Toutes les morts de Laïla Starr, Ram V – Filipe Andrade


Parce qu’un bébé est sur le point de naître et que ce bébé, plus tard, va trouver le secret de l’immortalité, la Mort est mise au chômage par les autres dieux. Après avoir possédé le corps d’une jeune femme qui vient de mourir (accident, suicide ?), la Mort devient Laïla Starr et décide de mettre fin à la vie du bébé, Darius Shah, qui sans le vouloir l’a privée de son travail. Mais la tâche va se révéler plus ardue que prévu. D’autant plus ardue que Laïla Starr a la fâcheuse habitude de mourir dans des circonstances souvent incongrues.

Voilà une BD qui commence comme une nouvelle de Neil Gaiman (a.k.a l’Antéchrist). Puis continue comme une espèce de balade poétique autour de la mort. Le cadre indien ajoute une touche d’originalité, mais la banalité du propos fait que l’ensemble ne décolle jamais. C’est une lecture d’automne, un peu maussade, un peu onirique, un peu mélancolique. Les Portugais parleraient sans doute de saudade.

J’ai bloqué dès le début sur un détail pourtant très secondaire. Pourquoi mettre la Mort au chômage tant que l’immortalité n’a pas été découverte ? Pour une raison – idiote ? – j’ai imaginé que ça pouvait être l’intrigue principale ou une sous-intrigue de la BD. Au final, ce point de détail (visiblement insignifiant aux yeux du scénariste) a pris (à mes yeux) les proportions d’une immense faille scénaristique.

Ce n’est pas une mauvaise BD, loin de là, juste je m’attendais à plus d’imaginaire et moins de « quotidien » indien.

Après These Savage Shores, c’est mon second RDV raté avec Ram V.

Chevauchée avec le diable, Ang Lee (1999)


Jake Roedel (Tobey Maguire, parfait) est né en Allemagne et a suivi sa famille aux USA. Alors que la guerre de Sécession éclate, il décide de se rallier aux rebelles sudistes avec son ami d’enfance Jack Bull Chiles (Skeet Ulrich, dans son meilleur rôle ?). Les deux amis vont vite découvrir les horreurs d’une guerre fratricide. Jake qui a un a priori négatif sur les nègres va pourtant apprendre à connaître Holt (Jeffrey Wright, incroyable), ancien esclave libre, qui se bat du côté des sudistes par fidélité envers l’homme qui lui a donné sa liberté. Et si les deux hommes s’étaient trompés de camp ?

C’est en faisant du rangement dans mes DVDs que j’ai retrouvé ce film que je n’avais jamais visionné (il était encore sous cellophane). Pourquoi ? Sans doute parce que je me méfiais d’un film sur la guerre de Sécession réalisé par Ang Lee (réalisateur taïwanais). J’aime bien Ang Lee, notamment pour Tigre et Dragon tourné un an plus tard, mais il est d’une irrégularité un peu déconcertante. Pour en revenir à Chevauchée avec le diable, quelle erreur ! C’est vraiment un excellent film. On ne s’ennuie pas une minute. Aucun personnage n’est monolithique. Les scènes terribles sont suivies de scènes « de respiration » bienvenues, voire de scènes de comédie. Et il y a tant de choses à se mettre sous la dent. Tant de thèmes. C’est un film riche, bien écrit, bien réalisé, qui provoque de fortes émotions et, en même temps, montre toute la complexité des conflits, sans jamais verser dans la naïveté ou l’idéalisme. Le casting est impeccable (depuis 1999, certains des seconds rôles du film sont devenus des stars, comme Mark Ruffalo) et Jeffrey Wright, une fois de plus, déchire tout.

Je conseille sans réserve.

Sierra Torride, Don Siegel (1970)


Hogan (Clint Eastwood) a été engagé par les rebelles mexicains pour faire tomber la garnison française de Chihuahua. En chemin, il porte secours à une femme (Shirley MacLaine) sur le point d’être violée par trois bandits mexicains. Quand elle se rhabille, Hogan découvre médusé qu’il s’agit d’une soeur catholique. Poursuivie par l’armée française, car elle aide aussi les rebelles mexicains, Hogan se met en tête de protéger cette foutue bonne femme têtue comme une pioche. Évidemment, lui qui ne dit s’intéresser qu’à l’argent, ne va pas tarder à en tomber amoureux.

