Gold, Stephen Gaghan (2016)

GOLD

Kenny Wells (Matthew McConaughey) est un arrière-petit-fils de prospecteurs. Sa famille possède la Washoe Mining Company. Après la mort de son père, les affaires vont mal pour Kenny et la boîte ne vaut plus rien. Mais il ne s’avère pas vaincu pour autant, à la suite d’une rêve qu’il espère prémonitoire, il vend les bijoux de sa petite-amie et se rend en Indonésie à la rencontre de Michael Acosta (Edgar Ramirez, flamboyant), un géologue qui a eu des succès considérables dans le passé et semble un peu au creux de la vague, depuis que sa théorie géologique sur la Ceinture de Feu a été traité de « ramassis de conneries » par ses pairs.

Si on lit le scénario de ce flm, sans en avoir vu la moindre image au préalable, on se dira sans doute que le rôle de Kenny serait parfait pour Jonah Hill, sans doute encore un peu trop jeune : vulgaire, alcoolo, gras, hâbleur mais sans finesse, toujours en sueur, Kenny est le pire des beaufs (ça c’est parfait pour Jonah). Mais voilà Kenny a la force de ses convictions et elles sont puissantes. Dans le rôle, Matthew McConaughey est convaincant, toujours sur le fil (du ridicule), surprenant dans sa transformation physique à mille lieux de L’Homme en noir de La tour sombre où il était fin, élégant, racé, et pour tout dire assez jouissif en grand méchant (dans un film, pour le reste, presque anecdotique).

Gold m’a laissé sur le cul. C’est vraiment un bon film (à condition toutefois de ne pas trop en savoir à son sujet avant de le regarder, car tout le film repose sur un « truc » assez fortiche). Gold en dit long sur les paradoxes de l’amitié. On y retrouve le charme de certains films d’aventure avec Alain Delon (Les aventuriers) ou de Jean-Paul Belmondo, ces classiques de l’âge d’or du cinéma français (les années 60 grosso modo). On y retrouve aussi les questionnements moraux d’un Scorsese en grande forme.

Même si on peut arguer que McConaughey en fait parfois un poil trop, Gold est un film ambitieux, profond, avec de vrais morceaux de bravoure (les scènes de malaria, la scène du jacuzzi, la scène de la Cadillac) et il serait dommage de passer à côté. Son échec commercial est, comme il se doit, largement immérité.

Wind River, Taylor Sheridan (2017)

WindRiver

(Contrairement aux apparences, ceci n’est pas une illustration d’Aurélien Police)

//

Une jeune amérindienne court dans la neige, de nuit, pieds nus, quelque part dans le Wyoming. Il fait -20, -30° peut-être. Elle va mourir. Ses poumons, déchiquetés de l’intérieur par l’air glacé, se remplissent peu à peu de sang.

Agent des eaux et forêts, Cory Lambert (Jeremy Renner, qui dresse un portrait impeccable d’un personnage indéfendable) trouve son cadavre après avoir tué un loup qui menaçait un troupeau.

Une agente du FBI arrive sur les lieux du crime. Comme la jeune amérindienne a été violée, elle conclue au meurtre, mais le médecin légiste local la contredit ; il ne nie pas le viol, mais la vérité c’est qu’elle est morte de froid. Elle fuyait quelqu’un sans aucun doute, tout le monde est d’accord, mais c’est le froid qui l’a tué. Et le légiste n’écrira pas autre chose sur le rapport.

Wind River est un film étrange. Sur le plan esthétique et acoustique, il est parfaitement réussi. La photo est magnifique. La musique de Warren Ellis & Nick Cave est « mortelle », même si très discrète (ce qui est plutôt un bon point en ces temps où la musque devient vite envahissante). 10/10 pour l’esthétique et la musique, donc. Sur le plan du scénario, de la narration, par contre, je suis nettement moins convaincu. Le réalisateur essaye de faire passer un drame pour un thriller, et quand le suspense est éventé (par un flash-back explicatif, un fragment chimiquement pur de violences faites aux femmes, plutôt réussi en lui-même, mais qui s’intègre mal à l’ensemble), la dimension thriller n’a plus trop raison d’être et le film peine à devenir pleinement ce qu’il aurait toujours dû être : un drame poignant.

Je ne vais pas spoilier, mais il y a une scène juste avant ce flashback « pot-aux-roses », pivot, qui ne fonctionne pas, mais pas du tout. Elle a été clairement conçue pour introduire le climax du film et résultat, ledit climax tombe un peu à plat. C’est une construction scénaristique limpide, où on vous présente une situation A, « explosive », pour arriver à une situation B, qu’on veut pyrotechnique. Mais la scène A n’étant pas convaincante elle fait office de pieds d’argile et par conséquent la colossale scène B s’effondre assez lamentablement.

Et enfin, il y a le fond de l’histoire, ou disons sa dimension politique, cette idée louvoyante qui voudrait que certains espaces – trop durs pour le commun des mortels – échappent aux « lois de la République » ou, disons, aux lois des USA. C’est justement une des première vertus de la loi, en démocratie, d’être la même pour tous sur tout le territoire, c’est sans doute un acquis à mettre en avant et non à battre en brèche.

Ce film qui semble parfois sponsorisé par la NRA (combien de plans fascinés sur les armes à feu des uns et des autres, la fabrication des balles ?) peut laisser un sale goût dans la bouche. Donald Trump nous a fait le coup des alternative facts, Taylor Sheridan nous fait le coup des territoires alternatifs : ces endroits où la loi pourrait fermer les yeux pour le bien de tous. Vous comprenez : nous sommes ce qu’ils reste de l’esprit pionnier et une balle coûtera toujours moins cher qu’un procès.

