Jimmy P., psychothérapie d’un indien des plaines, Arnaud Desplechin (2013)


[3615 My life] J’achète des tonnes de blu-ray et de DVDs, à tel point que je ne sais plus où les mettre chez moi. Ça s’entasse en piles un peu partout. C’est un peu Beyrouth après une attaque israélienne. De temps en temps, j’exhume un titre acheté des années auparavant et que je n’ai pas encore visionné. C’est exactement ce qui est arrivé avec ce film, d’un réalisateur que j’apprécie pourtant. Sur un sujet qui m’intéressait. Je crois que ce qui m’a freiné toutes ces années c’est voir Benicio Del Toro, très bon acteur, là n’est pas la question, incarner un indien Blackfeet. Del Toro est né à Puerto Rico et non dans une réserve indienne et, d’une certaine façon, ça se voit. [/3615 My life]

Jimmy Picard (Benicio Del Toro), vétéran de la libération de la France, blessé à la tête, vit dans le ranch de sa sœur aîné où il s’occupe des vaches. Il a des problèmes de santé. Il n’arrive plus à distinguer les rêves de la réalité. Sa sœur l’emmène se faire soigner dans un hôpital militaire de Topeka (Kansas) où on le diagnostique schizophrène avec des traits autistiques. Un anthropologue français, le docteur Devereux (Mathieu Almaric), honteux de ses réelles origines, ne croit pas à ce diagnostic et va aider Jimmy à s’extraire de ses maux de tête et de ses crises d’alcoolisme.

Jimmy P. est vraiment un très beau film (avec de minuscules défauts sur lesquels on passera ; comme on essayera de se débarrasser du sentiment parfois de voir un remake de Will Hunting, car Desplechin n’y est pour rien). On oublie très vite que Del Toro n’est pas blackfoot. Mathieu Almaric est excellent. C’est vraiment un acteur virtuose. Le reste du casting est convaincant. Et personnellement, j’ai été submergé par l’émotion dans la dernière demie-heure.

Par sa pureté, la dernière scène est une leçon de cinéma.

Je conseille.

Traqué, William Friedkin (2003)


Aaron Hallam (Benicio Del Toro, assez étonnant) a réussi une mission incroyablement dangereuse durant la guerre des Balkans, éliminant un gradé coupable d’épuration ethnique. Puis il en a foiré une autre. Quelques années plus tard, Aaron tue des chasseurs dans les forêts de l’état de Washington, puis de l’Oregon, signant ses crimes en coupant ses victimes en quatre morceaux, comme on le ferait d’un cerf. La police fait alors appel à un traqueur professionnel, L.T. Bonham (Tommy Lee Jones, égal à lui-même, c’est à dire très bon) un instructeur militaire qui a pris sa retraite pour s’occuper de la faune sauvage de la Colombie Britannique. Une traque commence, entre l’élève (Aaron) et celui qui fut son maître de guerre avant les Balkans, et peut-être même d’une certaine façon, son père. Le duel se réglera au couteau : l’acier forgé contre la pierre taillée. Autre symbole.

William Friedkin commence son film avec une citation de la bible modernisée et américanisée par Bob Dylan.

God said to Abraham, « Kill me a son. » Abe says, « Man, you must be puttin’ me on. » God say, « no »; Abe say, « what? » God say, « You can do what you want, Abe, but the next time you see me comin’, you better run. » Abe says, « Where do you want this killin’ done? » God says, « Out on Highway 61. »

D’une certaine façon tout le film, ou du moins sa charge symbolique, est annoncé par ce paragraphe. Dans le film, on voit avant tout homme déchu qui veut à la fois mourir et vivre, et qui ne sait plus s’arrêter de tuer. Aaron, est donc traqué par son père spirituel qui, lui, n’a jamais tué et ne veut surtout pas commencer. Souvent un animal qui a goûté le sang humain doit être abattu. Le plus dur ce n’est pas de tuer mais bien d’arrêter de tuer.

Traqué est un thriller métaphysique, si Dieu y est rigoureusement absent en tant que personnage, la mort y est omniprésente. En envoyant ses fils tuer à l’étranger, le pays sacrifie leur âme et se contente de récompenser les héros d’une dérisoire étoile d’argent. Aaron (qui souffre d’une forme de syndrome de stress post-traumatique) et L.T. ne trouvent leur bonheur que dans leur rapport à la nature, aux animaux. Les hommes sont fous, contrairement à la nature sauvage qui est la chose la plus rationnelle qui soit. Comme si l’invention de Dieu avait affaibli l’homme qui trouve alors de la force dans le meurtre, la traque, la violence. Ou dans le refus de ce qui pourrait le conduire au meurtre (comme c’est le cas chez L.T.). D’une certaine façon Aaron et L.T. sont les deux face de la même pièce, l’un est juste tombé du mauvais côté et rien ne dit que l’autre sera éternellement sauvé (dans le sens biblique du terme).

J’avais bien aimé Traqué la première fois que je l’ai vu, même si certains détails m’avaient alors fait tiquer (notamment la forme exagérée et über-sexuelle d’une entaille de couteau de lancer dans une branche d’arbre). En fait, en le revoyant, j’ai l’impression d’être complètement passé à côté la première fois. Il y a dans ce face à face entre un jeune qui n’accepte pas le monde que lui ont offert ses pères et un « vieux » qui ne reconnaît plus le monde de son enfance, quelque chose d’universel, de puissant, d’océanique peut-être. La violence est un genre cinématographique, elle peut être une religion pour certains. Paradoxalement, ce film m’a fait penser au Vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulveda, il y a quelque chose de commun sur le caractère sacré de la nature, y compris dans ce qu’elle a de plus brutal.

Trois ans après le scandale de L’Enfer du devoir, et les accusations de racisme dont il fut la cible, Friedkin livrait non pas un film apaisé, mais au contraire une œuvre puissante, profonde, qui marque par ses élans philosophiques, sa dimension biblique et son incroyable maîtrise formelle, notamment dans les scènes de forêt et de chasse.

Comme il se doit, le film se clôt sur The man comes around interprété par un Jonny Cash au crépuscule de sa vie.

And I heard, as it were, the noise of thunder
One of the four beasts saying,
‘Come and see.’ and I saw, and behold a white horse »

A voir.