La Nurse, William Friedkin (1990)

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Un couple originaire de Chicago s’installe à Los Angeles. Il a décroché un bon poste dans la communication, elle vient d’accoucher d’un petit garçon, Jake. Parce qu’ils ont acheté une maison d’architecte qui va leur coûter cher, le mari pousse sa femme à reprendre son travail de décoratrice d’intérieur. Pour qu’elle y arrive, ils ont besoin d’une baby-sitter. Ils vont chercher dans diverses agences et finir par engager Camilla qui a un délicieux accent anglais et n’a rien contre le sacrifice de nouveaux-nés. En fait, elle est plutôt rompue à l’exercice.

Au départ c’est Sam Raimi qui devait réaliser ce film. Il a quitté le bateau avant le naufrage pour se consacrer à Darkman. William Friedkin a accepté de reprendre le projet, a visiblement poussé le scénariste d’origine (Stephen Volk) à la dépression nerveuse, puis a finalement repris le scénario. Enfin bon, tout ça est bel et bien parti en vrille. Le résultat final est, malgré les circonstances malheureuses, pas si mal. Il faut oublier que William Friedkin est à la réalisation, il ne faut pas trop en espérer, il faut être indulgent avec les effets spéciaux et tous les petits trucs scénaristiques qui ne marchent pas, mais voilà, au final c’est sans aucune surprise, mais pas désagréable à regarder. Après, on sent que ça aurait pu être dix fois plus fort. Il manque quelques millions de dollars ici et là. Et la comparaison (inévitable) avec Wolfen de Michael Wadleigh tourne plutôt à l’avantage d’icelui.

Jenny Seagrove qui joue La Nurse est épatante.

Infini, Shane Abbess (2015)

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Après une catastrophe biologique sur la plus lointaine exploitation humaine dans l’espace, Infini, une équipe lourdement armée est envoyée pour empêcher le retour sur Terre de marchandises qui pourraient infecter notre belle planète à l’agonie. Par ailleurs, il semblerait qu’un des membres de la précédente équipe de secours ait survécu, un certain Whit Carmichael qui a toutes les raisons de ne pas finir ses jours sur Infini : madame a un polichinelle dans le tiroir.

Infini est mauvais. Les acteurs jouent mal. Les décors sont pourris. Le scénario est étiré jusqu’au point de rupture. L’influence du Aliens de James Cameron (que j’adore) est telle qu’on a parfois l’impression d’être au mieux dans un remake philippin fauché, au pire dans un plagiat italien ultrafauché.

Mais Infini n’est pas que mauvais, il est aussi sincère, c’est une lettre d’amour à The Thing de John Carpenter, à la franchise Alien et à plein d’autres trucs supers que j’ai adorés adolescent. Infini fait aussi preuve de tellement de sincérité dans son message que je me permettrais ici de ne pas le spoilier. Avec 800 000 dollars de budget, Shane Abbess a tenté l’impossible et n’est pas passé si loin de ça d’un résultat tout à fait honorable. Je ne connais pas le bonhomme, je ne l’ai jamais vu en interview ou même en photo, mais il m’est immédiatement devenu très sympathique.

(Par contre, Shane, de toi à moi, faut vraiment que tu révises ta physique : Einstein, la relativité, les trous noirs and co, parce que là, en l’état, c’est vraiment pas ça… Une petite remise à niveau en médecine et en biologie ne serait pas de trop, non plus.)

Robot & Frank, Jake Schreier (2012)

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Ancien voleur de bijoux, Frank a des problèmes de mémoire. Il cherche son restaurant préféré et entre dans le magasin de savons et figurines qui l’a remplacé. Là il vole une babiole et se fait repérer, car ce n’est pas la première fois qu’il agit de la sorte. Frank ne fait pas vraiment le ménage et vit dans une petite maison à l’écart de la ville. Il flirte avec la bibliothécaire chaque fois qu’il va chercher un livre qu’il n’a pas lu déjà deux fois. Un jour le fils de Frank débarque avec un robot pour l’aider. Le vieil homme grommelle qu’il n’a pas besoin de ce truc, puis s’habitue à la présence de la machine, jusqu’au jour où il se rend compte que ce robot peut l’aider à autre chose que faire la vaisselle. Frank va alors se lancer dans ce qui risque bien d’être sa dernière aventure.

