La pharmacologie pour les nuls

C’est le soporifique le plus puissant de la création.

Il coûte moins de vingt euros en blu-ray.

Et il est théoriquement réutilisable à l’infini.

Pour les thuriféraires de l’utilisation unique, à coups de cessions de vingt minutes vous pourrez l’utiliser huit fois sans chevauchement de la moindre séquence, pour des cessions de trente minutes, cinq utilisations seront possibles.

Sinon, il parait que c’est aussi un film et qu’il raconterait une histoire.

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Frank, Lenny Abrahamson (2014)

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Un jeune compositeur de chansons raté, ou ratées ce qui revient au même, (Domhnall Gleeson, décidément capable de jouer à peu près n’importe quel rôle) remplace par hasard le claviériste d’un plus qu’obscur groupe de rock (The Soronprfbs) dont le chanteur, Frank (Michael Fassbender, comme vous ne l’avez jamais vu) porte en permanence une tête en plastique, même sous la douche (!). Tous partent en Irlande, à Vetno, enregistrer l’album qui va changer la face du monde.

Les films « de groupe » sont un genre à part entier. The Commitments d’Alan Parker est peut-être le plus connu. C’est en tout cas, un de mes préférés.

Frank est clairement un OFNI (Objet Filmé Non Identifiable), je lui ai trouvé beaucoup de points communs avec Bad Boy Bubby de Rolf de Heer. Peut-être moins frontal (Bad Boy Bubby est vraiment dérangeant), Frank est aussi un film qui contient son lot de scènes dures : tentatives de suicide, personnages mentalement déficients et/ou à la dérive. Mais Abrahamson a un immense talent de conteur et il nous dépeint cette bande de losers avec ce qu’il faut d’humanité (beaucoup) et de cruauté (un peu) pour que le film ne lasse jamais. Même dans les moments les plus pathétiques (et ils sont nombreux), Frank reste agréable à regarder. Le réalisateur pose un regard tendre sur ces gens brisés. Maggie Gyllenhaal, dont l’immense talent n’est plus à démontrer, prouve une fois de plus qu’elle peut passer de l’immense machine hollywoodienne (White house down) au meilleur du film indépendant. Encore plus que ses partenaires masculins, elle crève littéralement l’écran. Sa colère permanente est incroyablement électrique. Le film fonctionne comme un empilement de morceaux de bravoure dont les sessions d’enregistrements sont peut-être l’Himalaya.

« Chinchilla ! »

La dernière scène du film est magnifique ; on la trouve facilement sur youtube (mais elle spoile à mort le vrai sujet de Frank) ; je préfère vous en mettre un autre extrait, très SF : Secure de galactic perimeter.

La scénario de Frank a été inspiré par la vie de Chris Sievey et son personnage iconique Frank Sidebottom. Les rapports semblent toutefois ténus.

I Kill giants, Anders Walter (2017)

IKG

Long Island. De nos jours. Barbara Thorson, douze ans, s’apprête à affronter le géant qui menace sa petite ville. Elle porte ses oreilles de lapin qui l’aident en toutes circonstances et son sac contient la plus terrible des armes anti-géants : le marteau de guerre Coveleski.