Méconnu dans la filmographie de Clint Eastwood, Two mules for sister Sara (je préfère le titre américain) est une comédie d’aventure à l’ancienne qui a le cul entre deux chaises : entre le western classique et le western Spaghetti/western ultraviolent de Sam Peckinpah. Une impression très forte qu’accentue la musique d’un Ennio Morricone moins inspiré qu’à son habitude, il faut le reconnaître. Les scènes de comédie sont là et elles sont nombreuses, le duo fonctionne à merveille. Les scènes de violence sont là, presque incongrues dans ce film souvent léger, souvent grivois. Shirley MacLaine est la star du film, d’ailleurs son nom apparaît en premier au générique et elle est épatante dans sa façon d’utiliser ses charmes, n’en faisant ni trop ni pas assez.

Le film se penche sur un épisode assez méconnu de l’histoire française et notamment les crimes que l’armée française commit au Mexique.

Pur divertissement où ces cochons de Français en prennent pour leur grade, Two Mules for sister sara est tout à fait recommandable, ne serait-ce que pour voir Shirley MacLaine traverser les somptueux paysages mexicains à dos d’âne, minuscule comparée à un Eastwood impérial, juché sur son poney. La fin qui ressemble à un Happy End est sans doute beaucoup plus amère que sa docile apparence ne le laisse supposer.

Chinatown, Roman Polanski (1974)


J.J. Gittes (Jack Nicholson, parfait), détective privé spécialisé en affaires d’adultère est engagé par madame Mulwray pour espionner son mari, car elle est convaincue qu’il a une affaire. Gittes suit l’homme qui dirige le département des eaux de Los Angeles (récemment devenu un service public) et finit par le surprendre avec une très jeune fille. Des photos sont prises, un scandale éclate et plus tard la vraie madame Mulwray (Faye Dunaway, sublime) le contacte. L’affaire s’annonce nettement plus compliquée que prévu. Ce que confirme la mort apparemment accidentelle d’Hollis Mulwray.

Bon, sans oublier la batterie de casseroles que Roman Polanski se trimballe depuis les années soixante-dix, on peut se pencher sur son cinéma remarquable. Chinatown a tout du classique instantané. L’interprétation est parfaite. Le méchant (incarné par John Huston !) est incroyablement abject. Les non-dit sont nombreux. Le film est d’une beauté renversante. Et cette affaire de corruption autour de l’eau potable à L.A a quelque chose d’absolument visionnaire. Le film enchaîne les scènes cultes dont le repas entre Noah Cross et J.J. Gittes, est peut-être la plus mémorable, après la fameuse scène de la gifle qui malheureusement spoile toute l’intrigue, donc : je n’y reviendrai pas.

Polanski est devenu infréquentable, mais son cinéma reste admirable.

(Si on ne fréquentait que les œuvres de gens absolument remarquables et parfaits, on se ferait bien chier… à mon avis).

Rashōmon, Akira Kurosawa (1950)


Un bûcheron, un bonze et un manant attendent la fin de l’orage sous une porte en ruine. La Porte de la vie.

Le bûcheron ne comprend pas.

Le bonze ne comprend pas davantage.

Et le manant demande aux deux autres ce qu’ils ne comprennent pas.

Un homme est mort. Et chacune des parties impliquées (y compris le mort !) a une version différente ce qui s’est passé. Une chose est sûre : une femme a été violée par un brigand et, peu après, son mari est mort.