Robot & Frank est un film de science-fiction à petit budget servi par un casting quatre étoiles : Frank Langella, Susan Sarandon dans le rôle de la bibliothécaire, James Mardsen et Liv Tyler qui jouent les enfants de Frank. Le film est un petit bonbon acidulé, plein de sucre, mais avec un petit goût acide derrière. Ce n’est pas du grand cinéma, mais c’est du bon cinéma dans le sens où il arrive à nous proposer une comédie qui est aussi une réflexion sur la prise en charge des personnes âgées dépendantes et la place grandissante des robots dans notre société. Tout n’est pas parfait, les effets spéciaux sont au mieux cheap, le scénariste n’a pas pu s’empêcher de glisser un twist un peu gratuit, peu convaincant, mais l’ensemble se regarde avec grand plaisir.

A une époque où plus personne aux USA ne semble capable de tourner un film de science-fiction sans le farcir de fusillades et d’explosions, Robot & Frank fait figure de jolie exception.

Je conseille.

No escape, John Erick Dowdle (2015)

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Dans un pays du sud-est asiatique non nommé (le film a été tourné principalement en Thaïlande, mais aussi au Cambodge), ayant une frontière commune avec le Viêt-Nam, débarquent un ingénieur (Owen Wilson, surprenant), sa femme et leurs deux filles. Il a trouvé un poste chez Cardiff une entreprise spécialisée dans l’eau potable. Ce que cette jolie famille américaine ignore c’est que le Premier Ministre vient d’être assassiné et que le mouvement rebelle à l’origine de cette action est déterminé à tuer tous les employés de Cardiff, suite à un accord économique considéré comme spoliateur.

No Escape surprend et on va dire que c’est sa qualité première. Un peu construit comme un film de zombies où les méchants asiatiques remplacent les morts-vivants, il délivre une tension quasi continue à la limité du supportable, qui culmine dans la scène de « saut » qui implique les deux enfants du couple américain. Film assez peu subtil, qui délivre un message économique et géopolitique pertinent mais sans nuance, No escape dérange par son racisme involontaire, du moins on l’espère. Les acteurs sont impeccables, la tension est à son comble, mais le film manque de réalisme, tout est absolument too much, et son deus ex machina, qu’on voit venir de loin donne furieusement envie de pouffer. Quant aux parallèles qu’il dresse avec le génocide cambodgien, ils sont au mieux maladroits.

Le spectateur qui connaît l’Asie du sud-est reconnaîtra sans mal la graphie si particulière de l’écriture thaïlandaise, mais verra dans les magouilles du Premier Ministre du film un parallèle saisissant avec celles du premier ministre cambodgien Hun Sen, au pouvoir depuis 1985 (sauf entre 1993 et 1998). D’ailleurs bon nombre d’acteurs asiatiques parlent en khmer et non en thaï.

Si vous ne connaissez rien à l’Asie du sud-est, vous pouvez voir No Escape comme un thriller extrêmement prenant. Étouffant même. Pour ma part, ça ne vaut pas le très beau Rangoon de John Boorman.

 

 

Le Lion et le vent, John Milius (1975)

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1904. Un chef berbère (Sean Connery, vraiment surprenant) kidnappe une américaine (Candice Bergen) et ses deux enfants. Le Maroc est plus ou moins occupé par des puissances étrangères : les Français et les Allemands. Le président Roosevelt qui veut être réélu envoie une mission militaire sauver ses compatriotes, odieusement retenus prisonniers dans le désert (du moins, c’est ce qu’il croit). Évidemment, la vérité est un tout petit peu plus compliquée…

De tous les films de John Milius, Le Lion et le vent est à mon sens le plus léger, ce serait presque un film familial sans ses décapitations et ses fusillades. C’est un film qui vaut surtout pour le duel intellectuel que se livrent Sean Connery, excellent, et Candice Bergen, à la fois déterminée et piquante. Mais aussi pour le portrait de Roosevelt, chasseur, amateur de fusils et accessoirement POTUS.