I Kill giants est une adaptation du comics du même nom, signé Joe Kelly au scénario et Ken Niimura au dessin. N’ayant pas lu le comics (que j’ai juste feuilleté en librairie avant de le reposer gentiment sur son présentoir, je ne suis pas fan du dessin de Niimura), je me garderai de juger le côté adaptation du scénario. Par contre, il y a plein de choses dans le scénario (du film), signé Joe Kelly, qui m’ont dérangé, voire agacé. Très récemment (et là c’est le spoil total, majeur, irréversible), J.A. Bayona m’a raconté la même histoire, avec un garçon (dans le rôle narratif de Barbara). C’était A monster calls, adapté de Patrick Ness. J’ai trouvé que A monsters calls surclassait I Kill giants à tous points de vue. Que l’imaginaire était plus riche, plus rugueux. Que le propos était plus profond. Et que tout le dispositif métaphorique était bien plus audacieux, élaboré et cruel. Ce que je reprocherai surtout au scénario de I Kill giants, c’est de cacher au spectateur des éléments scénaristiques qu’il serait logiquement impossible de cacher (ah, le démon de la manipulation). Quand la sœur de Barbara appelle pour son travail, elle a plus qu’une excuse pour expliquer ce qu’elle demande et elle n’utilise pas cette excuse, comme le ferait n’importe quel être humain dans son inconfortable position. Elle sous-entend des choses. Dans un lien hiérarchique normal, le sous-entendu peut paraître compassionnel, mais dans le cas présent, c’était juste une grosse pancarte « attention entourloupe scénaristique » qui clignotait. Le personnage de Taylor est un bully masculin que Joe Kelly a changé de sexe. Globalement, je trouve que le trio de gamines, Barbara / Sophia / Taylor, fonctionne comme un trio de garçons. Le scénario évite consciencieusement tout le contenu adolescent / adulte, pourtant elles ont douze ans, un âge charnière s’il en est, et sont en contact avec des élèves plus âgés, donc « dessalés », comme on dit parfois. J’ai l’impression que le film ne sait pas à qui il s’adresse, il n’est pas particulièrement adapté pour des enfants de douze ans (ils risquent d’être fort déçus par la dimension métaphorique / psychologique du récit) et il prend les jeunes adultes pour de jeunes cons.

I Kill Giants est le premier long-métrage du danois Anders Walter. Sa réalisation est plutôt correcte, même si je l’ai trouvée très sage, un peu chiante. J’ai l’impression persistante que la jeune génération de réalisateurs européens qui arrive maintenant en salles n’a pas l’audace (créatrice) des Danny Boyle et autres Lars Von Trier en début de carrière. Alors que typiquement I Kill giants pouvait tout à fait être traité de façon punk / indé / underground (presque à la Gregg Araki). Sans doute à cause de l’âge de l’héroïne, la production a voulu tirer le film vers la saga Harry Potter (c’est écrit en gros sur l’affiche). C’est parfois bienséant à s’en foutre les doigts dans la gorge (un peu comme si le réalisateur n’avait jamais approché de près une gamine de douze ans). Dommage, c’était sans doute la dernière chose à faire. Le casting est globalement impeccable. Et Zoe Saldana porte sur ses épaules tous le poids de sa charge professionnelle ; sa volonté d’aider est aussi infrangible qu’un mur de granit. Plus je la vois, plus je suis bluffé par l’étendue de son registre. Noel Clarke, l’excellent Noel Clarke, n’apparaît que quelques secondes à l’écran dans le rôle de M. Mollé ; quel dommage qu’un tel acteur soit ainsi sous-utilisé. Alors que le couple qu’il forme (à l’écran) avec Zoe Saldana est tellement « naturel ».

Le film est une déception. On peut toutefois le voir pour Zoe Saldana, ou la fameuse scène de combat avec le titan (en affiche). La fin est chargée d’émotion. Mais ce sursaut vient un poil (de lapin ?) trop tard.

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Three billboards outside Ebbing, Missouri

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Une femme (Frances McDormand, plus mieux que d’habitude, trouvé-je, alors qu’elle est d’habitude excellente), Mildred Hayes de son nom complet, loue trois panneaux à la sortie de la ville et y faire inscrire 1/ Violée pendant qu’elle agonisait 2/ Et toujours aucune arrestation ? 3/ Comment est-ce possible, chef Willoughby ? Le shérif se meurt d’un cancer du pancréas, ce qui ne facilite pas son enquête. Et son adjoint Dixon est aussi abruti que raciste, ce qui non plus n’est pas commode. De son côté, Mildred se fait draguer par le nain du patelin, assiste excédée à l’idylle de son ex avec une jolie idiote de 19 ans. Et son fils aîné ne comprend pas pourquoi les panneaux, pourquoi accabler le shérif, pourquoi ne pas faire son deuil ? Il y a des choses qu’une mère ne peut accepter, notamment son intolérable sentiment de culpabilité.

