Prémonitions, Afonso Poyart (2015)

L’agent du FBI Joe Merriwether (Jeffrey Dean Morgan, excellent) est confronté à une affaire inexplicable, trois personnes sans lien entre elles ont été tuées d’un coup de poinçon dans la nuque, une méthode instantanée et indolore qui ne plaide pas pour un tueur en série classique. Un enfant fait partie des victimes, ce qui rend l’affaire très sensible. Bloqué dans son enquête, et contre l’avis de sa partenaire Katherine Cowles (agente du FBI et docteur en psychologie), Joe contact le docteur John Clancy (Anthony Hopkins, plus sobre qu’à l’habitude) qui, dans le passé, a aidé le FBI dans plusieurs affaires épineuses. Cet homme, médium de fait, ne croit pas au paranormal, il croit en la science et donc essaye de comprendre comment fonctionne son sixième sens (la version « grand luxe » de ce qu’on appelle l’intuition, selon ses dires), il veut une réponse logique et comme elle n’existe pas il refuse d’aider une nouvelle fois le FBI. Mais pour comprendre ses démons, il n’aura pas d’autre choix que de les affronter face à face.

Si Prémonitions n’est pas un grand film et accumule bien des défauts, c’est un film qui a une énorme qualité : il pousse à la réflexion, sur ce qu’il dit et comment il le raconte. D’abord, on notera que le titre français, banal, est beaucoup moins évocateur que le titre anglais Solace. Consolation. Réconfort. Au niveau des défauts, on pointera du doigt quelques choix malheureux : David Fincher avait évité de mettre le nom de Kevin Spacey au générique de Seven, les producteurs de Solace n’ont pas pu s’empêcher de spolier le face à face Anthony Hopkins / Colin Farrell. Dommage. Ensuite, il y a plein de détails qui ne fonctionnent pas, l’enquête du FBI ressemble plus à une enquête de police, les pouvoirs de John Clancy sont beaucoup trop étendus. Quand il explique à l’agent Cowles avec qui elle a perdu son pucelage, dans quelles circonstances etc. c’est nettement moins intéressant que si tout ce qu’il voyait pouvait prêter lieu à interprétation, comme c’est souvent le cas par ailleurs dans le film où certaines visions changent sont instables.

Prémonitions n’est donc pas un film parfait, loin de là, le scénario flotte un peu (surtout si on le compare à la mécanique narrative millimétrée du Zodiac de David Fincher, par exemple), la réalisation est un peu terne, mais il comporte de bons moments, une ou deux scènes bluffantes et une vraie réflexion sur ce que c’est d’être en dehors de l’Humanité d’une façon (la maladie) ou d’une autre (les pouvoirs paranormaux) ou encore une autre (la mort). Tous les acteurs sont assez sobres.

Tout comme on peut s’en passer, on peut aussi le regarder.

Mise à mort du cerf sacré – Yorgos Lanthimos (2017)

Un chirurgien qui n’a pas bu une goutte d’alcool depuis trois ans (Colin Farrell, impressionnant) présente un jeune homme, Martin (Barry Keoghan, glaçant) à sa famille. Au début on ne comprend pas le lien qui les unit et ce qu’on imagine de prime abord est très éloigné de la vérité. Puis, peu à peu, les mensonges se diluent et tout s’éclaire. Le père du jeune homme est mort sur la table d’opération du chirurgien. Et justice n’a pas été rendue. Alors Martin va exiger l’impensable et va montrer qu’il a le pouvoir (surnaturel) d’arriver à ses fins.

Mise à mort du cerf sacré est un film impressionnant. Techniquement d’abord. La prise de vue, le cadrage, la façon de filmer Cincinnati, les décors ; sur le plan esthétique tout est très réussi. Il y a un sens du décalage très fort, notamment dans les dialogues très bons (« un chirurgien ne tue jamais un patient, c’est toujours de la faute de l’anesthésiste » ; « un anesthésiste ne tue jamais un patient, c’est toujours de la faute du chirurgien »). Les acteurs et actrices sont souvent à contre-emploi et ma foi il y a de quoi rester sur le cul.

Néanmoins le film souffre à mon sens de deux tares : aussi décalé soit-il (ou justement à cause de ce décalage qui ferait office d’anti-camouflage), il en rappelle beaucoup d’autres comme La Grande menace de Jack Gold (le titre VO est tellement meilleur : The Medusa touch), Funny games de Michael Haneke, We need to talk about Kevin de Lynne Ramsay et Théorème de Pier Paolo Pasolini. Il y a quelque chose de très hitchockien dans la structure qui m’a fait parfois penser à un hommage trop forcé. Mais surtout, c’est très long. Deux heures pour raconter une histoire, simplissime, qui tenait sans problème en une heure et vingt minutes, ça devient très vite lancinant et pénible. Ce manque de rythme allié à toute cette démonstration technique « regardez comme je filme bien, comme j’ai le sens du cadrage et des dialogues décalés » transforme l’objet en exercice de style un peu vain, il lui retire un côté réaliste qui pouvait augmenter son impact émotionnel. Mise à mort du cerf sacré est perturbant, évidemment, on n’en attendait pas moins de Lanthimos, mais il est éprouvant aussi, par manque de rythme, dans sa dilution volontaire de l’information. Pour Sergio Leone, le cinéma allait trop vite et il fallait le ralentir ; Lanthimos a tiré trop fort sur le frein.

Mise à mort du cerf sacré est un film d’horreur très cérébral qui joue sur une notion particulièrement douloureuse : l’inéluctabilité (le mot préféré des dyslexiques). Il aurait pu être nettement plus percutant.