Juste un peu de cendres – beaucoup trop de cendres…

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J’ai reçu hier un exemplaire de mon comics avec Aurélien Police Juste un peu de cendres. L’objet me semble superbe, mais je ne suis pas objectif, évidemment. En tout cas, j’étais tout content, après La voie du sabre que je ne scénarise pas, Wika que je co-scénarise avec Olivier Ledroit, je continue mon aventure chez Glénat avec un album dont j’ai écrit l’histoire de A à Z (au bémol près qu’Aurélien s’est évidemment approprié cette histoire et y a apporté aussi beaucoup, y compris en termes « scénaristiques »).

J’étais tout content en feuilletant le bébé et, en même temps, mon bonheur ne pouvait être que voilé par ce qui se passe en ce moment-même en Californie du nord. L’art et la fiction se rejoignent dans la cendre, dans ces images de désolation qu’on connaît trop bien.

California

Ça pourrait être une image du comics, la base d’une image, le début d’une scène ou la fin d’une autre. J’imagine très bien Aurélien s’inspirer de cette carcasse automobile, de cette cheminée esseulée, de ces deux machines à laver et sécher le linge déformées par la chaleur.

La Californie du nord (que j’ai visitée il y a plus de vingt ans) brûle ; c’est désolant tant cette région est séduisante. Paradoxalement, l’image la plus vive que j’en garde c’est celle de deux vautours attablés devant un cerf mort, sans doute renversé par un véhicule.

Les Américains se croient les maîtres du Chien, nous tous – l’Humanité – n’en sommes que les puces, un accident évolutionnaire, la dernière ligne d’un très gros livre…

Le comics sort le 25 octobre, la Californie brûle, Donald Trump n’a pas encore rasé la Californie Corée du nord.

 

Dog Eat Dog, Paul Shrader (2016)

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Trois anciens détenus : Troy (Nicolas Cage), Mad Dog (Willem Dafoe) et Diesel (Christopher Matthew Cook), sont engagés par le Grec (Paul Shrader himself) pour kidnapper le bébé d’un mafieux irlandais. Evidemment l’histoire tourne au carnage.

Je continue d’explorer la filmographie de Nicolas Cage avec une vraie curiosité. Au fil de cette étrange démarche (je vous le concède) s’alternent joie et sidération, tant l’acteur est versatile, passant du génial au pathétique, parfois d’un film au suivant. Dans Dog Eat Dog, Nic’ fait rien de particulier, c’est du Nicolas Cage flatline, presque sobre (ce qui est sans doute un exploit), sobre donc surtout comparé à Willem Dafoe qui ouvre le film avec une scène d’anthologie, certes, mais un peu trop pompée sur une scène de Natural Born Killers. Et c’est bien là le problème principal de Dog Eat Dog (outre une fin complètement what the fuck) tout le film est pompé et sent la resucée à plein nez : sur Tarantino ici (la scène du coffre de voiture), sur Hyena de Gerard Johnson, Dernières heures à Denver de Gary Fleder, sans parler du Oliver Stone, cité plus haut. Le catalogue pourrait passer (entre une bière et deux parts de pizza tiède), mais le scénar est à la ramasse, pas très bien écrit, pas très intéressant. La scène la plus forte du film est sans doute ce moment d’apesanteur où une jolie femme accepte de monter dans la chambre de Diesel pour avoir un rapport sexuel (qu’on suppose non tarifé) et évidemment tout va partir en sucette.

Born to lose.

Fut un temps, Paul Shrader était un des électron libres les plus fascinants d’Hollywood, un type cultivé, hanté par la religion, le mal, les interdits. J’aime beaucoup sa Féline, que je préfère (sacrilège ultime ! au classique de Jacques Tourneur), Hardcore reste encore aujourd’hui un film bouleversant, son Mishima est loin d’être scandaleux. En tant que scénariste, il a participé à quelques projets légendaires : Yakuza de Sidney Pollack, Obsession de Brian de Palma, Taxi Driver, Raging Bull et La Dernière tentation du christ de Scorsese. Et d’autres films sans doute moins marquants mais que j’ai vraiment bien aimés comme The Light Sleeper et A Tombeaux ouverts.

L’électron a perdu beaucoup d’énergie. Ou s’est perdu en chemin.