J’ai beaucoup aimé ce film, même si je lui trouve un énorme défaut : Sam Rockwell dans le rôle de Dixon en fait des tonnes, des kilotonnes et probablement quelques mégatonnes. Tous les curseurs sont dans le rouge, et je dirais même que quelques ampoules ont pété dans un flash d’hydrogène sulfuré : il est odieux, immonde, raciste, alcoolique, con comme un boulon, et incapable d’accepter sa potentielle propre bonté qu’il considère sans doute comme de la faiblesse.

Martin McDonagh et moi, ça n’a jamais été une grande histoire d’amour. J’ai trouvé son Bons baisers de Bruges sympa sans plus, quand bon nombre de mes petite camarades avaient atteint l’orgasme lors du visionnage. 7 psychopathes était plutôt crétin et plutôt raté. Peut-être parce que la bêtise humaine est son fonds de commerce (et que je ne m’y retrouve pas en tant que spectateur), je ne suis jamais pleinement satisfait par ses films. Mais dans celui-là, il y a Woody Harrelson dans un de ses meilleurs rôles, Woody Harrelson qui fait tout le contraire de Stockwell, avance vers la mort avec force, laissant derrière lui un puissant sillage de subtilité et d’humanité.

Frances McDormand et Woody Harrelson valent vraiment la peine de supporter un Sam Rockwell qu’on a connu plus convaincant.

Conan : La Reine de la côte noire

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Les éditions Glénat se sont récemment lancées dans la publication en bande-dessinée des aventures de Conan, s’adjoignant pour ce faire la collaboration de l’expert mondial en la matière : Patrice Louinet. Deux albums ouvrent la série Conan le cimmérien : La reine de la côte noire (Pierre Alary au dessin, Jean-David Morvan au scénario) et Le Colosse noir (Ronan Toulhoat au dessin, Vincent Brugias au scénario).

Il y a quelques années, au sujet du Shining de Stephen King, mon éditeur chez Glénat m’expliquait à quel point il était difficile de ré-explorer cette immense oeuvre littéraire en BD tant Stanley Kubrick avait associé une dimension visuelle / graphique / esthétique au roman. Comment dessiner Jack Torrance sans qu’il ressemble à Jack Nicholoson, comment dessiner l’Overlook sans se référer au film, etc ?

Il me semble que ce projet Conan le cimmérien souffre un peu du même syndrome. Comment éviter la silhouette de Schwarzenegger, le slip en fourrure, l’épée droite cimérienne à double tranchant et les couvertures de Frazetta ?

Avec une audace indéniable, Pierre Alary et Jean-David Morvan tirent Conan vers la fantasy humoristique à la Soleil, et là, Patrice Louinet risque de s’en étouffer durablement, j’ai davantage pensé à la tétralogie de Novaria/Le roi malgré lui de Lyon Sprague de camp qu’à Conan en lisant cet album. Surtout le début (où j’ai aussi pensé à Lanfeust et Asterix, mais c’est parce que j’ai mauvais esprit).

Si l’histoire est indubitablement de Howard, avec cette espèce de fatalisme particulier qu’on retrouve à la fin de l’album quand Conan revient de la jungle, si les dialogues respectent bien la pensée barbare / conanienne… l’humour, le trait cartoon, le traitement « filles de Soleil » de Bêlit nous éloignent énormément de Robert E. Howard.

Ce ne sont pas quelques scènes de fesses (plutôt positives/récréatives au demeurant) qui vont m’empêcher de laisser cet album en libre-service à la maison. Mais je ne suis pas sûr que mes fils vont comprendre Conan en lisant cette adaptation de La Reine de la côte noire (pourtant une de ses aventures emblématiques… dans laquelle Oliver Stone et John Milius ont puisé une des meilleures scènes du premier film, le seul, le vrai).

Do you want to live forever ?

Archangel, William Gibson [Comics]

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1945, à Berlin, une espionne anglaise Naomi Givens essaye de comprendre ce qui se joue dans la capitale allemande prise dans l’étau des troupes américaines et des troupes russes. Nous sommes à la veille du bombardement d’Hiroshima.

2016, une bonne moitié de la planète est radioactive et le président américain est désormais président à vie.

Un homme du futur (et tout un tas de technologie übercool) est envoyé en 1945 pour empêcher le plus effrayant des complots jamais conçus par l’être humain. Avec l’aide de Naomi Givens arrivera-t-il à réussir sa mission ?

