Chinatown, Roman Polanski (1974)


J.J. Gittes (Jack Nicholson, parfait), détective privé spécialisé en affaires d’adultère est engagé par madame Mulwray pour espionner son mari, car elle est convaincue qu’il a une affaire. Gittes suit l’homme qui dirige le département des eaux de Los Angeles (récemment devenu un service public) et finit par le surprendre avec une très jeune fille. Des photos sont prises, un scandale éclate et plus tard la vraie madame Mulwray (Faye Dunaway, sublime) le contacte. L’affaire s’annonce nettement plus compliquée que prévu. Ce que confirme la mort apparemment accidentelle d’Hollis Mulwray.

Bon, sans oublier la batterie de casseroles que Roman Polanski se trimballe depuis les années soixante-dix, on peut se pencher sur son cinéma remarquable. Chinatown a tout du classique instantané. L’interprétation est parfaite. Le méchant (incarné par John Huston !) est incroyablement abject. Les non-dit sont nombreux. Le film est d’une beauté renversante. Et cette affaire de corruption autour de l’eau potable à L.A a quelque chose d’absolument visionnaire. Le film enchaîne les scènes cultes dont le repas entre Noah Cross et J.J. Gittes, est peut-être la plus mémorable, après la fameuse scène de la gifle qui malheureusement spoile toute l’intrigue, donc : je n’y reviendrai pas.

Polanski est devenu infréquentable, mais son cinéma reste admirable.

(Si on ne fréquentait que les œuvres de gens absolument remarquables et parfaits, on se ferait bien chier… à mon avis).

Rashōmon, Akira Kurosawa (1950)


Un bûcheron, un bonze et un manant attendent la fin de l’orage sous une porte en ruine. La Porte de la vie.

Le bûcheron ne comprend pas.

Le bonze ne comprend pas davantage.

Et le manant demande aux deux autres ce qu’ils ne comprennent pas.

Un homme est mort. Et chacune des parties impliquées (y compris le mort !) a une version différente ce qui s’est passé. Une chose est sûre : une femme a été violée par un brigand et, peu après, son mari est mort.

Immense classique du cinéma mondial, Rashōmon (羅生門), Lion d’or à Venise en 1951, Oscar d’honneur du meilleur film étranger en 1952, a permis à toute une génération de cinéphiles de découvrir un autre cinéma, celui du Japon. Assez théâtral (le début peut faire penser à En attendant Godot de Samuel Beckett, écrit en 1948… mais publié en 1952), le film est inspiré de deux nouvelles de Ryūnosuke Akutagawa (1892-1927), « Rashōmon » et « Dans le fourré » toutes deux disponibles dans le recueil Gallimard. Par une narration révolutionnaire pour l’époque, Akira Kurosawa nous fait revivre en flashbacks le point de vue de chacun des protagonistes. Une médium (chamane japonaise) donnera le point du mort au magistrat qui juge l’affaire. Par ailleurs, le film qui fait référence aux bombardements de Nagasaki et Hiroshima de façon plus que subtil, y gagne une force indéniable. Point de vue des vainqueurs/point de vue des vaincus. Point de vue des bourreaux/Point de vue des victimes, rien n’est simple dans la vie. Après l’enfer de la Seconde guerre mondiale, Kurosawa avait besoin d’avoir de nouveau foi en l’homme.

J’ai visionné le film dans sa version restaurée (Blu Ray chez MK2/Potemkine, bluffante édition remplie de bonus) et comparé à mon ancien DVD dont la vision relevait de la torture oculaire, il n’y a vraiment pas photo.

Merci à MK2 d’avoir donné à ce chef d’œuvre l’édition Blu-ray qu’il méritait.

