Okja, Bong Joon Ho (2017)

Okja

Très intéressée par l’agréable perspective de gagner des milliards en nourrissant la planète, la société Mirando met au point un super-cochon et met en avant un concours auquel participera une grosse dizaine de super-cochons offerts à des éleveurs du monde entier. Du greenwashing mis en scène avec la légèreté d’un Cecil B. DeMille sous psychotropes. Pendant dix ans, Okja grandit dans les montagnes de Corée en compagnie d’une petite fille, Mija, et de son grand-père. Un jour, l’animateur survolté Johnny Wilcox (Jake Gyllenhaal, qui n’a pas peur du ridicule) débarque pour annoncer à tout le monde qu’Okja a gagné le concours et va s’envoler pour New York afin de recevoir son prix.

(Critique avec spoilers – désolé).

Okja est un très chouette film, un peu acide, avec de super morceaux dedans (un peu comme les yahourts aux fruits faits maison), je le conseille disons à partir de douze ans, car certaines scènes pourraient  choquer des enfants plus jeunes.

(Vous pouvez vous arrêter de lire ici, si vous ne voulez pas être irradié au spoiler. Si vous préférez continuer votre lecture, sachez que je vais ci-dessous en grande partie dévoiler la fin du film.)

Okja est aussi un film qui ne tient pas la route dix minutes si on l’analyse à tête reposée. Rien n’y fonctionne vraiment, ni dans le déroulé de son intrigue ni dans ses détails. Plutôt que d’y voir un ratage, j’y vois une super-grosse satire très maline, pleine de métaphores, d’allusions plus ou moins transparentes. Un film à thèse où chaque scène, chaque morceau de bravoure nourrit une idée : nous mangeons trop de viande, les animaux ont des émotions eux-aussi et méritent par conséquents des droits équivalents aux nôtres.

Pourquoi Okja défèque à un moment dans le magnifique lac bleu de montagne, au pied de la cascade ? Parce que le problème des excréments dans l’élevage porcin est un réel problème mondial. Pourquoi Okja est accouplée alors qu’elle va être découpée en steaks dès le lendemain ? Parce que pour Mija, quatorze ans, c’est sans doute ce qui peut arriver de pire à Okja. Deux choses différentes : le viol et la mort, mais quelque part équivalentes dans l’esprit de cette gamine de campagne. Violer quelqu’un, c’est nier son existence spirituelle, le rabaisser plus bas que l’objet, car on nourrit de l’affection pour certains objets. On touche là le cœur du film : les animaux ont (devraient avoir) tout autant de droits que nous.

Les visions de l’abattoir à la fin du film rappellent certaines images de la Shoah et on ne peut résolument pas considérer que c’est innocent.

Bong Joon Ho tord la logique scénaristique de son film pour adresser tout un tas de messages cohérents à son audience ; on peut le regretter, on peut aussi considérer qu’Okja est un film pour la jeunesse / young adult comme il y a des livres pour la jeunesse / young adult. Plutôt que se complaire dans une niaiserie à la Walt Disney, le réalisateur coréen choisit de retrouver l’originelle cruauté des conte de fées. Et même si le film finit plutôt bien (c’est à relativiser avec force), il ne cesse de parler du mal qui ronge la planète.

L’avidité.

On finira sur l’interprétation. Tous en font des tonnes : Tilda Swinton, Paul Dano, Jake Gyllenhaal. C’est presque un concours de roue libre. Seul Giancarlo Esposito joue sa partition dans un registre « réaliste », froid et calculateur (registre dans lequel il excelle). On pourrait y voir de nouveau une erreur, une maladresse, une fausse note. J’y vois un message : le plus dangereux ce n’est pas le savant fou grandiloquent ou le dictateur hystérique, aveuglé par son ego, mais leur bras armé, toute cette armée de gens obéissants car fort motivés à construire leur propre confort, et qui seront tout aussi motivés à trahir la « pensée », la « parole », la « ligne » quand il deviendra clair que la trahison rapportera beaucoup plus que l’obéissance à un discours auquel on n’a jamais vraiment cru. Leur seule conviction est Pragmatique (avec un pet majuscule) : en marchant sur la tête des autres on peut éviter de patauger dans la merde. Il suffit juste de ne pas chuter. Ces fonctionnaires de l’avidité sont sans doute ce qu’on appelle de nos jours les « premiers de cordée ».

Okja divertit et fait réfléchir, chacune de ses erreurs scénaristiques sert en fait un propos, un message. Là où on croit voir des maladresses, il y a peut être une incroyable audace…