J’étais très curieux de découvrir ce comics scénarisé par William Gibson (et Michael St John Smith), même si je suis loin d’être un fan des romans du neuromancien. Archangel (cinq épisodes réunis en France dans un joli hardcover d’une grosse centaine de pages) m’a semblé mauvais au possible. Le dessin est au mieux sans intérêt, au pire hideux. La physionomie des personnages est assez défaillante ; on a l’impression que « le pilote » change cent fois de tête / traits / visage en autant de planches. La narration est très maladroite : peu de cases (c’est le média comics qui veut ça, mais alors là, il y a vraiment très peu de cases, parfois à des moments-clés). Par conséquent les actions sont difficiles à comprendre, les pages difficiles à suivre. Et l’ensemble souffre d’une absence quasi totale de contextualisation. On est dans l’action, ça parle, ça tire, ça court, mais pour le reste, les identités, les motivations des personnages restent souvent obscures, floues. Seule la major Guadalupe Torres échappe quelque peu au carnage. Le « petit nègre » de Yermakov est très vite fatigant. Tout va donc très vite et cette histoire aux nombreux trous scénaristique (pourquoi la fusillade / carnage dans le bordel ?) semble presque toujours recouverte par l’ombre aussi ironique que pesante du Terminator de James Cameron.

La dernière page tournée, je me suis demandé à qui s’adresse ce « truc ». Comme le dessin est vraiment pas top, la narration à la ramasse et les idées loin d’être novatrices, je me demande qui va mettre vingt balles pour lire et relire ça. Je n’ai évidemment pas la réponse à cette question…

 

The Villainess, Buyng-gil Jung (2017)

Villainess

Une femme (mais on ne le saura pas tout de suite, la scène est filmée en vue subjective) entre dans un immeuble et commence à tuer tout le monde. Au pistolet, avec des armes blanches. Après avoir laissé des dizaines (!) de morts derrière elle (et environ 7000 litres de sang de gangster), la police la capture.

Plutôt que d’être condamnée à mort, elle est réinsérée dans un programme gouvernemental qui va faire d’elle l’arme ultime (une intéressante vision capitaliste de la justice où la vigilante ultra-douée devient un investissement à protéger/faire fructifier). Premier petit problème : la jeune femme est enceinte. Second problème : aveuglée par son désir de vengeance, elle s’est peut-être trompée de cible (ou a été manipulée) et n’a pas éliminé le gang qui était vraiment à l’origine de la mort de son père.

The Villainess est un film aussi prometteur qu’idiot ; c’est comme ça, on n’y peut pas grand chose. La première scène totalement what the fuck est un mix de la fameuse scène du marteau de Old Boy (souvent copiée, rarement égalée) et du concept-film Hardcore Henry. Bon, passons. Toute la partie entrainement pour devenir la super agente de la mort qui tue est pompée sur Nikita de Luc Besson, jusqu’à la scène du mariage qui rappelle la scène à Venise (c’est quand même un chouia problématique, non ?). D’ailleurs Nikita et Old Boy ne sont pas les seules références embarrassantes ; comme si ça ne suffisait pas, les scénaristes (ils sont deux) se sont lourdement inspirés du diptyque Kill Bill de Quentin Tarantino.

On sait depuis les années 80 / The Expendables qu’un film d’action con comme un boulon peut être aussi honteusement plaisant ; The Villainess n’y arrive pas, car le spectacle qui nous proposé est terriblement sérieux, plombant. Quant à la parenthèse enchantée de son mitan, elle ressemble davantage à un ventre mou qu’au calme avant la tempête. Le réalisateur ne fait preuve de presque aucun humour, presque aucun second degré, aucune distance autre que le WTF des scènes d’action. Et certaines mises à mort, montrées frontalement, tangentent l’insupportable… comme souvent dans le cinéma d’action coréen.

Ce n’est vraiment pas très bon, mais si l’idée de voir un duel au katana sur des motos lancées à 200 km/h dans les rue de Séoul vous fait saliver, ok, tentez le coup. Vous vous ennuierez probablement moins que devant une de ces affligeantes comédies françaises qui pullulent comme les orties à l’entrée de l’été.