Lovecraft Country, une série TV de Misha Green

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Depuis la parution en français d’Un requin sous la lune (Sewer, Gas & Electric, 2001), je suis d’un peu trop loin, à mon goût, la carrière de l’écrivain américain Matt Ruff. Quand est sorti son roman Lovecraft country, je me suis trop tardivement renseigné pour l’avoir en lecture et éventuellement en acquérir les droits (Matt Ruff est représenté par un agent avec qui je n’ai jamais travaillé, ça n’aide pas) : il était déjà vendu aux Presses de la cité. Bon, ça ne m’a pas empêché de le lire et de l’apprécier, même si ce n’est pas un roman parfait, mais paraîtrait-il, il n’en existe pas.

Et voilà qu’un projet de série a débarqué ; j’avoue que j’étais curieux de voir ce qu’ils pouvaient faire du roman, ce qu’ils allaient en garder (Lovecraft Country c’est plein jusqu’à la gueule et ça déborde même un peu de partout), ce qu’ils allaient laisser de côté.

Mais reprenons par le début de l’histoire : Atticus « Tic » Freeman apprend la disparition de son père et se rend chez son oncle George pour en savoir plus. George et son épouse Hyppolita (non créditée, comme le veut l’époque) publient un guide de voyage à destination des gens de couleurs qui veulent se déplacer en Amérique en toute sécurité. Et donc après quelques péripéties, Tic, George et la jeune Leti partent à la recherche de Montrose Freeman, qui se trouverait dans un improbable patelin de Nouvelle Angleterre, Ardhan (et non Arkham, comme Atticus, grand lecteur de Lovecraft, l’a cru de prime abord). Là, ils vont se trouver en guerre contre une vieille famille de sorciers blancs à qui une servante (enceinte du maître des lieux) a volé le plus important des trésors : Le Livre des noms.

Arrivé à la fin du deuxième épisode, je me suis dit : « ça va pas le faire ». Ça va trop vite, le jeu littéraire autour de l’œuvre de Lovecraft et de son racisme est sacrifié à l’aune d’un rythme télévisuel un brin effréné et pour tout dire fatigant. On pourrait presque faire une saison de 8 épisodes avec tout ce que contiennent les deux premiers. Par la suite, ça ne s’arrange guère, ça n’empire pas non plus. Il y a des choses formidables sur le racisme systémique, la société américaine, l’hypersexualisation de la femme noire, ici incarnée par l’actrice nigériane Wunmi Mosaku, aux formes plus que généreuses, etc. Et puis des choses moins fortes, une violence parfois gratuite, des scènes de sexe assez répugnantes qui n’apportent pas grand chose à l’ensemble (cette marque de fabrique HBO est en train de devenir un tic risible). Il y a une ou deux divergences avec le roman qui m’ont fait hurler, car à mon sens elles trahissent le propos, malin, très malin, de Matt Ruff – auteur blanc qui ose écrire sur les Noirs, leur culture, leurs blessures et le fameux massacre de Tulsa (déjà mis en scène dans la série Watchmen).

C’est too much, parfois épileptique, parfois raté, parfois formidable ; ils ont voulu mettre tout ce qu’il y avait dans le roman et n’ont globalement pas su choisir. Certains critiques ont regretté que la série parlait trop de problèmes raciaux ; j’ai évidemment le sentiment inverse, elle n’en parle trop ni pas assez, elle en parle bien… c’est le dosage des éléments fantastiques, trop frontaux, trop brutaux dès le début qui, à mon sens, pose problème.

Dommage.


Hostiles, Scott Cooper (2017)

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1892. Le capitaine Joseph J. Blocker (Christian Bale, très bien) a participé au massacre de Wounded Knee. Il déteste ces putains de sauvages. Un jour on lui donne comme dernière mission, avant son départ à la retraite, de ramener son pire ennemi le chef Faucon Jaune (Wes Studi, très bien aussi) sur son territoire sacré. Le vieil homme se meurt d’un cancer et le président des États-Unis a décidé de lui rendre sa liberté ainsi qu’à sa famille, tous emprisonnés depuis sept longues années dans un fort de la cavalerie américaine. Joseph ne veut de cette mission pour rien au monde. Pour éviter le déshonneur de la cour martiale, il essaye de mettre fin à ses jours, mais échoue. Son courage vogue ailleurs. Coincé, il va devoir faire cette route, bouffer la poussière des terres rouges du désert aux terres fertiles du Montana pour se libérer de l’armée (à qui il a passablement donné toute sa vie). En chemin, son escouade tombe sur une femme qui vient de tout perdre (Rosamund Pike, pas toujours très convaincante, dans ce film comme dans d’autres) : son mari, ses enfants, son petit bébé et sa ferme, incendiée par des voleurs de chevaux, des Indiens. Elle a aussi perdu l’esprit (qu’elle va retrouver bien vite).