Jamais très sérieux, John Milius s’en donne à cœur joie dans cette illustration sans surprise du syndrome de Stockholm. Il critique le clientélisme, l’interventionnisme américain (on peut même y voir une interrogation sur le bien-fondé de la guerre au Viêt-Nam). Il donne à John Huston un petit rôle savoureux. Et bien avant Conan, il s’interroge sur la barbarie et se demande qui sont les plus barbares : les hommes fiers du désert ou les puissances étrangères en pleine ingérence. Avec des scènes qu’on pourrait qualifier de racistes et d’autres qu’on pourrait qualifier d’antiracistes, un partout balle au centre, il montre avec une certaine légèreté à quel point le colonialisme a été une affaire compliquée.

En 1970 Candice Bergen s’était faite remarquer dans Soldat bleu, un film qui, lui aussi, jouait sur deux tableaux a priori inconciliables, celui de la comédie et celui de la dénonciation brutale de l’extermination des Amérindiens. Dans Le Lion et le vent, le couple improbable qu’elle forme avec Sean Connery rappelle un peu le couple Yul Brynner / Deborah Kerr dans Le Roi et moi (1956).

« Madame, vous êtes une grande perturbation. »

(En VO : « Mrs. Pedecaris, you are a lot of trouble! »)

A découvrir ou re-découvrir.

The Outsider, Martin Zandvliet (2018)

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Osaka. 1954. Un Américain emprisonné (Jared Leto), qui ne parle pas japonais, se lie d’amitié avec un yakuza qui baragouine un tantinet la langue de l’Oncle Sam (Tadanobu Asano, égal à lui même). Les deux hommes passent un marché dans la grande tradition du « tu m’aides, je t’aide », qui devient là : « tu me fais sortir d’ici, je te fais sortir d’ici ».

Une fois dehors, Nick, dont on découvrira tardivement le prénom (et le nom de famille encore plus tardivement), trouve une place de choix dans la pègre japonaise, mais aussi dans le lit de la jolie Miyu (Shioli Kutsuna), la sœur cadette de son bon samaritain. Tous les ingrédients sont là pour que son parcours criminel tourne court… Nick survivra-t-il au monde obscur et implacable des yakuzas.

(Commençons par une anecdote sans intérêt, j’ai découvert l’existence de ce film en cherchant un visuel pour illustrer mon article sur The Outsider, la série télé.)

C’est Kinji Fukasaku qui a popularisé et fait connaître dans le monde entier le genre « film de yakuzas » avec des monuments comme : Guerre des gangs à Okinawa, Combat sans code d’honneur, Okita le pourfendeur, Le Cimetière de la morale. Dans l’ensemble ce sont d’excellents films et j’irai plus loin : tout ce qu’on voit dans les très bons polars de Takeshi Kitano vient de là, ou presque. En 1974, sortait Yakuza de Sydney Pollack (l’immense Sydney Pollack), première tentative américaine un peu sérieuse de se colleter au genre ou du moins à la figure du yakuza. L’année suivante, Sam Peckinpah abordera ce même genre de façon plus oblique et nettement moins subtile dans l’honorable The Killer elite. En 1989, Ridley Scott utilisera la figure classique du jeune Yakuza cruel opposé à ses aînés devenus respectables pour un film populaire un peu bidon mais plutôt sympathique : Black Rain.