Dog eat dog est tiré d’un roman d’Edward Bunker. Je pensais avoir lu tous les romans de Bunker mais cette histoire-là ne me dit rien. Donc je n’ai pas lu le livre (ce qui est fort probable) ou l’adaptation est très libre (ce qui est aussi possible). Il existe deux adaptations remarquables de Bunker : Le récidiviste de Ulu Grosbard (avec Dustin Hoffman, à contre-emploi) et The Animal Factory de Steve Buscemi.

Bad Company, Victor Salva (1995)

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Un représentant de commerce, Jack (Lance Henriksen), voyage en voiture entre le Nevada et la Californie. Il transporte un lourd secret dans une mallette métallique. Alors qu’un meurtre atroce a lieu sur son chemin, signé Hatchet Man – l’homme à la hachette, la police lui conseille de ne pas prendre d’inconnu en autostop. Par conséquent, il dépasse sur la route, dans le désert, un autostoppeur esseulé sous le cagnard (Eric Roberts, qui n’a jamais été aussi bon). Plus tard, dans un restaurant, les deux hommes se retrouvent, ont une franche discussion de pissotière et décident de déjeuner ensemble. Mais le déjeuner prend une mauvaise tournure quand Jack se rend compte que l’autostoppeur – Adrian – en sait beaucoup trop sur son compte.

Bad Company est une série B qui doit beaucoup à Hitcher et à Duel. L’hommage étant parfois un poil trop appuyé (la scène avec les reptiles). La photographie en 4:3 donne au film (en DVD) des allures de téléfilm fauché (le film a été visiblement tourné en 1:85, mais bon en DVD c’est du 4:3 sans VO sous-titrée). Ce que n’arrange pas un scénario téléphoné, tendu vers un twist final que j’avais deviné au bout de dix ou douze minutes. Twist qui entraîne (a posteriori) de nombreuses incohérences scénaristiques ; je m’explique : si vous revoyez le film, en connaissant la fin, vous serez frappé de voir qu’il ne tient pas du tout la route (mais alors pas du tout). C’est le syndrome bien connu de La maison au fond du parc de Ruggero Deodato.

Deux mauvaises raisons m’ont mené à ce film, j’aime bien Jeepers Creepers du même réalisateur. Et j’ai un faible pour Lance Henriksen qui n’a pas joué que dans de bons films ou de bonnes séries. Mais qui restera à jamais un des meilleurs vampires de l’histoire du cinéma : Jesse Hooker dans Aux Frontières de l’aube

Bad Company flirte avec le fantastique d’une façon que je ne spoilerai pas ici (la jaquette du DVD s’en charge à ma place) ; c’est clairement un des aspects les plus intéressant de ce petit film sans conséquence.

 

Providence, Alan Moore / Jacen Burrows

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Depuis quelques temps, quelques années me semble-t-il, des centaines de choses, peut-être des milliers se passent autour de l’oeuvre de H.P. Lovecraft (j’y ai modestement contribué avec mon texte Forbach, repris dans le beau livre-hommage Gotland). Il y a celles et ceux qui lui rendent directement hommage comme Kij Johnson avec The Dream-quest of Vellit Boe (à paraître au Bélial’), celles et ceux qui sont dans l’hommage plus « oblique » : Ruthanna Emris avec Winter Tide ; celles et ceux qui doublent leur hommage d’une critique des travers de l’auteur : The Ballad of Black Tom de Victor LaValle (à paraître au Bélial’), Lovecraft country de Matt Ruff (à paraître aux presses de la cité). D’une certaine façon, c’est aussi le cas d’Emris.

Chez Paul La Farge, dans Night Ocean, H.P Lovecraft devient l’amant de Robert Barlow. Le roman relève surtout de la littérature générale, mais il hante longtemps, par sa richesse et son jeu sur la fiction et le réel (historique).

Les exemples sont si nombreux qu’il deviendrait fastidieux de tous les citer. J’ai lu la plupart de ces textes ; je trouve celui de Victor LaValle brillant, Winter Tide m’a fatigué, Lovecraft country n’a que peu de rapport avec l’oeuvre de Lovecraft, mais j’ai aimé son ambiance « raciste » à couper au couteau (et il pourrait servir sans problème de base à des scénarios de jeu de rôles).

Alan Moore avec Providence ouvre grand une porte déjà bien entrebâillée. Son hommage ressemble dans l’esprit à celui de Victor LaValle, la création se double d’une réflexion critique sur H.P. Lovecraft, sa vie, son oeuvre. Mais cette dimension critique est beaucoup plus poussée que chez LaValle, je ne veux pas spoiler, mais Moore dans son immense ambition tente un syncrétisme absolu qui rappelle celui du volume final de La Tour sombre de Stephen King.