Sa Majesté des mouches, Sir Peter Brook (1963)


Première adaptation du premier roman de William Golding (Lord of the flies, 1954), le film de Sir Peter Brook ne cache à aucun moment sa nature « métaphorique » (on est dans le même genre de métaphore puissante que La Ferme des animaux d’Orwell). Après un accident d’avion peut-être provoqué par une attaque nucléaire (c’est en tout cas ce que suggère le réalisateur en générique d’ouverture), des garçons (il n’y a aucune fille dans le lot) se retrouvent sur une île tropicale déserte. Ils sont de plusieurs âges différents. Aucun n’est blessé, aucun ne semble manquer à l’appel (d’où le statut métaphorique que j’impose d’emblée au film). Rapidement deux clans se forment : celui de Ralph le porteur de conque qui pense que des règles sont nécessaires et celui de Jack qui ne pense qu’à chasser le sanglier et vivre comme des sauvages (comme si les « sauvages » n’avaient pas de règles). Ces enfants perdus, effrayés pour la plupart, vont faire l’expérience de la mort.

Voilà un film pas tout neuf, tourné en décors naturels à Porto Rico (sur l’île de Vieques), qui n’a rien perdu de sa force. Certaines des scènes sont impressionnantes sur le plan cinématographique, mais aussi par la direction d’acteurs qu’elles sous-tendent. Par exemple : une dizaine de gamins qui exécutent une espèce de danse / transe avec des lances autour d’un feu.

Sa majesté des mouches est très court (pour les standards actuels), 92 minutes, une demi-heure supplémentaire ne m’aurait pas dérangé tant on est immergé dans cette histoire à la fois horrible et magnifique.

Un classique. Impossible de passer à côté.

PS : Il existe une nouvelle version, L’Île oublié, tournée à Hawaï, je l’ai en DVD. J’en garde un bon souvenir.

Jimmy P., psychothérapie d’un indien des plaines, Arnaud Desplechin (2013)


[3615 My life] J’achète des tonnes de blu-ray et de DVDs, à tel point que je ne sais plus où les mettre chez moi. Ça s’entasse en piles un peu partout. C’est un peu Beyrouth après une attaque israélienne. De temps en temps, j’exhume un titre acheté des années auparavant et que je n’ai pas encore visionné. C’est exactement ce qui est arrivé avec ce film, d’un réalisateur que j’apprécie pourtant. Sur un sujet qui m’intéressait. Je crois que ce qui m’a freiné toutes ces années c’est voir Benicio Del Toro, très bon acteur, là n’est pas la question, incarner un indien Blackfeet. Del Toro est né à Puerto Rico et non dans une réserve indienne et, d’une certaine façon, ça se voit. [/3615 My life]

Jimmy Picard (Benicio Del Toro), vétéran de la libération de la France, blessé à la tête, vit dans le ranch de sa sœur aîné où il s’occupe des vaches. Il a des problèmes de santé. Il n’arrive plus à distinguer les rêves de la réalité. Sa sœur l’emmène se faire soigner dans un hôpital militaire de Topeka (Kansas) où on le diagnostique schizophrène avec des traits autistiques. Un anthropologue français, le docteur Devereux (Mathieu Almaric), honteux de ses réelles origines, ne croit pas à ce diagnostic et va aider Jimmy à s’extraire de ses maux de tête et de ses crises d’alcoolisme.

Jimmy P. est vraiment un très beau film (avec de minuscules défauts sur lesquels on passera ; comme on essayera de se débarrasser du sentiment parfois de voir un remake de Will Hunting, car Desplechin n’y est pour rien). On oublie très vite que Del Toro n’est pas blackfoot. Mathieu Almaric est excellent. C’est vraiment un acteur virtuose. Le reste du casting est convaincant. Et personnellement, j’ai été submergé par l’émotion dans la dernière demie-heure.

Par sa pureté, la dernière scène est une leçon de cinéma.

Je conseille.

Deliver us from evil, Won-Chang Hong (2020)


In-man (Hwang Jung-min) est un tueur professionnel coréen. Il accepte un dernier contrat à Tokyo pour éliminer un yakusa particulièrement violent envers les femmes : Goreda. Le frère « de rue » de ce dernier, Ray (Lee Jung-jae) décide de le venger. Apprenant que son ancienne petite-amie a été tuée et découvrant qu’il est le père d’une petite fille de neuf ans qui vient d’être kidnappée par un gang de trafiquants d’organes, In-man se rend à Bangkok en ignorant qu’il a Ray aux trousses. Leur confrontation sera explosive.