On peut être raisonnablement inquiet devant un film qui nous conterait le destin d’un yakuza blanc, yankee de surcroit, en 1954, à Osaka, à une époque où le racisme anti-américain était sans doute à son paroxysme. Et logiquement The Outsider peine à convaincre : parfois l’illusion fonctionne on se croirait presque dans un film japonais, parfois elle ne fonctionne pas et on a l’impression de voir des comportements typiquement occidentaux plaqués sur le monde du crime nippon. La reconstitution est fauchée, on est très loin de ce qu’aurait proposé un Martin Scorsese. Jared Leto est égal à lui-même : ceux qui ne le supportent pas ne le supporteront pas davantage dans ce film que dans les autres. Plus intéressant, son personnage n’est pas ambigüe. Nick est une vraie ordure chez qui on ne sent guère de regret pour quoi que ce soit et aucune rédemption possible. C’est sans doute la vraie audace du film. Qui là, pour le compte, rappelle le cinéma de Fukasaku et lui rend un bel hommage.

Longuet, hésitant entre le naturalisme et la mythologie de la pègre japonaise, The Outsider ne bénéficie pas d’une réalisation inoubliable comme fut celle de Only God Forgives, par exemple. Même si le projet semble sincère, on préféra aller à la source, renouer avec le cinéma vénéneux et scandaleux de Kinji Fukasaku.

 

Major Dundee, Sam Peckinpah (1965)

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1864. Un ranch américain, protégés par des soldats, est attaqué par les Apaches de Sierra Charriba qui kidnappent trois jeunes garçons (la petite fille Roste est tuée, criblée de flèches). Il n’en faut pas plus pour le major Dundee (Charlton Heston) pour monter une opération de secours, illégale, au Mexique, dans laquelle il embarque des soldats, des condamnés, des bandits, donc, et même un groupe de confédérés mené par le capitaine Benjamin Tyreen (Richard Harris) – son ennemi intime. Évidemment, rien ne va se passer comme prévu.

Major Dundee est le troisième long-métrage de Sam Peckinpah après New Mexico (en 1961) et Coups de feu dans la Sierra (en 1962). C’est loin d’être son meilleur film (avis péremptoire, certes, mais « définitif » en ce qui me concerne) ; par contre c’est l’indubitable creuset dans lequel on retrouve quasiment toute sa filmographie à venir. La violence et le côté « Il était une fois au Mexique » ramène à La Horde Sauvage, la traque au sud de la frontière américaine qui prend des chemins détournés évoque Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia (dont quelque part Major Dundee est le brouillon). Comme souvent chez Peckinpah bien des malheurs viennent des femmes et, à bien y réfléchir, plutôt du désir masculin (ah ces hommes qui échouent à réfléchir avant de mettre une pauvre femme sur le dos ou en cloque).

Major Dundee c’est un casting de tuerie. Charlton Heston est têtu, ambiguë, carnassier, comme il a souvent aimé l’être. Richard Harris est flamboyant de bout en bout ; il illumine le film par son talent, sa classe et son charme. James Coburn est épatant en éclaireur manchot. Warren Oates est très bon ; mais a-t-il était ne serait-ce qu’une fois mauvais dans sa (trop courte) carrière ?

Major Dundee c’est un film au rythme cassé, déséquilibré, aux péripéties étranges, qui rappelle Apocalypse Now dans sa façon de montrer un conflit qui ne se déroule jamais comme il devrait. C’est aussi un film « maudit » qui existe en plusieurs versions (123 minutes, 136 minutes, 152 minutes). Je ne l’ai vu qu’en version courte et en version restaurée de 136 minutes qui remplit quelques trous notables (c-à-d la très belle édition Sony de 2017). La version longue est introuvable pour ce que j’en sais. C’est un film aussi plein d’humour. Quand un des personnages dit à Charlton Heston « ne vous baladez pas dans les rues, vous n’avez pas du tout la tête d’un Mexicain »… Heston jouait un policier Mexicain dans La Soif du mal d’Orson Welles en 1958.

Évidemment, un amateur du cinéma de Sam Peckinpah ne peut pas passer à côté, ça reste un film important. Mais ce n’est clairement pas ce film-là que je conseillerai pour découvrir ce réalisateur. Qui fut l’un des plus scandaleux, mais aussi l’un des plus importants du XXe siècle.