Providence m’a fasciné (même si le dessin hideux de Jacen Burrows aussi approprié soit-il reste hideux – question de goût). Providence m’a surpris, en bien et en mal. Reboucler l’histoire sur celle de Neonomicon n’était pas, à mon sens, la meilleure idée de Moore. Les passages sexuels m’ont semblé un peu forcés. Mais ça reste quand même très fort, d’une grande richesse, et arrivé à la fin, on n’a qu’envie le relire pour essayer de voir tout ce qui vous a échappé à la première lecture. Car Providence est un immense jeu de pistes où l’on s’amuse à trouver des ponts, des passerelles, des correspondances. Comme ce Dr Hector North qui est évidemment une version parallèle d’Herbert West.

Les trois volumes de Providence sont probablement incontournables pour les fans de Lovecraft (qui les ont déjà lus au moment où j’écris ces lignes). C’est audacieux (des pages et des pages de texte, une horreur et une pornographie frontales et/ou homosexuelle que Lovecraft aurait détesté). On peut toutefois regretter que Moore se soit associé une fois encore à Jacen Burrows… qui n’a pas la classe d’un Dave McKean ou d’un Jason Shawn Alexander (pour n’en citer que deux).

 

Dragon

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Dans les lectures de Bouch’

« Je pourrais en parler pendant des heures. Je pourrais, si mes pensées ne partaient pas dans tous les sens, encore sous le choc de cette lecture. J’ai rarement été bouleversée ainsi, et le ne serai sans doute pas de sitôt. Ce qui est plutôt drôle, c’est que la dernière fois que c’est arrivé… C’était avec un autre titre de la collection [Une heure-lumière]. Quand je vous dis qu’il ne faut pas passer à côté… »

 

Killers, Mo Brothers (2014)

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Au Japon, Nomura est un riche oisif qui torture puis tue des jeunes femmes. Il met des vidéos en ligne. Un jour, il rencontre une fleuriste qui abandonne son petit frère autiste au milieu de la route en espérant qu’il va se faire écraser. Mais la tentative foire et l’automobiliste freine au dernier moment.

A Jakarta, Bayu est un journaliste d’investigation séparé de sa femme. Il a enquêté sur l’homme d’affaires Dharma et a échoué à le faire tomber. Bayu, fasciné par les vidéos de Nomura, tue en légitime défense un chauffeur de taxi et son complice. Bayu est-il lui aussi devenu un tueur ? En tout cas, il a filmé ses victimes, mis une vidéo en ligne. Et c’est à Nomura qu’il demandera des réponses.

Sur le papier, Killers ressemble à ces ambitieuses fresques criminelles sud-coréennes dont je ne me lasse pas (The Murderer, Old boyThe Chaser, New World, Memories of murderLe flic aux hauts-talons…) La durée du film 2h17 plaide aussi pour cette hypothèse. Au visionnage, l’impression est autre. Le film est certes ambitieux dans ses thématiques, mais il privilégie les effets gore aux questions morales. Les meurtres de Nomura n’ont rien d’intéressant en soi : un type tourmenté, sadique, au passé traumatisant, qui tue de jolies jeunes femmes. Ok, on a déjà vu ça mille fois. En beaucoup mieux. La partie internet/réseaux sociaux/voyeurs aurait pu relever la sauce, il n’en est rien. A peine effleurée, elle est en outre à l’origine de la plus grosse erreur scénaristique du film. La partie indonésienne, avec Bayu, est nettement plus intéressante sur le plan moral, mais elle est complètement plombée par des seconds rôles qui jouent à côté et les scènes de l’hôtel de luxe (je ne spoile pas, enfin j’essaye) totalement grotesques dans leur volonté de suspens.

Qui plus est, quand les deux versants du film se rejoignent au sommet, une fois encore ce n’est pas convaincant. Ce qui est d’autant plus rageant qu’à peu près tout est là : Kazuki Kitamura (Nomura) est inquiétant voire terrifiant à certains moments, Oke Antara (Bayu) ne s’en tire pas trop mal et s’en tirerai probablement mieux si le film avait été mieux écrit, mieux réalisé. Certaines scènes sont très réussies, je pense à celle du coffre de voiture dans la partie japonaise de l’intrigue.

J’ai visiblement passé l’âge de regarder avec plaisir un serial killer ouvrir la gorge de sa victime au sécateur. Le tout en full frontal. S’il y a de la profondeur dans ce film, on la trouve davantage dans les plaies que dans l’esprit. Killers manque d’ambition philosophique et morale. D’un véritable metteur en scène, aussi.