Deliver us from Evil oppose deux des plus grandes stars du cinéma coréen : Hwang Jung-Min vu dans The spy gone north, New World, The Strangers, A Bittersweet life à Lee Jung-jae, vu dans New World, Squid Game, entre autres. Le résultat est complètement hors-norme, hystérique, outrancier. Lee Jung-jae qui joue d’habitude les hommes politiques machiavéliques ou les flics de la brigade financière est ici complètement à contre-emploi en chef de gang tatouée, ultra-violent. Et il faut bien le reconnaître über-cool dans sa démesure hémorragique. Sa prestation vaut la vision du film.

Ne cherchez pas un truc réaliste : chacun des personnages principaux reçoit à plusieurs reprises des blessures qui terrasseraient un rhinocéros sous cocaïne.

Donc, ce n’est pas un grand film ou même un bon film, mais ça se regarde comme un film d’action de Jason Statham ou un des inénarrables massacres de Liam Neeson (tous écrit sur le même modèle : on tue quelqu’un à qui le grand Irlandais tient, puis il massacre tous les méchants).

Deliver us from Evil est un plaisir coupable. Un vrai. Qui étrangement ne manque pas, aussi, de scènes d’émotion.

House of Gucci, Ridley Scott (2021)


House of Gucci raconte la chute de la maison Gucci. On y suit le destin parfois comique parfois tragique de Maurizio Gucci (Adam Driver, excellent), de sa femme Patrizia (Lady Gaga, énorme erreur de casting), du père de Maurizio, Rodolfo (Jeremy Irons, dans un de ses meilleurs rôles), de son oncle Aldo (Al Pacino, impeccable) et de son cousin Paolo (Jared Leto, impossible à reconnaître).

Le film a de nombreux défauts, Lady Gaga est insupportable ou à côté de son rôle : une espèce de Lady Macbeth crédule, ignare et pathétique. Le film est trop long (2h38, tout de même). Le début, sorte de comédie romantique sous Tranxène est sacrément poussif, puis Jeremy Irons entre en scène et d’un seul coup le spectacle prend une toute autre dimension.

Le film a aussi des qualités, avec un casting globalement très convaincant et des performances d’acteur indéniables, même dans les seconds rôles. La française Camille Cottin, par exemple, est extrêmement convaincante dans le rôle du second amour de Maurizio. Il y a des morceaux d’anthologie, des scènes cultes. Tout n’est pas à jeter, loin de là.

Je pense que ce que j’ai préféré, c’est de loin les scènes de négociations, qui sont tournées comme des scènes de thriller avec une tension palpable. Et les deux apparitions de Reeve Carney dans le rôle de Tom Ford.

Dans quelques années, l’intelligence artificielle nous permettra de refaire ce film en remplaçant Lady Gaga par une immense actrice… je reverrai alors le film avec plaisir.

Un faux mouvement, Carl Franklin (1991)


Ray Malcolm (Billy Bob Thornton, méconnaissable) et Lane « Pluto » Franklin, anciens camarades de prison ont commis un crime atroce en Californie, au cours duquel ils ont récupéré 15 000 dollars et une importante quantité de drogue. Alors qu’ils rejoignent le Texas par la route, où ils comptent bien écouler la dope, Fantasia (Cynda Williams), la petite amie de Ray commet l’irréparable. En Arkansas, un enfant l’attend.

Histoire simple, mais jamais simpliste, Un Faux mouvement est un film noir impressionnant. Carl Franklin tout en sobriété, tout en justesse, montre les bandits et les policiers avec la même humanité. Que ce soit le regretté Bill Paxton (acteur sous-estimé, s’il en est), Cynda Williams ou Billy Bob Thornton, les acteurs sont éblouissants de vérité. La fin en laissera plus d’un pantois.

J’aime le cinéma de Carl Franklin, sa filmographie qu’on pourrait qualifier de discrète est en fait impressionnante. C’est un des réalisateurs américains qui a le mieux filmé le racisme ordinaire.