L’Adieu au roi, John Milius (1989)

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Février 1945. Un botaniste anglais et son radio (d’origine africaine) sont parachutés sur Bornéo pour rallier à la cause des Alliés les tribus locales contre l’envahisseur japonais, ennemi redoutable s’il en est, car mené par un colonel juqu’auboutiste surnommé le colonel fantôme, reconnaissable entre mille car il monte un cheval blanc.

Le botaniste et son compagnon tombent littéralement des nues quand ils s’aperçoivent que le roi de Bornéo est un Blanc, un ancien syndicaliste et communiste américain qui a déserté car il s’est littéralement senti abandonné par le général MacArthur. Learoyd ne veut pas de cette guerre contre les Japonais, il n’a pas oublié ce que le colonel fantôme a fait subir à ses compagnons faits prisonniers dès leur naufrage sur Bornéo. Mais parfois la guerre quitte les plages et s’enfonce profondément dans les terres.

Avant d’être un film de John Milius, L’Adieu au roi est un très beau roman de Pierre Schoendoerffer que j’avais critiqué ici (sous un nom d’emprunt partagé que j’ai définitivement rendu à d’autres il y a quelques années). Mais bon, John Milius a fini par l’adapter en film, film que j’étais allé voir au cinéma avec ma mère quelques années avant qu’elle ne meure (et donc, bien des années avant de lire le roman). Pour tout dire, j’avais je crois idéalisé le film, à cause justement des souvenir qui s’y rattachaient.

John Milius est un gars très complexe à saisir. Bien épaulé par Oliver Stone, il avait transformé le personnage de Conan en pourfendeur implacable du pacifisme, du flower power, des hippies, de la révolution sexuelle, etc. Transformant, non sans humour, l’œuvre de Robert E. Howard en manifeste politique réactionnaire (j’imagine que c’est ce qu’on appelle réifier une métaphore). On lui doit aussi le scénario d’Apocalypse Now, Jeremiah Johnson, Le Lion et le vent – trois excellents films. Et le scénario anti-coco anti-rouge particulièrement ridicule de l’Aube Rouge qui reste malgré cela (ou à cause) un plaisir cinématographique régressif de premier choix (c’est sans doute inavouable, mais j’ai dû voir L’Aube rouge, l’original, le seul, le vrai, vingt fois minimum).

Mais revenons à Leyroyd, le roi de Bornéo. Il est campé par un Nick Nolte au summum de son art qui, à aucun moment, ne singe le Brando d’Apocalypse Now (c’était bien là le risque). Son destin personnel est fascinant, mais le film n’en rend compte qu’en partie. John Milius ne se hausse jamais au niveau du Cimino de L’année du dragon quand ce dernier filme la jungle en Thaïlande, il n’égale pas Coppola dans sa capacité à donner vie et âme à un environnement hostile. L’Adieu au roi est un film d’aventures honnête, qui a deux ou trois scènes d’anthologie au catalogue (notamment celle du bébé) ; ce n’est malheureusement pas un grand film et surtout pas le meilleur de John Milius. On retrouve quand même ses obsessions habituelles, quelques pics de pensée réactionnaire et en même temps un humanisme et un anti-racisme qu’on aurait cru totalement absents de sa boîte à outils. Pour Leyroyd, la guerre est laide et les femmes sont belles. Milius lui donne à la fois raison et tort.

(Un petit mot pour conclure sur l’édition DVD en ma possession. C’est un carnage dramatique. Le film est en 4:3 ou lieu d’être en 1:85. Un film en 1:85 tourné dans la jungle de Malaisie, soyons clairs, ça ne donne pas grand chose une fois passé aux ciseaux du 4:3. Il n’y a pas de VO, pas de sous-titres, rien. Et le montage proposé est bien entendu le montage européen, moins intéressant que le montage américain. Les deux montages sont de longueur équivalente, mais il y a pas mal de différences très signifiantes. Le film ne dit pas exactement la même chose et c’est là qu’on voit l’importance du montage.)