Plus qu’un film sur le racisme (le racisme y est toutefois très présent), Hostiles est un film sur la mort. Sans grand discours, sans grands effets, sans volonté de filmer des scènes de fusillades too much, Scott Cooper nous emmène dans un territoire qui n’a qu’un seul maître : la mort. Que ce soit le cancer, un coup fusil bien ajusté, une balle perdue, le suicide, on n’échappe pas à la mort. Et peu arriveront à connaître les douleurs lancinantes de la vieillesse.

Hostiles est un film radical – la première scène, magistrale, est à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Ça pourrait être un film lourdingue sur la rédemption ; Scott Cooper choisit une autre voie. Il est fort possible que vous n’aimiez pas ce que vous allez voir, que vous n’acceptiez pas le jusqu’auboutisme du réalisateur… Personnellement, ça faisait longtemps que je n’avais pas vu un western aussi âpre, mais peut-être plus profond que subtil. Il y a du Sam Peckinpah dans ce film et c’est sans doute le plus beau compliment que l’on pouvait faire à Scott Cooper. Dans les seconds rôles, on remarquera la sublime Q’Orianka Kilcher et Jesse Plemons, excellents tous les deux.

Je conseille.

Âmes sensibles s’abstenir.

 

 

Three billboards outside Ebbing, Missouri

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Une femme (Frances McDormand, plus mieux que d’habitude, trouvé-je, alors qu’elle est d’habitude excellente), Mildred Hayes de son nom complet, loue trois panneaux à la sortie de la ville et y faire inscrire 1/ Violée pendant qu’elle agonisait 2/ Et toujours aucune arrestation ? 3/ Comment est-ce possible, chef Willoughby ? Le shérif se meurt d’un cancer du pancréas, ce qui ne facilite pas son enquête. Et son adjoint Dixon est aussi abruti que raciste, ce qui non plus n’est pas commode. De son côté, Mildred se fait draguer par le nain du patelin, assiste excédée à l’idylle de son ex avec une jolie idiote de 19 ans. Et son fils aîné ne comprend pas pourquoi les panneaux, pourquoi accabler le shérif, pourquoi ne pas faire son deuil ? Il y a des choses qu’une mère ne peut accepter, notamment son intolérable sentiment de culpabilité.

J’ai beaucoup aimé ce film, même si je lui trouve un énorme défaut : Sam Rockwell dans le rôle de Dixon en fait des tonnes, des kilotonnes et probablement quelques mégatonnes. Tous les curseurs sont dans le rouge, et je dirais même que quelques ampoules ont pété dans un flash d’hydrogène sulfuré : il est odieux, immonde, raciste, alcoolique, con comme un boulon, et incapable d’accepter sa potentielle propre bonté qu’il considère sans doute comme de la faiblesse.

Martin McDonagh et moi, ça n’a jamais été une grande histoire d’amour. J’ai trouvé son Bons baisers de Bruges sympa sans plus, quand bon nombre de mes petite camarades avaient atteint l’orgasme lors du visionnage. 7 psychopathes était plutôt crétin et plutôt raté. Peut-être parce que la bêtise humaine est son fonds de commerce (et que je ne m’y retrouve pas en tant que spectateur), je ne suis jamais pleinement satisfait par ses films. Mais dans celui-là, il y a Woody Harrelson dans un de ses meilleurs rôles, Woody Harrelson qui fait tout le contraire de Stockwell, avance vers la mort avec force, laissant derrière lui un puissant sillage de subtilité et d’humanité.

Frances McDormand et Woody Harrelson valent vraiment la peine de supporter un Sam Rockwell qu’on a connu plus convaincant.

Talk Radio, Oliver Stone (1988)

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Barry Champlain (Eric Bogosian, magistral) anime une émission de radio nocturne, au Texas. Juif, provocateur et trop malin pour son propre bien, il est la cible d’une véritable campagne de haine. Barry pourrait être un de ces nombreux animateurs démagogues qui disent tout haut ce que les abrutis (assez malins pour la fermer) pensent tout bas, qui brossent l’auditeur dans le sens du poil, mais non, il préfère renvoyer l’Amérique à ses contradictions les plus flagrantes. Mais quand on joue avec le feu, on prend le risque de se brûler…

Talk Radio est un des films les moins connus d’Oliver Stone et pourtant c’est un sacré bon film, moins grandiloquent que la plupart des autres œuvres du réalisateur, mais pas moins ambitieux. On y retrouve cette Amérique éduquée qui a honte de ses bouseux microcéphales, de ses racistes, de ses grenouilles de bénitier à l’esprit étroit et autre antisémites. Si le film est bon, on reconnaîtra tout de même qu’il rappelle fortement Lenny de Bob Fosse ; Barry Champlain (né Gold) entretenant trop de points communs avec Lenny Bruce pour que cela passe totalement inaperçu.

Les seconds rôles sont très bons, et (le sous-estimé) Michael Wincott en clone de Steve Tyler est totalement hallucinant (vidéo ci-dessous). John C. McIngley cet acteur qu’on connaît tous sans jamais être capable de retenir son nom, est aussi très bien.

Je conseille.