La Fille maudite du capitaine pirate, Jeremy A. Bastian (éditeur : La Cerise sur le gâteau)


Résumé de l’éditeur :

Port Elisabeth, Jamaïque, 1728. La Fille Maudite du Capitaine Pirate part à la recherche de son père disparu, l’un des redoutés flibustiers des mythiques mers d’Omerta. Cette héroïne intrépide nous entraîne rapidement dans des aventures marines et même sous marines, à la rencontre de pirates tordus et teigneux, de créatures mythiques et autres fantasmagories se déployant comme des poupées russes. Sorte d’Alice au pays des pirates, ce récit rempli d’humour est servi par un dessin incroyablement détaillé que l’on croirait tout droit sorti d’une gravure fin XIXe.

Mon avis :

Bon, le dessin en noir et blanc est tout juste incroyable comparé à ce qui se fait d’habitude de la BD contemporaine. J’ai jamais vu ça, à part peut-être chez Guillaume Griffon (Billy Wild, Apocalypse sur Carson City). Baroque en diable, ce dessin part dans tous les sens, avec des détails de folie partout, des trouvailles à chaque page. Les personnages sont anamorphosés, souvent tassés, ou juchés sur des jambes aussi minuscules que ridicules. Ils ont des grosses têtes aux traits exagérés. On croirait la collision de l’univers de Tim Burton (meilleure période) avec la folie d’un Lewis Carroll qui aurait préféré parler de pirates fantômes que d’une petite fille perdue dans un univers merveilleux.

D’ailleurs, du merveilleux il y en a plein dans cette Fille maudite du capitaine pirate : on respire sous l’eau, certains poissons parlent, le monde sous-marin n’est pas sans danger…

Voilà une œuvre vraiment à part qui mérité d’être plus connue. Mon premier bémol, très léger, c’est que ce n’est pas vraiment de la BD fluide, qui reposerait sur une narration très forte. Il faut un temps fou pour décrypter certaines pages, ou pour y naviguer, d’autres vous obligent à tourner l’objet-livre dans tous les sens, pour lire les dialogues qui jouent aux montagnes russes, looping compris. Donc, c’est assez vite épuisant et, par conséquent, les 120 planches du tome 1 ne se « bouffent » pas en quarante minutes, montre en main. Second bémol, c’est un tome 1 et l’histoire donne l’impression de s’arrêter presque à son début, c’est assez frustrant.

La semaine prochaine c’est mon anniversaire, je sais ce que je vais m’offrir. Les tomes 2 et 3 (55 et 41 planches) sont d’ores et déjà disponibles en français.


Le Bestiaire du crépuscule, Daria Schmitt


Providence est gardien de parc. Il a un chat blanc, Maldoror le bien nommé. Il (le gardien, pas le chat) souffre du syndrome de Diogène et a sans doute des problèmes sévères d’hallucinations. A moins que les monstres qu’il voit soient bel et bien réels, ou plutôt en marge de notre réalité. En trouvant un livre (visiblement maudit, ou en tout cas qui porte la poisse), Providence pénètre dans un monde où le monstrueux rivalise de créativité. Un monde de fantômes, de carpes géantes et de dieu-poulpe menaçant.

Bon la première chose qui frappe avec cette bande-dessinée c’est l’objet-livre : un grand format cartonné, du papier de très belle qualité, 120 pages, pas moins (quand on y réfléchit 23 euros ce n’est vraiment pas cher, à comparer avec le prix d’un livre grand format de 400 pages). Puis vient le dessin, incroyable de précision, baroque, exubérant, fou, renversant. Si le scénario met un peu de temps à démarrer et s’articule autour d’une idée presque contraire à ce qu’est une bande-dessinée, disons qu’il déjoue bien des attentes (par exemple, il est beaucoup question de management dans cette histoire). Providence n’est pas H.P Lovecraft, le livre maudit n’est pas le Necronomicon, Maldoror ne vient pas des contrées du rêve et le Dieu-Poulpe du parc n’est pas Cthulhu.

La démarche de Daria Schmitt ne relève pas du pastiche, même pas de l’hommage sincère (même s’il est présent en filigrane), c’est une sorte de réinvention radicale, de retournement total de la table, d’exploration en chute libre. Les planches sont à tomber. Et au final, on tient là un très bel album, plein de beauté, d’horreurs et de surprises. Qu’on relira avec plaisir.


Vega, Yann Legendre | Serge Lehman (Albin Michel)

[Disclaimer:] Cette bande-dessinée est publiée par les éditions Albin Michel, maison pour laquelle je travaille depuis 2017. Mon exemplaire m’a été offert par Martin Zeller, merci à lui.

[Résumé éditeur :]

Fin du XXIe siècle.

C’est la Guerre Sourde,
l’ère des mafias d’État,
des métropoles insurrectionnelles, des séparatismes génétiques et des stations spatiales privées.

Dans la jungle indonésienne, la docteure Ann Vega fait une découverte qui la projette au cœur d’un extraordinaire réseau d’intrigues politiques et scientifiques.

L’unité et les limites du genre humain sont en jeu.

Anticipation à la vraissemblance [sic] suffocante, entre effondrement de la biodiversité et chaos politique, VEGA est le fruit choc de la rencontre de deux géants : le virtuose de l’illustration Yann Legendre, et Serge Lehman, le scénariste aux 6 Grand Prix de l’Imaginaire.


Si l’objet-livre est incroyable et si le dessin et la mise en page sont un tour de force technique (franchement, tout au long de ma lecture, je me suis demandé comment Albin Michel avait réussi à fabriquer cette BD, à avoir ces couleurs, ces contrastes de folie), je dois reconnaître que le scénario, l’histoire en elle-même donc, m’a laissé complètement froid, de marbre. Je suis totalement passé à côté. C’est quantique, il y a plein de pistes qui ne sont jamais fermées (ou bouclées si vous préférez), tout reste à peu près ouvert à l’interprétation et la fin fait jeu de mots. Je l’ai trouvée terriblement plate avec un sentiment final de tout ça pour ça… mouais.
C’est très années 70, ouvertement psychédélique, ça m’a rappelé un peu (beaucoup ?) la science-fiction de Michael Coney. Et celle de John Brunner, ouvertement cité.

Toute la partie « effondrement de la biodiversité » est légère, je m’attendais sans doute à quelque chose d’un peu plus brutal.

J’avoue que je ne sais pas trop à qui s’adresse cet ouvrage, sans doute aux lecteurs « âgés » (comme moi, donc) qui connaissent bien la SF des années 70 et louent les talents spéculatifs de Ian Watson, John Brunner, Michael Coney & Brian Aldiss. Et refusent de culpabiliser en lisant un vrai brûlot écologique/animaliste.