses hĂŽtes.

L’expĂ©rience doit obligatoirement finir par le suicide de l’hĂŽte, et pour la premiĂšre fois, Tasya Ă©choue sur ce point prĂ©cis, elle n’arrive pas Ă  se tirer une balle dans la bouche et laisse donc la police faire le boulot Ă  sa place.

Et alors qu’elle voudrait faire une pause (on la comprend), Girder (Jennifer Jason Leigh) lui propose une nouvelle mission : tuer un patron du Big Data : John Parse (Sean Bean).

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J’ai vu Possessor deux fois, Ă  quelques jours d’intervalle. La premiĂšre chose qui vient Ă  l’esprit c’est le cĂŽtĂ© complĂštement excessif du film : meurtre au couteau filmĂ© en gros plan, impacts de balle filmĂ© de mĂȘme, hĂ©morragie artĂ©rielle, dents brisĂ©es Ă  coups de tisonnier, Ă©nuclĂ©ation, sexe masculin en Ă©rection (deux fois), femme nue filmĂ©e cuisses Ă©cartĂ©es full frontal juste avant la pĂ©nĂ©tration… Ce point pourrait ĂȘtre agaçant (il en agacera beaucoup, tant il peut sembler gratuit Ă  premiĂšre vue), mais disons que c’est plutĂŽt une clĂ© et donc j’y reviendrai plus loin.

La seconde chose qui vient Ă  l’esprit, c’est le « syndrome Looper ». Dans Looper la mafia utilisait le voyage dans le temps pour se dĂ©barrasser de ses cadavres, alors qu’une baignoire d’acide marche Ă  peu prĂšs aussi bien. Dans Possessor, on kidnappe quelqu’un, on lui introduit une puce dans le cerveau en perçant le cuir chevelu et la boĂźte crĂąnienne, puis on le contrĂŽle Ă  distance pendant deux ou trois jours pour commettre un meurtre. Que c’est compliquĂ©… alors qu’il est sans doute plus facile, moins couteux de « fabriquer » un accident.

Donc on en revient au premier point, ce n’est pas cette mĂ©thode de meurtre le sujet du film, mais bien ce qu’on montre et ce qu’on ne montre pas (dans le sens : « rĂ©flĂ©chissez Ă  ce que vous postez sur les rĂ©seaux sociaux »). Et donc par voie de consĂ©quence ce qu’on observe et ce qu’on observe pas. Ce qui est exploitable et ce qui ne l’est pas. John Parse gagne sa vie en espionnant les gens : comment ils dĂ©corent leurs maisons, comment ils font l’amour, avec qui, avec quoi (sextoys), etc. Le rĂ©alisateur / scĂ©nariste aurait pu choisir un magnat de l’industrie pharmaceutique, non il a choisi quelqu’un qui gagne sa vie en espionnant les gens. Ce n’est pas gratuit, c’est le cƓur du film. Possessor est un film qui parle de cette intimitĂ© qu’on choisit d’abandonner et de celle qu’on nous vole sciemment. Il y est Ă©videmment question de progrĂšs technologique et du recul de la sphĂšre privĂ©e, de surveillance anonyme et de surveillance ciblĂ©e facilitĂ©e, de prise de contrĂŽle Ă  distance de la camĂ©ra de vos ordinateurs portables. Et c’est bien pour ça que Brandon Cronenberg filme un couple en train de faire l’amour, mais un couple de quidams et non des acteurs de X, les corps sont un brin lĂąches, un brin fatiguĂ©, monsieur ne va pas Ă  la salle de sport autant qu’il faudrait, madame ne sait pas rĂ©sister Ă  une viennoiserie avec son cafĂ©.

Vous et moi, observĂ©s. RabaissĂ©s au rĂŽle de source de donnĂ©s. DĂ©possĂ©dĂ©s d’une grande partie de notre intimitĂ© et sans doute de nos plus beaux secrets.

Il y a quelque chose d’assez marrant Ă  remarquer dans ce film, ce sont tous les liens qu’il entretient avec certains films de David Cronenberg, le pĂšre du rĂ©alisateur pour ceux qui l’ignoreraient, notamment ses films de dĂ©but de carriĂšre : Scanners, Videodrome, mais aussi eXistenZ dans lequel jouait dĂ©jĂ  Jennifer Jason Leigh. Disons que c’est une couche de plaisir en plus, la cerise sur le gĂąteau, et comme le voyeurisme / la complaisance, ce n’est pas gratuit, car ça apporte bien quelque chose au film.

Brandon Cronenberg fait du Cronenberg. Il a eu beaucoup de mal Ă  financer et tourner Possessor. C’est une fois de plus regrettable, il y a plus d’idĂ©es, plus de force, plus de mĂ©chancetĂ© et de questions lĂ©gitimes dans Possessor que dans les dix derniers blockbuster Ă  deux cents millions de dollars filmĂ©s par Hollywood. Évidemment le film n’est pas parfait, mais il confirme les promesses d’Antiviral. A mon sens, Brandon Cronenberg a tout pour devenir le meilleur rĂ©alisateur de films d’horreur de sa gĂ©nĂ©ration.

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