Aucun homme ni dieu, Jeremy Saulnier (2018)

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Une femme qui habite un petit village isolé d’Alaska, où elle est quasiment la seule Blanche, demande à un spécialiste des loups à la retraite (Jeffrey Wright, impressionnant) de traquer et tuer l’animal qui a dévoré son fils. La troisième victime dans ce même village. Son mari est à la guerre, en Irak. L’homme accepte, il se dit que ce sera l’occasion de renouer avec sa fille qui enseigne l’anthropologie à Anchorage. Un étrange voyage commence, sur une terre inhospitalière, au milieu de gens, des Amérindiens surtout, qui ont des croyances différentes.

(Il serait dommage d’en dire davantage.)

Le réalisateur Jeremy Saulnier n’est pas un inconnu, son second long-métrage, Blue Ruin avait marqué bien des critiques et son troisième film Green Room (moins bon, à mon avis) avait séduit bien des aficionados de l’horreur. Mais aucun de ces deux films ne préparait réellement au choc Aucun homme ni dieu (dont le titre original Hold the dark est bien meilleur, à tous points de vue).

C’est un film sur l’homme, les loups, les légendes, la terre sauvage, les territoires poreux où réel et surnaturel se côtoient avec plus de facilité (on peut y trouver des liens avec ma propre nouvelle « Ethologie du tigre » dans le recueil « Sept secondes pour devenir un aigle »). C’est un film à la fois lent, contemplatif, et terriblement brutal.

Si vous avez aimé Le Territoire des loups (The Grey) de Joe Carnahan, il est très probable que vous tombiez sous le charme de ce Aucun homme ni dieu. J’ai retrouvé dans ce film, bien des caractéristiques des premiers films de Sam Peckinpah, l’alternance de moments contemplatifs et de flambées de violence paroxystiques. Sans aucun doute un des meilleurs films que j’ai vus en cette période de confinement.

Jeremy Saulnier a clairement des choses à dire, j’attends maintenant de pied ferme son nouveau film.

Les Professionnels, Richard Brooks (1966)

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Fin des années 1910. Un homme d’affaires américain, M. Grant, promet 10 000 dollars à quatre hommes s’ils lui ramènent sa femme, Maria (Claudia Cardinale, nichons droit devant), prisonnière du révolutionnaire mexicain Jesus Raza (Jack Palance), 160 kilomètres au sud de la frontière. L’équipe se forme donc avec un expert en armes automatiques qui a participé à la révolution mexicaine et d’une certaine façon y a tout perdu (interprété par Lee Marvin), un cow-boy au grand cœur amoureux des chevaux (interprété par Robert Ryan), un éclaireur noir expert en tir à l’arc (Woody Strode) et un expert en explosifs coureur de jupons, interprété par Burt Lancaster. Maria est retenue prisonnière dans une hacienda où vit une centaine de révolutionnaires armés jusqu’aux dents et leurs familles. Comment quatre hommes vont-ils triompher d’une petite armée ?