 

Spotlight, Tom McCarhty (2015)

spotlight

2001, à Boston, un nouveau scandale éclate autour d’un prêtre pédophile. C’est loin d’être le premier.

Au même moment, un nouveau éditeur en chef arrive au Boston Globe : Marty Baron.

Marty demande au service des enquêtes au long cours, Spotlight, de se pencher sur cette affaire, non pas pour montrer ce qu’on sait déjà : qu’il y a des prêtres pédophiles à Boston, mais pour prouver que le diocèse a couvert les exactions des prêtres, a dédommagé les victimes et possède tout un système de « contre-mesures ».

Walter « Robby » Robinson (Michael Keaton), la tête de Spotlight, va mettre son équipe sur le coup : Mike Rezendes (Mark Ruffalo), Sacha Pfeiffer (Rachel McAdams), Matt Caroll (Brian d’Arcy James). Ce qu’ils vont découvrir dépassent l’entendement.

Spotlight récompensé par un indiscutable oscar est une leçon de cinéma. D’abord les acteurs sont tous à tomber par terre : Mark Ruffalo évidemment, Michael Keaton aussi, mais Stanley Tucci, Billy Crudup, etc. Ils sont tous impeccables, plus vrais que nature dans leurs rôles respectifs. Il n’y en a pas un qui dénote, qui joue moins bien. Ce jeu choral est absolument renversant.

Ensuite la mécanique du film est impressionnante, c’est un modèle de rigueur, d’exigence, d’intelligence. Ici pas de fusillades, de menaces, de morts violentes. Mais des victimes par centaines, oui, ça ça ne manque pas. A aucun moment on est dans la soupe, le pré-mâché. Toute l’horlogerie Spotlight fonctionne à merveille. Le montage est un modèle du genre. Quant au sujet du film, évidemment très dur, polémique, politique, il renvoie au grand cinéma engagé des années 70 celui de Les Hommes du président, comme il se doit. Du Syndrome chinois. Un cinéma que je croyais au mieux à l’agonie, à tort mort.

Epérons que Spotlight soit un marqueur de résurrection.

Magistral.

Tatouage / Irezumi (1966)

tatouage

Une jeune femme, Otsuya, issue d’une famille aisée de marchands, tombe amoureuse de l’apprenti de son père, Shinsuke, et l’embarque dans une fugue. Les deux amants se réfugient chez un ami de la famille à qui ils demandent d’intercéder en leur faveur pour un mariage. Mais l’ami de la famille, Gonji, se révèle être un escroc de la pire espèce. Il escroque les parents d’Otsuya, vend la jeune femme à un proxénète qui la drogue et la confie à un tatoueur. Puis ordonne enfin qu’on tue Shinsuke.

Tatouée d’une immense araignée dans le dos, animal fabuleux car à visage humain, la jeune femme change de nom et se transforme en geisha à succès. Et si elle « croque les hommes », c’est pour mieux nourrir ses projets de vengeance.

Tatouage / Irezumi est un classique du cinéma érotique japonais. De nos jours, il n’a plus grand chose d’érotique : aucun poil pubien n’est visible comme l’imposait la législation de l’époque, on ne voit que le haut des fesses de l’actrice (Ayako Wakao) et son dos tatoué. Par contre, l’histoire ne rechigne pas sur les violences faites aux femmes : ligotages, tentatives de viol, fessée à coups de bambou et autres pratiques pervertico-sadiques dont raffolent bien des Japonais (et que personnellement je trouve assez lamentables comme « ressorts érotiques », mais bon chacun ses goûts).

En fait, ce qui surprend le plus dans Tatouage c’est son côté comique, les meurtres sont interminables et ressemblent à des enfilades de maladresses slapstick (à un moment un personnage se fait sabrer par un samourai ; dans la vraie vie, il aurait pu difficilement partir en courant, ou même en boitillant, à la rigueur, en rampant sur quelques mètres…). Les dialogues sont à l’avenant : les personnages principaux passent leur temps à hurler qu’ils vont mettre fin à leur jour (mais allez-y ! bon sang) et puis il y a ce magnifique « Coucher n’est pas tromper » qui surclasse le « sucer n’est pas tromper » d’un célèbre comique français. La séance de déballage de la geisha/marchandise est aussi à hurler de rire. Le temps qu’elle arrive enfin à se foutre à poils, vous avez le temps de faire le thé et de cuire des cookies caramel/beurre salé. Encore si l’effeuillage était coquin, mais même pas, elle se démène avec toutes ses couches de vêtements et autres ceintures comme si elle était prisonnière de l’ensemble.

Le film possède un certain parfum fantastique, grâce au tatouage monstrueux, auxquels certains personnages prêtent une vie propre (on peut aussi penser que la jeune femme souffre de schizophrénie).

En fait, ce qui m’a le plus déçu c’est que le film se construit au tout début sur une histoire d’amour passionnée (tout découle de cette passion), mais le manque d’alchimie du couple Otsuya / Shinsuke est flagrant et ils ont beau passer leur jours et leurs nuits au lit (à un moment, leur hôte leur conseille de « prendre l’air » pour leur santé), ça ne marche pas vraiment.

Tatouage est un colosse aux pieds d’argile qui s’est lentement effrité sous mes yeux. Ce qui ne lui retire pas pour autant toutes ses qualités, esthétiques notamment. Comiques aussi (mais pas sûr que ça soit fait exprès).

//

A ne pas confondre avec l’Irezumi de Yôichi Takabayashi (1982), titré La femme tatouée en français et qui raconte une toute autre histoire. Et qui est de loin bien meilleur.