Je conseille ce diamant noir, sans réserve.

Resurrection, Andrew Semens (2022)


Margaret (Rebecca Hall, proprement hallucinante) a une vie ni simple ni particulièrement compliquée. Elle élève seule sa fille de 18 ans sur le point de partir à l’université. Elle est la maîtresse d’un homme marié, par ailleurs collègue de travail. Et même si elle surprotège sa fille, a priori, tout va à peu près bien. Un jour, elle aperçoit à une conférence David Moore (Tim Roth, comme vous ne l’avez jamais vu). David est le père de son premier enfant, Benjamin, et aucun homme ne l’a fait souffrir davantage dans sa vie. Se sentant menacée par la réapparition de cet ancien amant, Margaret s’adresse à la police qui ne peut rien pour elle. Alors, elle s’arme. Et, autour d’elle, tout le monde a l’impression qu’elle est en train de devenir folle.

Waouh ! Voilà un film qui sort de l’ordinaire. A la fois portrait d’une mère célibataire terrifiée, d’une ado normale et d’un pervers narcissique, mais aussi thriller tendu comme une corde de piano, qui sombre dans l’horreur totale. Les vingt dernières minutes sont tout simplement hallucinantes, au-delà du face à face intellectuel Margaret/David que le réalisateur met en scène avec une certaine sobriété, faisant totalement confiance à ses deux acteurs hors-pair.

On pense à La Jeune fille et la mort de Roman Polanski, à la confrontation Sigourney Weaver/Ben Kingsley. On pense à Antichrist de Lars Von Trier, mais surtout aux premiers films de David Cronenberg, à cette horreur organique, viscérale, mutée, parasite. Resurrection est sacrément convaincant, sa montée en puissance laisse pantois.

Âmes sensibles s’abstenir.

Emilia Pérez, Jacques Audiard (2024)


[3615 my life] Je suis en vacances dans le Périgord, je voulais faire de la randonnée et/ou du canoé sur la Dordogne, mais il pleut, matin, midi et soir (depuis le jour de mon arrivée). Alors je lis et je vais au cinéma… [/3615 my life]


Rita Moro Castro (Zoe Saldaña), jeune avocate célibataire dégoutée par un procès de féminicide transformé en « suicide », procès que son patron vient de gagner grâce à elle, accepte d’aider un narcotrafiquant à changer de sexe. Manitas del Monte n’est pas n’importe quel narcotrafiquant, c’est un chef, richissime, et il tue comme d’autres respirent. Rita relocalise la famille de Manitas en Suisse, le temps qu’il change de sexe puis, mission accomplie, s’installe à Londres. Là, pendant un dîner d’affaires, elle fait la rencontre de l’imposante Emilia Pérez. Le hasard n’existe pas.

Franchement une comédie musicale, ou plutôt une tragédie musicale, sur fond de narcotrafic et de changement de sexe, waouh, c’est tellement What The Fuck qu’a priori (en ce qui me concerne) ça ne vend pas trop de rêve, même si Jacques Audiard est à l’écriture et à la réalisation. A la première chanson (donc à la cinquième minute du film ou presque) des gens ont quitté la salle… C’est dire, l’expérience à laquelle le spectateur est convié. Moi j’étais déjà à fond dans le film et je suis resté bouché bée jusqu’à la fin… absolument magnifique. J’ai adoré ce film. Il est tellement audacieux, tellement fort, tellement incandescent.

Le casting féminin du film a reçu le prix d’interprétation à Cannes. Outre le fait que je ne serai jamais fan des prix collégiaux, je trouve pour ma part que la vraie performance vient de Zoe Saldaña, qui a une présence incroyable et qui habite totalement chacune de ses scènes. Selena Gomez et Edgar Ramírez sont méconnaissables.

C’est de loin le meilleur film que j’ai vu au cinéma cette année. Je n’ai pas pu m’empêcher de le rapprocher, pendant le visionnage, à Dancer in the dark de Lars Von Trier (2000) que j’aime beaucoup et que j’ai maintenant très envie de revoir.