Quand on regarde la filmographie de Richard Brooks, plutôt passionnante (Graines de violence, Lord Jim, Les frères Karamazov, De sang froid, entre autres), on peut légitimement se demander ce qu’un réalisateur d’un tel calibre, passionné de problématiques sociétales, vient faire dans un western qui a priori sent l’action, le courage et la testostérone à plein tonneaux ? Et c’est là où le film devient passionnant, oui c’est un grand film d’aventures avec son lot de fusillades, cavalcades, explosions et catastrophes naturelles, qu’on peut regarder au premier degré, mais c’est aussi un film audacieux (nous sommes en 1966, une année avec la révolution morale qu’a constitué la sortie du Bonnie and Clyde d’Arthur Penn) qui pervertit les codes habituels du western (on le sent en filigrane, le vrai sujet du film, ce sont les transformations qui vont frapper la société américaine à la fin des années 60 : la montée en puissance du pacifisme et la révolution sexuelle). 1966 c’est l’année du Bon, la brute et le truand de Sergio Leone. Sam Peckipah n’a pas encore tourné La Horde sauvage (1969) (qui entretient de nombreux points communs avec Les Professionnels), Sergio Leone n’a pas encore tourné Il était une fois dans l’ouest (1968) et Il était une fois la révolution (1971). Richard Brooks amorce une partie de tout ça (la fête mexicaine qui dure jusqu’à l’aube en évoque une autre, qui finira aussi très mal à cause d’une femme), comment ne pas considérer Dolworth (interprété par Burt Lancaster) comme l’exact opposé du dynamiteur irlandais de Il était une fois la révolution ? Comment ne pas penser à Claudia Cardinale dans Il était une fois dans l’ouest ? Quand Grant demande « ça ne dérange personne de travailler avec un nègre ? », aucun des futurs compagnons ne répond. Et tout au long du film, Jake sera considéré comme un compagnon à part entière, jamais comme quelqu’un d’inférieur ou de subalterne. Brooks est malin, il ne le dit jamais, il le montre, c’est tout, il ne le souligne pas.

Autre aspect qu’il affronte, mais de façon moins subtile, ou disons plus frontale, c’est la sexualité. Dolworth (Burt Lancaster) est constamment en rut ; d’ailleurs il est au lit avec une femme mariée la première fois qu’il apparaît dans le film. Traitée de pute à plusieurs reprises, Maria en est l’exact opposé, la femme fidèle à son amour d’adolescence, fidèle jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte. Mariée contre son gré, c’est une femme violée, ni plus ni moins. Son corps n’a qu’une seule cause, celle de son amour véritable. Personnage secondaire, Chiquita, la révolutionnaire qui accompagne Raza, est aussi un personnage extrêmement audacieux pour l’époque, elle se bat comme un homme, jusqu’à la dernière cartouche, et semble avoir elle aussi complètement abandonné son corps à une cause : la révolution mexicaine, endossant deux rôles, celui de guerrière et celui de repos du guerrier. En esquissant sans gros sabots le destin de ces deux femmes très différentes, mais qui trouvent de la puissance dans le choix qu’elles font de leur sexualité, Brooks se montre une fois de plus très malin. Ce western a priori masculin, suintant la testostérone comme la dynamite suinte sa nitroglycérine au soleil, soulève bien des questions embarrassantes sur le désir masculin et sur le patriarcat. D’ailleurs, Brooks oppose finement Dolworth, qui est prêt à coucher avec n’importe quelle femme (mariée, prostituée, révolutionnaire, ça n’a pas grande importance à ses yeux) à Chiquita qui est prête à coucher avec n’importe quel homme qui partage son idéal politique et à Maria qui met l’amour au firmament de ce qu’est sa condition humaine (l’amour ou la mort). Dans Les Professionnels les femmes ont plus de conviction que les hommes, à part peut-être Fardan (Lee Marvin) qui, veuf, semble avoir troqué sa sexualité (et même sa vie émotionnelle) pour une rectitude infrangible. Lui aussi sortira transformé de sa chevauchée au Mexique.

Les Professionnels est un western crépusculaire qui, entre deux fusillades, abordent  la politique, la sexualité, la morale, le patriarcat et le racisme (les droits civiques, le pacifisme et la révolution sexuelle). Il fallait tout le talent de quelqu’un comme Richard Brooks pour maquiller ce brûlot politique en film d’action à grand spectacle. Là où Brooks se démarque totalement de Peckinpah, c’est dans le refus d’esthétiser la violence, chez Brooks la violence est une conséquence de choix moraux plus ou moins défendables, mais elle n’est pas un sujet en elle-même. D’ailleurs il semble dire qu’à partir d’un certain moment, un conflit n’est plus l’affrontement d’idéaux ou de systèmes politiques, mais une mauvaise habitude dont on ne sait plus se débarrasser (en 1966, en pleine guerre du Viêt-nam, il fallait être sacrément courageux pour oser poser un tel diagnostic).

 Un immense classique.