Immense classique du cinéma mondial, Rashōmon (羅生門), Lion d’or à Venise en 1951, Oscar d’honneur du meilleur film étranger en 1952, a permis à toute une génération de cinéphiles de découvrir un autre cinéma, celui du Japon. Assez théâtral (le début peut faire penser à En attendant Godot de Samuel Beckett, écrit en 1948… mais publié en 1952), le film est inspiré de deux nouvelles de Ryūnosuke Akutagawa (1892-1927), « Rashōmon » et « Dans le fourré » toutes deux disponibles dans le recueil Gallimard. Par une narration révolutionnaire pour l’époque, Akira Kurosawa nous fait revivre en flashbacks le point de vue de chacun des protagonistes. Une médium (chamane japonaise) donnera le point du mort au magistrat qui juge l’affaire. Par ailleurs, le film qui fait référence aux bombardements de Nagasaki et Hiroshima de façon plus que subtil, y gagne une force indéniable. Point de vue des vainqueurs/point de vue des vaincus. Point de vue des bourreaux/Point de vue des victimes, rien n’est simple dans la vie. Après l’enfer de la Seconde guerre mondiale, Kurosawa avait besoin d’avoir de nouveau foi en l’homme.

J’ai visionné le film dans sa version restaurée (Blu Ray chez MK2/Potemkine, bluffante édition remplie de bonus) et comparé à mon ancien DVD dont la vision relevait de la torture oculaire, il n’y a vraiment pas photo.

Merci à MK2 d’avoir donné à ce chef d’œuvre l’édition Blu-ray qu’il méritait.

Sa Majesté des mouches, Sir Peter Brook (1963)


Première adaptation du premier roman de William Golding (Lord of the flies, 1954), le film de Sir Peter Brook ne cache à aucun moment sa nature « métaphorique » (on est dans le même genre de métaphore puissante que La Ferme des animaux d’Orwell). Après un accident d’avion peut-être provoqué par une attaque nucléaire (c’est en tout cas ce que suggère le réalisateur en générique d’ouverture), des garçons (il n’y a aucune fille dans le lot) se retrouvent sur une île tropicale déserte. Ils sont de plusieurs âges différents. Aucun n’est blessé, aucun ne semble manquer à l’appel (d’où le statut métaphorique que j’impose d’emblée au film). Rapidement deux clans se forment : celui de Ralph le porteur de conque qui pense que des règles sont nécessaires et celui de Jack qui ne pense qu’à chasser le sanglier et vivre comme des sauvages (comme si les « sauvages » n’avaient pas de règles). Ces enfants perdus, effrayés pour la plupart, vont faire l’expérience de la mort.

Voilà un film pas tout neuf, tourné en décors naturels à Porto Rico (sur l’île de Vieques), qui n’a rien perdu de sa force. Certaines des scènes sont impressionnantes sur le plan cinématographique, mais aussi par la direction d’acteurs qu’elles sous-tendent. Par exemple : une dizaine de gamins qui exécutent une espèce de danse / transe avec des lances autour d’un feu.

Sa majesté des mouches est très court (pour les standards actuels), 92 minutes, une demi-heure supplémentaire ne m’aurait pas dérangé tant on est immergé dans cette histoire à la fois horrible et magnifique.

Un classique. Impossible de passer à côté.

PS : Il existe une nouvelle version, L’Île oublié, tournée à Hawaï, je l’ai en DVD. J’en garde un bon souvenir.

Jimmy P., psychothérapie d’un indien des plaines, Arnaud Desplechin (2013)


[3615 My life] J’achète des tonnes de blu-ray et de DVDs, à tel point que je ne sais plus où les mettre chez moi. Ça s’entasse en piles un peu partout. C’est un peu Beyrouth après une attaque israélienne. De temps en temps, j’exhume un titre acheté des années auparavant et que je n’ai pas encore visionné. C’est exactement ce qui est arrivé avec ce film, d’un réalisateur que j’apprécie pourtant. Sur un sujet qui m’intéressait. Je crois que ce qui m’a freiné toutes ces années c’est voir Benicio Del Toro, très bon acteur, là n’est pas la question, incarner un indien Blackfeet. Del Toro est né à Puerto Rico et non dans une réserve indienne et, d’une certaine façon, ça se voit. [/3615 My life]

Jimmy Picard (Benicio Del Toro), vétéran de la libération de la France, blessé à la tête, vit dans le ranch de sa sœur aîné où il s’occupe des vaches. Il a des problèmes de santé. Il n’arrive plus à distinguer les rêves de la réalité. Sa sœur l’emmène se faire soigner dans un hôpital militaire de Topeka (Kansas) où on le diagnostique schizophrène avec des traits autistiques. Un anthropologue français, le docteur Devereux (Mathieu Almaric), honteux de ses réelles origines, ne croit pas à ce diagnostic et va aider Jimmy à s’extraire de ses maux de tête et de ses crises d’alcoolisme.