The Take, Brad Furman (2007)

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Felix de la Peña (John Leguizamo) est un transporteur de fonds. Braqué, sa famille menacée, il fait entrer les braqueurs dans le siège de la société de transport et participe bien malgré lui à un carnage dont il est la dernière victime : une balle dans la tête.

Blessé au lobe frontal droit, Felix doit apprendre à revivre. Surtout que le FBI le soupçonne d’être impliqué dans le sanglant braquage. Va-t-il revivre pour les siens ou pour se venger ?

The Take est le premier long-métrage de Brad Furman le réalisateur de The Infiltrator. Les amateurs de films d’action seront déçus, sans doute, tant le film se concentre sur ce qui arrive à un homme qui a pris une balle dans la tête, sur le plan intime, médical, fonctionnel. Le couple formé par John Leguizamo et Rosie Perez est très convaincant, dans sa complicité, face aux difficultés et même dans son intimité (que le réalisateur nous fait partager de façon assez dérangeante).

John Leguizamo,  moins fou-fou que d’habitude est épatant. Tout comme Bobby Cannavale qui joue l’agent du FBI chargé de l’enquête. The take, qui va au bout de son ambition morale, m’a beaucoup plus pour son réalisme quasi-documentaire et son refus catégorique du sensationnel.

War dogs, Todd Philips (2016)

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A un enterrement, David Packouz (Miles Teller) revoit son copain d’enfance Efraim Diveroli (Jonah Hill). David essaye de fourguer des draps en coton égyptien à des maisons de retraite de Floride, sans trop de succès, pendant qu’Efraim vend des armes au Pentagone, utilisant un site d’appel d’offres où certains contrats (« les miettes ») n’intéressent pas grand monde, mais représentent quand même des milliers de dollars de commission. Les deux hommes s’associent. Leurs aventures prennent un tour particulier quand ils doivent se rendre en Jordanie récupérer un lot de Beretta bloqué en douanes.

 » La guerre est une économie, toute personne qui t’affirme le contraire est soit stupide soit impliquée « .

Evidemment basé sur une histoire vraie, War dogs n’est pas un film d’une originalité transcendante, les similarités avec Le loup de Wall Street (renforcées par la présence de Jonah Hill dans les deux films) sont tellement nombreuses qu’on a parfois l’impression de voir un remake situé dans le monde des marchands d’armes. Le film fait la part belle à la comédie, et ne possède pas toute la profondeur du Lord of war d’Andrew Niccol. War dogs dit toutefois quelque chose d’intéressant sur la fascination qu’exerce encore de nos jours le film de Brian de Palma Scarface. Comme toujours, ce qu’en retiennent les personnages c’est la montée en puissance d’un self-made-man avide de pouvoir et d’argent, qui n’a peur de rien, même quand on découpe son copain d’enfance à la tronçonneuse. Comme l’amour la fascination rend aveugle et tout le monde (ou presque) oublie la chute, quand Tony tue son meilleur ami, provoque la mort de la seule personne qu’il aime au monde (sa soeur) et suit de très près ses tripes (libérées par une décharge de chevrotines) dans une fontaine pleine de sang.

Si le film pêche par son manque d’originalité, War dogs a d’autres atouts : la réalisation est inventive, le rythme est soutenu, les acteurs sont épatants et le ton résolument adulte (on se drogue et on se fait sucer dès que possible, car l’argent y pourvoie). C’est une vraie boule puante (d’ailleurs le réalisateur ne s’embarrasse d’aucune pincettes politically correct en matière de clichés antisémites ; il offre à Jonah Hill (né Jonah Hill Feldstein) à peu près tout le catalogue, avec la légèreté d’un merkava lancé à 60 km/h). Efraim est un personnage odieux, absolument indéfendable, mais il devient inquiétant dans une des scènes a priori les plus anodines du film, quand il vire un de ses employés car celui-ci vient de lui expliquer que l’acronyme IBM a un sens, que derrière ces trois lettres se cache une ambition industrielle : International Business Machines. L’intelligence et la culture générale sont alors clairement désignés comme ennemis des bonnes affaires. Est dangereux celui qui pense trop. Les officiers supérieurs le savent que trop bien : un soldat ne doit pas penser, jamais ; il faut l’occuper, tout le temps.

War dogs est un solide divertissement pour adultes consentants. Si vous n’en attendez pas trop, il vous donnera sans doute beaucoup.

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