Jimmy P. est vraiment un très beau film (avec de minuscules défauts sur lesquels on passera ; comme on essayera de se débarrasser du sentiment parfois de voir un remake de Will Hunting, car Desplechin n’y est pour rien). On oublie très vite que Del Toro n’est pas blackfoot. Mathieu Almaric est excellent. C’est vraiment un acteur virtuose. Le reste du casting est convaincant. Et personnellement, j’ai été submergé par l’émotion dans la dernière demie-heure.

Par sa pureté, la dernière scène est une leçon de cinéma.

Je conseille.

Deliver us from evil, Won-Chang Hong (2020)


In-man (Hwang Jung-min) est un tueur professionnel coréen. Il accepte un dernier contrat à Tokyo pour éliminer un yakusa particulièrement violent envers les femmes : Goreda. Le frère « de rue » de ce dernier, Ray (Lee Jung-jae) décide de le venger. Apprenant que son ancienne petite-amie a été tuée et découvrant qu’il est le père d’une petite fille de neuf ans qui vient d’être kidnappée par un gang de trafiquants d’organes, In-man se rend à Bangkok en ignorant qu’il a Ray aux trousses. Leur confrontation sera explosive.

Deliver us from Evil oppose deux des plus grandes stars du cinéma coréen : Hwang Jung-Min vu dans The spy gone north, New World, The Strangers, A Bittersweet life à Lee Jung-jae, vu dans New World, Squid Game, entre autres. Le résultat est complètement hors-norme, hystérique, outrancier. Lee Jung-jae qui joue d’habitude les hommes politiques machiavéliques ou les flics de la brigade financière est ici complètement à contre-emploi en chef de gang tatouée, ultra-violent. Et il faut bien le reconnaître über-cool dans sa démesure hémorragique. Sa prestation vaut la vision du film.

Ne cherchez pas un truc réaliste : chacun des personnages principaux reçoit à plusieurs reprises des blessures qui terrasseraient un rhinocéros sous cocaïne.

Donc, ce n’est pas un grand film ou même un bon film, mais ça se regarde comme un film d’action de Jason Statham ou un des inénarrables massacres de Liam Neeson (tous écrit sur le même modèle : on tue quelqu’un à qui le grand Irlandais tient, puis il massacre tous les méchants).

Deliver us from Evil est un plaisir coupable. Un vrai. Qui étrangement ne manque pas, aussi, de scènes d’émotion.

House of Gucci, Ridley Scott (2021)


House of Gucci raconte la chute de la maison Gucci. On y suit le destin parfois comique parfois tragique de Maurizio Gucci (Adam Driver, excellent), de sa femme Patrizia (Lady Gaga, énorme erreur de casting), du père de Maurizio, Rodolfo (Jeremy Irons, dans un de ses meilleurs rôles), de son oncle Aldo (Al Pacino, impeccable) et de son cousin Paolo (Jared Leto, impossible à reconnaître).

Le film a de nombreux défauts, Lady Gaga est insupportable ou à côté de son rôle : une espèce de Lady Macbeth crédule, ignare et pathétique. Le film est trop long (2h38, tout de même). Le début, sorte de comédie romantique sous Tranxène est sacrément poussif, puis Jeremy Irons entre en scène et d’un seul coup le spectacle prend une toute autre dimension.

Le film a aussi des qualités, avec un casting globalement très convaincant et des performances d’acteur indéniables, même dans les seconds rôles. La française Camille Cottin, par exemple, est extrêmement convaincante dans le rôle du second amour de Maurizio. Il y a des morceaux d’anthologie, des scènes cultes. Tout n’est pas à jeter, loin de là.

Je pense que ce que j’ai préféré, c’est de loin les scènes de négociations, qui sont tournées comme des scènes de thriller avec une tension palpable. Et les deux apparitions de Reeve Carney dans le rôle de Tom Ford.

Dans quelques années, l’intelligence artificielle nous permettra de refaire ce film en remplaçant Lady Gaga par une immense actrice… je reverrai alors le film avec plaisir.